Changements climatiques en Haïti : « Un vrai problème sociétal qui mérite de figurer parmi les priorités nationales », déclare l’expert Kénel Délusca

COP 26 – Alors que la COP26 vient de s’achever, la crise politique en Haïti occupe tout l’espace et ralenti encore davantage les efforts à déployer pour que les changements climatiques deviennent une priorité et un enjeu sociétal en Haïti. Pourtant, les jeunes Haïtien.ne.s sont particulièrement concerné.e.s. Nancy Roc* fait le point avec le Dr Kénel Délusca, Directeur-associé à la firme de consultation pan-caribéenne, UNITE-Caribbean et Professeur associé en changements climatiques à l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (Isteah).


1- La convention des Nations unies sur les changements climatiques de 1992 reposait sur deux piliers : la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation notamment des pays les plus vulnérables aux impacts à venir. Aujourd’hui, ces derniers sont bien visibles : de l’Inde à la Colombie Britannique du Canada, le chaos climatique s’installe dans le monde. A Glasgow, après le concept de "pertes et préjudices", celui de ‘’justice climatique’’ a émergé, en référence aux catastrophes qui ne peuvent plus être évitées. En quoi consistent ces deux concepts ?

Le concept des « pertes et préjudices » a émergé bien avant la COP de Glasgow. En effet, dans le contexte des négociations internationales sur le climat, son utilisation remonte à l’année 1991 lorsque l’Alliance des Petits états insulaires (AOSIS, pour son sigle en anglais) faisait le plaidoyer pour la mise sur pied d’un mécanisme qui compenserait les pays touchés par la hausse du niveau marin. Néanmoins, il a fallu attendre la COP16 en 2010 pour que ce concept fasse partie des décisions, notamment l’établissement du programme de travail sur les « pertes et préjudices » qui a conduit à la création, en 2013 à la COP19, du Mécanisme international de Varsovie sur « les pertes et préjudices » liés aux changements climatiques (WIM, pour son sigle en anglais). Avec l’Accord de Paris adopté en 2015 et entré en vigueur en 2016, ce concept est devenu un pilier thématique à part entière dans les négociations internationales sur le climat. Ainsi, la reconnaissance des « pertes et préjudices » est le fruit d’une longue bataille des pays en développement, notamment les Petits états insulaires en développement (PEID).

Après ce petit détour historique, ce concept des « pertes et préjudices », dont une définition claire ne figure ni dans la Convention, ni dans l’Accord de Paris, renvoie essentiellement aux incidences négatives inévitables des changements climatiques, c’est-à-dire ceux qui sont et seront enregistrés quelque soit le niveau d’adaptation effectué. Les pertes se réfèrent à ce qui est perdu définitivement (pertes en vies humaines, pertes de biodiversité), tandis que les préjudices englobent les dommages réparables comme la destruction d’infrastructures routières. Avec les récents progrès effectués dans le domaine des « sciences de l’attribution », le plaidoyer pour un mécanisme financier spécifique aux « pertes et préjudices » n’a jamais été aussi important. L’argument d’absence d’études scientifiques robustes sur la question longtemps avancé par les pays développés est révolu et ouvre la voie à la promotion du concept de « justice climatique » basé sur la responsabilité historique de ces derniers dans le phénomène du réchauffement planétaire et c’est ce qui a permis cette grande solidarité (surtout par les pays en développement) autour des « pertes et préjudices » lors de la récente COP26 à Glasgow.


2- En 2009, les pays du Nord avaient promis de porter à partir de 2020 leur aide climat aux pays du Sud à 100 milliards de dollars par an. Cette promesse n’a toujours pas été tenue. Pire encore, la proposition du concept de "pertes et préjudices" est absente du texte final ; les États-Unis et l’Union européenne l’ont bloquée. Pendant ce temps, des pays comme le Vanuatu, Tuvalu et Antigua-et-Barbuda ont décidé de porter leurs préoccupations devant la Cour internationale de justice des Nations unies. Serait-ce une solution envisageable pour Haïti qui, depuis 2010, est constamment dévastée par des catastrophes naturelles à répétition ?

Pour commencer, permettez-moi d’apporter une petite rectification : les « pertes et préjudices » sont bien présents dans les décisions de la COP26. Les paragraphes 37 à 45 desdites décisions en fournissent les principaux éléments. Toutefois, j’avoue que ce qui est dit sur la question est loin des revendications des pays en développement qui ne cessent de payer le lourd tribut des conséquences néfastes des changements climatiques. Ainsi, à mon humble avis, les progrès effectués sur la question lors de la COP26 ne sont pas à la hauteur des défis auxquels font face les communautés les plus vulnérables, notamment celles des PEID.

Par ailleurs, le blocage des États-Unis et de l’Union européenne portait plutôt sur le financement des pertes et préjudices liés aux changements climatiques proposé par l’AOSIS et appuyé par le plus grand groupe de négociations de la Convention, le G77 et la Chine. Ce blocage s’expliquerait par la peur persistante de ces pays d’ouvrir la voie à une responsabilité légale pour les émissions passées et à de vastes demandes d’indemnisation.

Ceci dit en ce qui a trait au recours légal des trois petits états insulaires, si la démarche est inédite à bien des égards et mérite d’être encouragée et appuyée, il n’en reste pas moins vrai que l’issue est difficilement prévisible, car jusqu’à présent il n’existe pas d’instruments légaux adressant spécifiquement la question. Cependant, la démarche pourra non seulement contribuer à insister sur la nécessité de combler cette lacune légale, mais aussi à paver la voie à l’élaboration de nouvelles bases légales à travers l’utilisation de quelques concepts légaux comme « la responsabilité de protection ». Ceux-ci ont été déjà utilisés dans plusieurs cas (Urgenda Foundation v Netherlands ; Kivalina vs Exon Mobil ; Leghari v Pakistan, par exemple) qui pourraient être également mis à profit comme sources du droit dans les plaintes déposées par les 3 îles mentionnées dans la question. Dans cette perspective, cette démarche pourrait représenter une option à explorer par Haïti pour des recours légaux devant les tribunaux internationaux compétents en ce qui concerne les impacts des changements climatiques, y compris les pertes et préjudices. Dans l’intervalle, il y aurait un certain devoir de maison à réaliser afin de rehausser la valeur constitutionnelle du droit à un environnement sain et à élaborer une loi-cadre et des règlements nationaux spécifiques à la lutte contre les changements climatiques.


3- Selon le World Resources Institute (WRI), si la déforestation tropicale était un pays, elle serait le troisième plus gros émetteur de CO2 au monde. Or la déforestation s’intensifie en Haïti comme dans le reste du monde. Haïti pourra-t-elle tenir jusqu’à 2030, date à laquelle un engagement multinational vise à mettre un terme à la déforestation ?

Déforestation dans la Grand’Anse – crédit photo : FAO - YouTube

La situation de déforestation d’Haïti a déjà atteint une proportion alarmante et s’assimile à « un malade en détresse respiratoire ou maintenue sous respiration artificielle ». Il faut, par conséquent, des interventions innovantes pour renverser la tendance. Espérons que la nouvelle initiative internationale pour mettre un terme à la déforestation d’ici 2030 insufflera un nouvel élan aux efforts de reforestation de la République d’Haïti. Mais, encore une fois, il ne faut pas s’attendre à des miracles si des mesures drastiques ne sont pas prises au niveau de la gouvernance générale du pays. Par mesures drastiques, je verrais ce qui suit :

i) déclarer un état d’urgence environnementale et prendre les mesures pour son respect, et j’insiste pour dire que cela ne doit pas être un état d’urgence de plus comme on en a déjà connu en Haïti ;
ii) ii) mettre en place des programmes bien ficelés d’éradication de la pauvreté et de création de richesses assorti de mécanismes appropriés et réalistes de mise en œuvre et surtout de suivi-évaluation ; et créer un environnement propice pour une plus grande pénétration de sources d’énergie propres.

Par rapport à cette question de déforestation, j’en profite pour me prononcer très brièvement sur le pourcentage de couverture forestière d’Haïti. Ce qu’il faut comprendre c’est que les données sur la question varient d’une source à l’autre. De façon générale, il existe une très grande variabilité ; selon les sources, la superficie forestière varierait entre 2% et près de 30%. Cette grande variabilité s’expliquerait notamment par ce qu’on considère comme forêt (sa définition), la fiabilité des sources des données et la résolution des images satellites utilisées dans la classification du couvert végétal. Ceci étant dit, il revient à l’organisme d’État compétent en la matière d’y apporter les clarifications et de faire valoir son point de vue sur la question de façon scientifiquement robuste.


4- Des variétés de riz sont menacées d’extinction dans l’Artibonite à cause de la sécheresse. Vous qui faites beaucoup de terrain en Haïti, pouvez-vous nous dire quels sont les autres menaces qui pèsent sur le pays en matière de changements climatiques ?

Les risques liés aux changements climatiques sont nombreux en Haïti. Parmi les plus importants, je verrais : risques de désertification dans certaines régions, risques de décès liés à des températures anormalement élevées, risques de raretés d’eau plus fréquentes et d’augmentation de conflits associés, risques d’augmentation de « migration » liée au climat et risques de décapitalisation et de décroissance économique de façon générale. Donc, il s’agit d’un vrai problème sociétal avant tout qui mérite de figurer parmi les grandes priorités nationales.


5- Selon un [sondage conduit en 2021 par l’UNICEF, ces cinq dernières années, 66% des adolescents et des jeunes ont été victimes de désastres naturels comme les ouragans, les cyclones, les inondations, la sècheresse et les éboulements ; pourtant, un(e) jeune sur deux ne connait pas les effets du changement climatique ni comment faire pour les réduire. Votre réaction ?

Cela met en exergue la grande nécessité d’une vulgarisation ciblée sur la question en Haïti. L’introduction de l’éducation relative à l’environnement (ERE) dans le cursus scolaire haïtien est un pas dans la bonne direction. Il importe maintenant de s’assurer que le contenu porte également, et dans un langage approprié, sur les risques climatiques imputables aux changements climatiques. Par exemple dans les cours d’ERE, ce serait bien de présenter, débattre et envisager des solutions à certains problèmes environnementaux dans le pays, y compris ceux causés par les facteurs climatiques. Par ailleurs, une vraie campagne de sensibilisation nationale du grand public sur le sujet ne serait pas de trop. Le grand public a tendance à considérer que la République d’Haïti n’est pas concernée par la problématique des changements climatiques, car elle n’émet pas beaucoup de GES. C’est une vision réductrice de la question, lorsqu’on sait que le pays est parmi les plus vulnérables au phénomène. Dans cette perspective, le pays est concerné au premier chef, car sans des actions d’adaptation d’envergure, l’avenir des générations futures sera davantage compromis.


6- Les politiciens en Haïti n’ont cure des changements climatiques. Qu’est-ce que cela signifie pour la prochaine génération et quel appel leur lanceriez-vous aujourd’hui ?

Les sociétés civiles d’un grand nombre de pays, y compris les associations de jeunes, ont bien mesuré la portée des défis liés aux changements climatiques et n’ont donc pas attendu que les décideurs donnent le signal pour faire de ce phénomène une priorité et un enjeu sociétal. J’exhorte donc la jeunesse haïtienne à emboîter le pas, car c’est elle qui devra affronter la grosse part des impacts négatifs des changements climatiques.

*Nancy Roc est journaliste indépendante depuis plus de 30 ans. Après avoir obtenu un D.E.S.S en Éducation Relative à l’Environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), elle poursuit actuellement sa maîtrise en Environnement et Changement climatique à l’Institut des Sciences, des Technologies et des Etudes Avancées d’Haïti (Isteah).

Photo logo : Inondations à Port-au-Prince suite au passage de l’ouragan Matthew en Haïti | © G. Vandeputte / Handicap International