Le Grand Banditisme n’est-il pas un produit dérivé de la politique américaine en Haïti ?

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 22 octobre 2021

« Tant que le pouvoir restera hors de la portée du peuple, la démocratie ne restera qu’une simple rêvasserie »
Mofaddel Abderrahim

Tel un interdit de vivre, le grand banditisme sévit en Haïti et étend ses tentacules sur un peuple qui trime depuis des décennies sous le joug de la misère. L’impunité dont jouissent les bandits – à moins de 1,000 kilomètres des côtes américaines - apparaît en soi comme une invitation à fuir le pays en toute urgence. Dans la même ligne, le règne totalitaire du Core Group sur le milieu politique haïtien fait figure d’un ‘interdit de choisir’ un vrai leader capable de prendre en charge la destinée de la nation ; justement parce que, depuis 2010, l’issue de toutes les élections est déterminée à l’avance dans les officines de cette entité supranationale barbare, tel un VAR anticontestation ou un sanhédrin aux décisions sans appel. Les politicien(ne)s sans conscience interprètent cet état de fait comme une invitation à défiler en petite tenue idéologique sur la scène médiatique pour gagner la préférence de ces gens qui ont le dernier mot en tout et sur tout.

A bien y regarder, il y a lieu de dire que ces interdits de vivre et de choisir (par les Haïtiens et pour le progrès d’Haïti) constituent, en fait, une injonction à mourir ou à se suicider, si l’on se réfère à une formule chère à un acteur politique très proche de la famille Clinton ou du dernier envoyé spécial de Joe Biden : « Si nou pa vle…, bwè pwazon ». Et, de fait, les mesures haitianophobes prises par les Etats-Unis ou même la République Dominicaine laissent aussi croire que la mort est la seule issue offerte au peuple haïtien face à l’impossibilité, pour lui, de survivre dignement. Sans exagération, il ne reste à la République étoilée et à ses alliés que d’ordonner aux groupes de bandits armés de fermer tous les cimetières, comme pour nous interdire de mourir et consacrer ainsi la négation de l’existence de l’homo haitianus sur cette terre, étant donné qu’une interdiction simultanée de vivre et de mourir n’est en réalité qu’une interdiction d’exister… tout simplement.

C’est une vérité de la palisse que les rapports qu’entretiennent Haïti avec les USA riment avec domination totale et maltraitance à outrance. Les évènements récents n’ont fait que confirmer le poids de ces deux éléments dans la politique américaine envers notre pays et, en soi, ils constituent la croix sur laquelle notre dignité humaine est clouée. Toute la relation haïtiano-américaine est surtout marquée par ce drame existentiel et, pour le prouver, les faits abondent. Mais devant l’impossibilité de les relater tous, nous tenons à souligner, à titre illustratif, que depuis le départ des Duvalier, les américains considéraient Haïti comme un pays de transit de la drogue en provenance de la Colombie. Il s’agissait d’une accusation péremptoire inspirée par la raison du plus fort qui rendait notre pays passible de la géhenne ou de toutes les formes de repressions génocidaires. Comme quoi, les grands consommateurs de cocaïne et d’héroïne des Etats-Unis étaient des innocents que le pays producteur et le principal pays de transit (Haïti) se sont entendus pour abuser ou faire du mal. Ainsi, de grands moyens ont été mobilisés par le gouvernement américain pour identifier et punir sévèrement les narcotrafiquants de la Colombie et d’Haïti. Et, jusqu’à présent un accord (17 octobre 1997, signé entre Madeleine Albright et Rene Préval) en vigueur entre USA et Haïti (en plus du Traité d’Extradition du 9 aout 1904) permet à la Drug Enforcement Administration (DEA) de venir arrêter un coupable, sur le territoire national.

Depuis un certain nombre d’années, la haute mafia haïtienne (bien imbue de la quintessence de la relation haïtiano-américaine) a changé de tactique. Elle s’est résolue de vivre de moins en moins de la drogue pour échapper à la foudre de l’Oncle Sam, enterrer la hache de guerre et sceller, avec lui, un nouveau partenariat ‘haïticide’. Elle a recours à un trafic considéré comme tranquillisant et gagnant-gagnant pour la société américaine. Il s’agit de la mise en place de grandes poches de banditisme, légalisé justement par les parrains qui opèrent dans le milieu politique haïtien avec la permission des Américains. Oui, avec leur permission. Le mot n’est pas trop fort et nous en voulons pour preuve un document de la Maison Blanche paru le 13 juillet 2021 (Fiche d’information : Assistance des Etats-Unis à Haïti). Les responsables Etatsuniens y affirment avoir toujours recommandé ‘une approche globale pour lutter contre les gangs en Haïti et rapportent avoir fourni tout récemment une enveloppe de 5 millions de dollars pour aider la PNH et les Communautés à résister aux gangs’. Vous comprenez qu’ils dépensent beaucoup d’argent (entre 2011 et 2020 : 312 millions de dollars) non pour éliminer ou démanteler les gangs armés, mais pour permettre aux policiers et aux communautés de RESISTER aux actions de ces malfaiteurs. Est-il exagéré de dire qu’ils entretiennent l’existence des gangs armés pour le triomphe de leurs propres desideratas ?

Vous comprenez également que le trafic d’armes et de munitions, à destination des bandits, n’induit aucune nuisance immédiate pour eux. Au contraire, il permet au puissant National Rifle Association (NRA) d’écouler des containers de fusils d’assaut et de munition en Haïti pour y institutionnaliser les ventes d’armes de toutes sortes, le grand banditisme et le crime organisé. Madame Lalime savait pertinemment de quoi elle parlait quand elle disait que ‘la fédération des gangs a une incidence positive sur les grandes tendances de la criminalité‘ (Rapport du 25 septembre 2020 au Secrétaire Général des Nations-Unies). En fait, elle est une bonne chose tant pour les américains que pour leurs serviteurs, car au trafic de la drogue (nuisible pour les USA) s’est substitué un marché rentable tant pour les assassins d’ici que pour leurs patrons d’outre-mer. Ce qui fait du kidnapping un substitut parfait au commerce de stupéfiants .

De cette façon, les américains ont trouvé une formule appropriée pour joindre l’utile à l’agréable ; car, par la terreur, ils maintiennent efficacement un contrôle socio-politique sur tout le pays et en même temps ils rendent service à leur économie. Via les politiciens-bandits, ils absorbent les ressources financières épargnées par la classe moyenne haïtienne en la faisant payer d’énormes rançons qu’ils utilisent en partie pour se réapprovisionner en munitions et armes plus destructrices. Ainsi, s’est érigée en Haïti, depuis quelques années une économie criminelle qui canalise, dans un flux financier assuré, des dizaines de millions de dollars vers les caisses de la NRA. Le Président de la République Dominicaine, Luis Abinader, a au moins le mérite de voir à temps que cette mainmise du Lobby des armes va avoir à moyen terme des effets dévastateurs sur toute la région et a profité de la tribune des Nations Unies pour alerter toute l’Amérique Latine sur une contamination en chaine des autres pays par le grand banditisme et l’instabilité politique ; mais sans souligner – pour des raisons diplomatiques – à qui profitera l’éventuelle extension de ce vaste marché criminogène (Discours, 76 -ème AG de l’ONU).

Vous diriez peut-être que, dans une très grande mesure, les politiciens véreux, la mafia armée pro-américaine et le banditisme légalisé sont le résultat d’une démission ou d’un déficit de prise en charge du pays par la société haïtienne. Oui, c’est peut-être vrai, mais certains faits invitent à nuancer de telles affirmations. Par exemple, on ne doit jamais perdre de vue cette évidence : Haïti était jusqu’en 2019 considéré comme un pays-voyou parce qu’il y avait de la drogue qui y transitait aux bénéfices des consommateurs américains. Et, il y a un peu plus de deux ans, elle est brusquement devenue un pays-normal, parce que ses principaux politiciens ne vivent plus de la drogue, mais de l’importation massive d’armes et de munitions des Etats-Unis, ainsi que du kidnapping. Cela dit, il faut reconnaitre, certes, une certaine responsabilité de la société haïtienne, mais il faut savoir aussi que sa marge de manœuvre a été très mince face à l’offensive écrasante menée successivement par les Clinton, Cheryl Mills, Kennet Merten, Sison et Lalime. Pour contrer une telle attaque, la société haïtienne n’était pas préparée et les forces ennemies employaient des formules de destruction disproportionnées. La bataille n’a jamais été à armes égales …

Du reste, la responsabilité de la société haïtienne tient au fait que la politique est une chose trop importante pour qu’elle l’a laissée et la laisse encore entre les mains d’abrutis, d’immoraux, de prévaricateurs, de corrompus avérés et de voleurs de grands chemins. D’ailleurs ce sont ces gens-là qui ont donné aux étrangers la haute main sur les grands espaces de décisions du pays. Aujourd’hui, ce monopole attribué gratuitement à ces etrangers qui détestent profondément les Haïtien(ne)s explique notre retentissante déroute. Au-dessus de notre système judiciaire, politique et électoral règne cette entité multinationale (Core Group), fonctionnant à la manière d’un tribunal d’ultime instance qui délibère avec plénitude d’autorité sur tout ce qui concerne la vie publique haïtienne. Ses décisions sont sans recours, incontestables et opposables à tous les Haïtien(ne)s sans exception. Ses manières d’agir et toutes ses décisions constituent une négation de notre humanité et de notre bon sens. Par l’étendue de la soumission qu’elle impose aux élites politiques, il y a des doutes sérieux que les gens qui siègent au sein de ladite institution considère l’homo haitianus comme un homo sapiens

Comme de fait, nous vivons de nos jours une singularisation politique qui risque de provoquer sous peu l’insignifiance diplomatique de notre pays. Les États-Unis et leur Core Group se sont évertués au cours des dix dernières années à éloigner Haïti de ses meilleurs alliés pour l’isoler de plus en plus et l’affaiblir. Cette forme d’isolanie ou solitude politico-diplomatique, d’ailleurs, a été soigneusement étudiée par les plus grands penseurs en matière de philosophie politique. Aristote, en bon disciple de Platon, pensait que ‘l’être humain peut devenir très faible s’il est plongé dans une solitude multiforme car, viscéralement, il a été fait pour vivre dans une communauté politique’ (Aristote, La Politique, Tome I : traduit par Weil Raymond 1960). Sur la base de ce précepte politique humaniste, il faut croire que la volonté de faire d’Haïti une singularité diplomatique et faire de ses ressortissants des êtres singuliers susceptibles d’être traités de n’importe quelle façon est une démarche raciste, génocidaire et révoltante.

La singularisation politique (à l’américaine) veut que tout ce qui est normal partout ailleurs devienne un drame et un cauchemar pour les Haïtien(ne)s. Par exemple, les élections pour renouveler le personnel politique sont une saison de grande joie dans la vie démocratique de tous les pays occidentaux, mais les forces néo-colonialistes font tout pour qu’elles se convertissent en une succession de crises. Et, de fait, on y parle à récurrence de crise préélectorale, de crise électorale et de crise post-électorale dont seuls les étrangers du Core Group ont les secrets et les moyens de dénouement. Ce qui confère aux vainqueur(e)s un déficit de légitimité qui les contraint à la domesticité politique et diplomatique, générant ainsi le chaos permanent dans la première république noire du nouveau monde, qualificatif d’ailleurs considéré comme une avanie impardonnable pour l’establishment américain, tout imprégné qu’il est d’un racisme à la fois congénital et incurable.

Dans la perspective des prochaines joutes, le pays est déjà en proie à cette crise pré-électorale, par la guerre des accords (rendus de plus en plus irréconciliables) et la reconstitution du Conseil Electoral provisoire. Si les entités invitées à designer des postulants persistent à ne pas répondre à l’appel, le Premier Ministre (s’il est maintenu en poste) pourra être amené – par des voies détournées - à le faire à leur place. S’ensuivra une ronde de contestation sur laquelle le VAR/Core-Group dirigé par Kenneth Merten aura à trancher. Les salives de cette ‘contestation étouffée’ alimenteront celle que les irrégularités accumulées jusqu’au jour des élections auront générées. Il y aura sans doute des casses et les bandits feront parler la poudre. Dans la foulée de cette nouvelle vague de violence, le VAR/Core-Group tranchera à nouveau. Et, les perdants, toute honte bue, avaleront leur orgueil pour un laps de temps, … jusqu’à ce que le président ‘abolotyo’ et des parlementaires ‘zagoloray’ soient accusés de petroVoleurs, de meurtriers ou de toxicomanes. Alors, le Chef du VAR dira haut et fort à qui bon veut l’entendre : Abolotyo et Zagoloray sont des gens honnêtes et ne fument pas … Puis, ce seront cinq nouvelles années d’humiliation, d’angoisse et de soumission bestiale, si les Haïtien(ne)s ne se révoltent pas à temps.

* Economiste,
Spécialiste en Gouvernement et Administration publique
Membre du Haut Conseil de l’Université Publique du Sud-Est (UPSEJ)
Contact : golius_3000@hotmail.com

Photo : Bandit à Martissant / Capture d’écran réseaux sociaux