COP26 : « Les dirigeants ne mesurent pas l’ampleur de ce qui attend la planète », dixit Dr Kénel Délusca à son retour de Glasgow

La COP26 s’est achevée le 13 novembre dernier sur un bilan morose. Le pacte de Glasgow, déclaration finale de la COP26 conclue par près de 200 pays, a été définitivement adopté mais s’il encourage à accélérer la lutte contre le réchauffement climatique, il n’a pas imposer de le contenir à 1.5 °C et contient de nombreuses faiblesses qui ont provoqué une déception, tant chez les dirigeants de la planète que parmi les percutants. Nancy Roc* fait le point avec le Dr Kénel Délusca, Directeur-associé à la firme de consultation pan-caribéenne, UNITE-Caribbean et Professeur associé en changements climatiques à l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (Isteah)

La 26e Conférence des Nations unies sur le climat vient de s’achever. Beaucoup parlent d’un autre échec puisque les dirigeants de la planète ont décidé de prendre de nouveaux engagements… l’an prochain. On est encore loin de l’accord de paris. Quel est votre point de vue et que faut-il retenir de l’accord conclu samedi soir ?

Dans l’ensemble, il s’agit effectivement d’un nouvel échec, un pacte climatique marqué par un « déficit d’ambition » et une « déconnexion entre la science et la politique ». Si les pays en développement, les plus touchés par le phénomène, ont abordé les récentes négociations internationales sur le climat avec un certain optimisme compte tenu des contextes scientifique et politique qui paraissaient favorables, ils n’ont toutefois pas obtenu ce qu’ils voulaient le plus, notamment plus de moyens financiers pour l’adaptation, un mécanisme financier spécifique pour minimiser, éviter et adresser les pertes et préjudices liés aux changements climatiques, le respect de la promesse financière faite en 2009, à savoir les 100 milliards de $ US par an à partir de 2020, un processus clair pour un nouvel engagement financier d’ici 2025. Ces résultats mitigés de la COP26 sont de nature à provoquer l’amplification du phénomène, mais surtout à alourdir le fardeau des pays en voie de développement. Ce fardeau se traduira en termes de pertes en vies humaines, de destruction des moyens de subsistance et de déplacements de population.

Pour la première fois, la COP26 s’est attaquée directement aux énergies fossiles. Mais les pays du Nord renâclent toujours à aider financièrement les pays les plus pauvres à s’adapter aux changements. En quoi et pourquoi ont-ils bloqué les avancées ?

Leur attitude s’explique particulièrement par leur vulnérabilité actuelle relativement faible vis-à-vis des changements climatiques et par la priorité limitée accordée au phénomène. Il y a un énorme fossé entre les discours des pays du Nord et leurs actions dans le domaine de la lutte contre les changements climatiques. Dans les faits, les changements climatiques seraient actuellement une « pseudo priorité » pour eux à court terme tout au moins ; une « pseudo-priorité » qu’ils valorisent surtout à travers le transfert de technologies qui ne sont toujours pas appropriées aux conditions des pays en développement. Ainsi, ils sont surtout guidés par la nature commerciale de la lutte contre les changements climatiques et relèguent au second plan les questions d’intégrité environnementale, d’éradication de la pauvreté et de réduction des inégalités.

Le compromis trouvé n’assure pas le respect des objectifs de l’accord de Paris soit de limiter le réchauffement à 1.5 °C. Le stress thermique pourrait toucher en 2100, un milliard de personnes soit quatre fois plus de personnes qu’aujourd’hui si la lutte contre le réchauffement global de la planète n’est pas sérieusement prise en compte. Pensez-vous que les dirigeants prennent la mesure de ce qui est en train d’arriver ?

Je ne crois pas qu’ils mesurent vraiment l’ampleur de ce qui attend la planète, y compris les pays du Nord. Ils ont probablement les moyens pour absorber les chocs climatiques. Mais, il me semble qu’ils minimisent les impacts indirects. Au rythme selon lequel se fait l’amplification du phénomène, ils auront probablement à faire face à l’arrivée de millions de réfugiés en provenance des pays en développement qui n’ont presque pas contribué au phénomène. Les changements climatiques menacent grandement les milieux de vie ainsi que les moyens de subsistance de plusieurs millions d’habitants des pays en voie de développement. Ces derniers iront, sans doute, à la recherche de mieux-être ailleurs, notamment dans les pays développés qui auront les moyens nécessaires pour diminuer les conséquences négatives résultant des changements climatiques. Lorsqu’ils auront à faire face à l’arrivée massive de réfugiés climatiques, ils pourront, peut-être, mieux appréhender la notion de « justice climatique » qui est en train de faire son chemin dans les pays en développement. Cette notion de « justice climatique » renvoie à l’obligation morale des pays développés d’apporter les soutiens financiers, technologiques et en ressources humaines dont les pays en développement ont besoin pour augmenter leur résilience aux changements climatiques, un phénomène auquel ils n’ont presque pas contribué et qui compromet un ensemble de droits humains.

Le Ministre de l’Environnement, James Cadet, a prononcé un discours soulignant la nécessité « d’agir vite et maintenant » car « plus tard sera trop tard ». N’est-ce pas ironique lorsque l’on constate que rien n’a été fait par les gouvernements qui se sont succédé pour freiner le chaos climatique qui prévaut en Haïti ?

Je ne dirais pas que rien n’a été fait. Je dirais plutôt qu’il y a encore énormément à faire pour vraiment lutter de façon efficace contre les impacts des changements climatiques en Haïti. Il ne faut pas se leurrer, car la gouvernance climatique est à l’image de la gouvernance globale du pays. Par ailleurs, les capacités nationales pour juguler le phénomène doivent être grandement renforcées. À ce sujet, vous serez d’accord avec moi que tout ceci n’est possible qu’avec une bonne gouvernance caractérisée notamment par l’inclusion, la transparence et la reddition de compte.

Qu’est-ce que la délégation haïtienne a concrètement proposé pendant cette conférence ?

Les propositions de la délégation haïtienne couvraient l’ensemble du spectre des actions climatiques avec, toutefois, un accent sur le financement, le renforcement des capacités, le rehaussement de l’adaptation et la mise en place d’un mécanisme financier particulier pour les pertes et dommages. Par rapport à ces derniers, la délégation haïtienne, à l’instar des autres pays membres de l’Alliance des Petits états insulaires, voulait qu’ils soient considérés comme une stratégie de réponse distincte aux changements climatiques, comme c’est le cas pour l’atténuation et l’adaptation.

*Nancy Roc est journaliste indépendante depuis plus de 30 ans. Après avoir obtenu un D.E.S.S en Éducation Relative à l’Environnement de l’Université du Québec à Montréal, elle poursuit actuellement sa maîtrise en Environnement et Changement climatique à l’Isteah.