Haïti : Nous avons osé. Osons encore (II)

Par Zo Chérubin*

Soumis à AlterPresse le 21 octobre 2021

Lorsque Christophe Colomb débarqua à Ayiti en 1492, il s’est extasié devant une merveille à nulle autre pareille. On relève que jusqu’à son lit de mort, il était persuadé d’avoir découvert le paradis terrestre. Ainsi débuta la première phase de la mondialisation capitaliste occidentale. Cinq cents ans plus tard en pleine menace écologique planétaire, Haïti s’exhibe en témoignage aigu de la dérive de toute une civilisation.

Toute crise est la manifestation d’une chute mais aussi d’une opportunité à saisir. Beaucoup rechignent à l’idée qu’un certain monde est en train de s’écrouler. A quelques pas du leader de ce vieux monde en déclin, Haïti sert de sonnette d’alarme. La porte se fermera là où elle s’est ouverte. Pour le meilleur ou pour le pire ? La plus grossière erreur consisterait à appréhender la crise haïtienne comme un drame localisé qu’il conviendrait de circonscrire à ses 27 750km2. La menace écologique planétaire est une leçon que l’humanité devra apprendre à ses dépens parce qu’elle n’a pas su le faire autrement. Si nous persistons à garder les frontières dans nos têtes ce sont les territoires qui vont s’écrouler et nous-mêmes avec. Laissant libre cours à la vie, peut être sous d’autres formes. Car la vie elle, ne s’éteindra jamais.

A moins d’un redressement à brève échéance, il est à prévoir, sans devoir être particulièrement devin, que ce pays subira une terrible catastrophe qui aura des conséquences graves sur l’ensemble de la région. Les plus récentes manifestations de la crise ont mis à nu l’inconscience, l’insouciance et l’irresponsabilité des uns et des autres, malgré la manifestation évidente de la fragilité de la situation. Tous les indicateurs d’alarme nous montrent que le seuil critique d’irréversibilité se rapproche dangereusement.

Il n’y a à l’heure actuelle de crise localisée qui ne soit l’expression d’un défi global, soit par sa provenance ou ses éventuels impacts. Elle partage solidairement le cadre d’intelligibilité des défis auxquels fait face l’ensemble de l’humanité. Le global est dans le local et vice versa. Chaque situation doit être abordée en fonction de la gravité du contexte mondial, tenant compte des nouveaux enjeux de notre temps. Cela induit une reformulation de l’ordre des priorités.

Alors que la planète fait face à une menace écologique, l’adoption coercitive d’une conception uniforme de la démocratie prend le pas sur toute autre considération. Ainsi a-t-on vu en pleine catastrophe sismique, l’imposition cynique par l’international d’un calendrier électoral à exécuter par-dessus les cadavres de milliers d’électeurs potentiels. L’enjeu est simple : soit l’on se résout à avancer vers une modalité ou une autre de gouvernance écologique démocratique collective, soit le conseil de sécurité continue à jouer au pompier pyromane.

Adieu l’État-nation

La République d’Haïti subit aujourd’hui les conséquences de la crise de gouvernance de l’économie globalisée et de ses râlements face aux exigences de la transition écologique de rupture. Alors que jusque-là le capitalisme en compétition avec son “ennemi intime’’ les bureaucraties socialistes, s’adossait à l’Etat périphérique, du moins dans sa fonction répressive, la chute du mur de Berlin rend obsolète cette fonction et la souveraineté de façade qui l’accompagnait. Avec le déferlement du néolibéralisme ces édifices étatiques fragilisés s’écroulent comme poupées de cire aux soleils des ONG et des missions humanitaires. Sans parler du déversement artificiel des droits individuels, par impulsion des institutions de société civile financées pour les promouvoir, tandis que celles pour les garantir s’affaissent avec les dictatures devenues encombrantes. Rien d’étonnant

que les processus de démocratisation commandités de l’extérieur peinent à atteindre la phase primaire de libéralisation, oscillant entre retour à l’autoritarisme et blocage à cette étape initiale. Comme ce qui n’avance pas recule, on a du inventer le concept de régime hybride pour caractériser ces formes politiques kwashiorkor. Et la politique à l’instar de la nature ayant horreur du vide, les parts éclatées du monopole de violence des dictatures effondrées sont réparties aux quatre vents, au bonheur des gangs armés financés par des affairistes de tout poil. Les seules interactions globales qui se jouent sur le plan local laissées à leur disposition, sont l’économie criminelle et autres déchets de la mondialisation. Rarissimes sont les entités qui assurent le changement d’échelle caractéristique de la globalisation de manière productive. Par contre tout ce qui relève de sa face sombre, légale, officielle, ou criminelle et illégale trouve un large écho dans notre société. Tels d’un côté les dommages environnementaux directs et collatéraux, les expérimentations humanitaires et sanitaires etc. ou de l’autre côté, les trafics en tous genres, stupéfiants, organes, enfants, prostitués, armes et munitions, etc. Le pire est le maintien sous perfusion, en justification de toutes les dérives, de ce cadavre en putréfaction. Il en résulte une politique nauséeuse qui infecte le tissu social, affecte nos rapports aux autres et dégrade l’image d’Haïti et de ses “amis’’ sur la scène globale. Devenu un Etat inutile, gêné à l’idée d’un retour franc au vieux statut colonial, à défaut d’autre option dans son répertoire, l’empire, embarrassé, livre le pays à l’autodestruction. De leur côté les dirigeants locaux et autres intéressés à son sort n’en démordent pas de revendiquer sa survie, qu’il soit en agonie ou déjà trépassé. Qui sait l’expertise en gestion de cadavre ne manque pas chez nous, République zombifiée.

Que l’on soit optimiste ou catastrophiste, l’évidence est que ces entités n’ont aucun avenir dans le cadre de la configuration du monde qui se dessine. Ce sont des constructions historiques victimes du monde qui passe et dépassées par les nouveaux enjeux de celui qui vient. Les tentatives pour les replâtrer selon le modèle ancien participent plus à accélérer leur écroulement définitif. La déliquescence des États est un appel à leur dépassement, leur remplacement par une autre forme d’organisation de la communauté humaine. Il est structurellement impossible pour les États faillis du tiers monde de s’adapter à l’environnement créé par la mondialisation et de répondre efficacement aux défis globaux. Leur déliquescence est le fait même de cette dynamique qui ne fait d’ailleurs que l’entretenir. La solution n’est pas dans de vaines tentatives de remettre sur pied les institutions défaillantes. L’échec retentissant de l’occident à façonner le monde post bipolaire à sa convenance à travers les tragédies des state building en témoigne éloquemment. Inspirées en réalité d’une peur de la démocratie, ces initiatives lamentables à relents coloniaux, ont partout fait place à la stratégie du chaos administré. A défaut d’un rafistolage au rabais à travers des régimes représentatifs de façade et effarouché à l’idée d’une démocratie souveraine qui échappe à son contrôle, il ne reste plus que l’alternative de la politique du désastre. Il devient alors loisible à l’empire de continuer à diriger par procuration des sociétés écartelées, incapables de produire de la sécurité, de la stabilité et de fournir les services primaires à la population. Leur asservissement ainsi consommé, rendues parfaitement inutiles, elles végètent grâce à la charité internationale. Déversoir des vices et des turpitudes des Romains, leurs ressources humaines et matérielles sont livrées à la voracité des vautours, lorsque leur espace ne devienne pas l’enjeu de compétitions géostratégiques des grandes puissances. Destinataire de bases militaires et autres expérimentations technologiques hyper nocives.

Mais le hic est que le monde, devenu village global, est exposé dans sa globalité, aux moindres secousses survenues en un coin quelconque de la planète. La compression de l’espace et du temps facilite la circulation et le maintien des frontières physiques a du mal à contenir ce que la mondialisation produit de subtile, de désincarné et surtout des phénomènes dont les effets lui échappent. Les virus n’ont pas besoin de passeport ni nécessairement du déplacement des corps contaminés pour les transporter. La vitesse des flux sur une terre (re) devenue plate dépasse largement notre capacité à la réguler. Le besoin de contrôle politique des populations et des espaces ne disparaît pas pour autant avec la déliquescence des États. Au contraire. Sauf que dans leur forme

ancienne, plutôt que de pouvoir y répondre, ils participent à empirer la situation. La corrélation complexe entre guerres, misères, maladies, inégalités, injustice et le ravage de la faune, de la flore, la disparition de 60% de la biodiversité en cinquante ans, échappe aux schémas cartésiens de pensée. A la vitesse folle de la temporalité du capitalisme informationnel correspond une dégradation générale accélérée des formes de vie. L’urgence de ralentir n’indique pas de reculer mais le discernement de saisir l’opportunité de la crise et d’opérer la bifurcation nécessaire pour anticiper l’effondrement. L’imaginaire moderne, fondé sur cette fracture inaugurale entre le social et le naturel, n’a pas les provisions pour penser l’effondrement dans l’intrication complexe de ses dimensions. En d’autres termes, d’appréhender la crise des institutions politiques en relation avec la dévastation de toutes formes de vie. Car la représentation dualiste du monde ne peut effacer la réalité du fonctionnement unitaire du cosmos. Il est somme toute absurde de concevoir la bifurcation nécessaire à la restauration de la terre dans le même cadre politico-institutionnel de sa dévastation.

C’est pourquoi penser le relèvement à partir du lieu de moindre résistance à l’effondrement serait l’indication à tirer du chaos ambiant. Tout ce qui s’affaisse apparaît dès lors comme une opportunité à concevoir l’alternative au monde qui trépasse. A commencer par les États en défaillance irréversible.

L’obsolescence de ces entités politiques doit être mise à contribution, selon une vision prospective, pour initier une solidarité mondiale face aux défis du XXIe siècle. Les démarches de rapiéçage, comme on s’acharne à le faire en Haïti et à travers les interventions humanitaires, sont totalement anachroniques. L’Etat nation s’écroule sous le poids de la mondialisation, des transnationalisations et de la globalisation des défis. Là où il avait mieux pris, il continue à subsister non sans s’adapter à la nouvelle réalité. Sa survie se fait plus à travers une capacité de transformation, d’évolution adaptative que par la manifestation d’une résistance. Les unions régionales, les efforts d’intégration malgré leurs imperfections et leur timidité s’inscrivent dans la perspective de l’avenir. L’Union Européenne est un exemple significatif d’un effort de dépassement de l’Etat nation traditionnel. Pourquoi alors s’entêter à le sauvegarder dans des contextes où il n’a jamais pris. Plus proche de nous la CARICOM ne demande qu’à être dynamisée pour sortir de l’égoïsme stato-national, héritage de la colonisation européenne. Pendant que les Etats forts organisent leur sortie, on s’évertue à sauvegarder les défaillants.

L’échec de la “communauté internationale’’ en Haïti témoigne de ce dilemme pour avancer courageusement vers une prise en main énergique, pour faire face à la situation de désespoir, et trouver la formule qui empêche Haïti de demeurer une menace pour la région, en garantissant l’épanouissement du peuple haïtien dans le respect de son identité et de sa dignité. Sauf s’il s’agissait tout simplement d’aplanir le terrain à l’épanouissement, sur les dépouilles de ces systèmes politiques débiles, des expressions délétères de pratiques traditionnelles dégradées au contact des sollicitations infectes de la criminalité globalisée. L’alternative à cette politique du pire, face à la tempête qui risque indistinctement de tout emporter, inspirée comme un réflexe atavique du bateau négrier, est une prise de conscience de l’urgence d’un sauvetage solidaire de l’habitat commun.

Devoir de solidarité écologique

S’impose l’exercice d’un devoir de solidarité écologique, dans le cadre d’un programme de mise en place et de renforcement des institutions démocratiques en accord avec un gouvernement légitime.

S’il y a dans les circonstances présentes encore quel qu’espoir de salut, il faudra le chercher dans une démarche de conception d’un pacte international écologique pour/avec Haïti. Il s’agira de l’élaboration d’un cadre multidimensionnel porté par l’international en symbiose avec les autorités locales. Ce cadre multidimensionnel sera axé sur la mise en œuvre d’un programme sur 25 ans

faisant d’Haïti un site international protégé. Concevoir un pacte écologique pour Haïti consisterait à définir un agenda clair fixant le rôle de la communauté internationale et de représentants du pays jouissant d’une certaine légitimité civique. Il aurait pour axe d’enrayer les facteurs majeurs qui entretiennent l’insécurité faisant d’Haïti « une menace pour la paix et la sécurité internationale ». Parmi ceux-ci, outre la déstructuration de la société et des institutions, le trafic de la drogue et le grand banditisme, le désastre écologique doit être placé au cœur des préoccupations.

Refondation écopolitique

Comme pour modéliser l’effondrement annoncé, la première décennie de ce siècle, désormais décisif pour la survie de notre espèce, s’ouvrit avec l’une des pires catastrophes de l’histoire, par son ampleur et sa soudaineté. En l’espace de quelques secondes, trois cent mille âmes se sont éteintes sous les décombres d’un séisme d’une magnitude 7.04 sur ce bout d’ile qui jadis bouleversa l’ordre mondial. L’ensemble de la communauté internationale au chevet d’Haïti paya, par ses représentants sur place en mission de démocratisation, son tribut en perte de vie humaine. On dirait que la civilisation se fut donnée rendez-vous pour faire la démonstration de son extrême fragilité et anticiper son incapacité à prévenir son écroulement. Depuis, la course vers l’abime, loin de s’arrêter, continue à intensifier sa vitesse inexorable. Coup sur coup, le 7 juillet et le 14 aout de cette année, deux séismes, de nature en apparence différente, sont venus nous rappeler la leçon trop vite oubliée du 20 janvier 2010.

Après les dévastes de la seconde guerre mondiale, à la place de la proposition de Morgenthau revancharde et punitive contre l’Allemagne, fut adopté le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe. Au lieu donc de l’imputer aux vaincus, pour ne pas répéter l’erreur du traité de Versailles, les États-Unis manifestèrent leur leadership en assumant la charge, non sans en tirer des avantages économiques et politiques, de rebâtir le vieux continent. Solidarité bien ordonnée, entre cousins caucasiens. Bien fou qui oserait penser pareil programme à propos des dévastations coloniales.

La décennie sur la restauration environnementale offre une nouvelle occasion à la communauté internationale de réparer les torts historiques, encore vifs et récurrents, qui ont structurellement handicapé l’essor du peuple haïtien. En effet, à côté de la dette financière liée au paiement de la rançon de l’indépendance et au holdup sur les réserves bancaires de la République d’Haïti, le colonialisme français et l’impérialisme américain trainent respectivement et souvent solidairement une dette écologique inestimable vis à vis de notre pays. En l’espèce, il faut une fois encore indiquer clairement que la responsabilité de la gestion des catastrophes naturelles et humaines qui leurs sont liées, [1] ne peut et ne doit tout simplement pas être incombées exclusivement aux petits pays, sous prétexte de souveraineté. Alors que celle-ci est allègrement piétinée en diverses occasions au point de demeurer une fiction qui dessert en définitive le respect de la dignité des peuples plutôt que de le garantir.

Non seulement du fait de l’échange écologique inégal, mais surtout en raison du principe de justice environnementale internationale, suivant lequel la répartition des efforts doit se faire au prorata des responsabilités dans la dévastation planétaire, Haïti serait en droit de revendiquer la solidarité internationale. Tant aucune des catastrophes qui l’assaillent ne relèvent d’une responsabilité exclusivement interne. Penser l’écologie dans une perspective réparatrice est ce qu’offre l’apparent drame haïtien, moins dans le souci de panser Haïti mais de repenser le monde

Plan vert de solidarité pour/avec Haïti

Plus que jamais il importe de refonder notre rapport au monde, pour sortir de la structure coloniale punitive qui le définit depuis l’effronterie de 1804. À l’ère de la globalisation des enjeux, le cursus de la fierté haïtienne doit se déplacer de la revendication d’une souveraineté factice au recouvrement de notre dignité individuelle et collective. En ayant à l’esprit qu’un peuple ne se définit pas seulement par des frontières physiques, mais surtout par son rayonnement spirituel et son apport à l’évolution de l’humanité. L’erreur fatale à ne plus perpétuer c’est de persister à ramener l’exploit de nos ancêtres à une conquête territoriale. Autrement on passe à côté de la véritable mission historique du peuple haïtien, qui est d’indiquer la voie de sortie de ce cycle infernal. S’inscrire dans cet esprit, c’est de toujours considérer sa cause comme solidaire de celle du monde. N’est-ce point ce que semble entre autres indiquer ce long et pénible pèlerinage du fleuve Del Rio. La conduite de la multitude à la reconquête des espaces spoliés, l’élimination des frontières arbitrairement imposées par le colonialisme, la fin du découpage stato national des populations.

En même temps qu’est mis en exergue le fondement inhumain de l’emprise occidentale du monde, est indiqué l’alternative civilisationnelle qui s’ouvre. Contrairement à ce que l’on se raconte, nulle solution effective du problème ne pourra sortir des Haïtiens seuls. Car d’une part, par sa nature même, d’un simple point de vue spatial, il dépasse les frontières nationales engageant l’ensemble du continent. De l’autre, sa pesanteur historique et la perspective qu’il dégage concerne l’ensemble de l’humanité. C’est pourquoi nous invitons à penser Haïti, hors du corset de la souveraineté étatique, pour recouvrer sa place dans la dynamique de l’utopistique émancipatrice qui la définit. La débâcle actuelle offre cette opportunité, à ne pas rater, de construire autour d’Haïti de nouveaux rapports entre les peuples, annonciateurs d’une autre configuration du monde.

La solution devra procéder d’une stratégie réparatrice capable de faire tenir ensemble redressement des préjudices historiques et apport à la restauration de l’environnement global. Contrairement au plan Marshall, le fond vert pour Quisqueya sera financé en majeure partie par les Haïtiens eux-mêmes. Soit à hauteur des remboursements des sommes dues par la France et les États unis, à titre de la rançon de l’indépendance, de la spoliation des réserves de la banque nationale et du fermage et de l’exploitation de l’ile de la Navase. Sans compter les dividendes à tirer de l’acquittement par les dilapidateurs des fonds Petro Caribe et autres CIRH à titre de remise de peine dans le cadre d’une justice transitionnelle de réconciliation. En outre, en cette décennie de restauration de l’environnement, deux millions sept cent soixante-quinze mille hectares, sur le milliard espéré par l’ONU, seront mis ainsi au service de la planète. Nous parlons d’un mécanisme commun de protection civile, à l’échelle de la région, visant à faire face aux conséquences du changement climatique et de la crise environnementale en général, y compris leurs effets sur la sécurité globale. Il s’agit de bâtir la démocratie et l’Etat de droit à partir d’un projet écologique local de contribution à la lutte contre la menace environnementale globale.

En mode méditatif

« Face à la tempête, invitation est faite de construire un navire-monde où les rencontres entre humains et non humains, sur le pont de la justice, dessinent un avenir commun ». [2]

La fin du monopole occidental de l’hégémonie mondiale accompagnée du déclin de l’hyperpuissance étasunienne laisse dans la perplexité une humanité disloquée à l’intérieur et grevée d’une dette énorme vis à vis de la planète. Le concept d’anthropocène saisit ce phénomène en en faisant une responsabilité collective de l’homme. Dédouanant au passage un mode spécifique d’habiter la terre propre à la modernité qui a saccagé l’ensemble du monde vivant. La crise actuelle est avant tout d’ordre civilisationnel, elle sollicite un changement de paradigme, fait appel à visiter d’autres cosmovisions qui postulent des rapports différents entre humains et “non-humains, la conscience que l’homme fait partie de la nature. Ce renversement de perspective va avec un bouleversement de l’ordre des priorités et une relativisation de l’échelle des êtres, des choses et des formations sociales.

Dans la culture haïtienne les dieux sont appelés lwa. Ils vivent avec les hommes, les femmes. Ils vivent en eux/elles. Ils font partie de l’environnement. Ils sont l’environnement. Sa dégradation par le fait des humains les concerne au premier chef. Les lwa sont des principes incarnés, conscients. Ils sont dans les eaux des mers, des rivières, dans les arbres, la forêt, le vent, la pluie, le feu. Ce sont les forces de la nature. La civilisation technicienne dans sa version périphérique sous développée a saccagé leur cadre existentiel, transformé leur mode de vie. Ils participent du chaos. Ils sont devenus des entités chaotiques. Depuis, ils sont dans le fer, l’acier, les armes à feu et à sang, les kidnappings, les trafics de drogue. Ils habitent les bidonvilles, dans les gangs. L’insalubrité, le béton, la misère ne convient pas au lwa. Mais le lwa ne meurt pas et se transforme en démon, force diabolique qui habite les hommes, les femmes, les transforme en chimères, sans foi, ni lwa (loi). Quand on parle du droit à l’environnement, il faudra penser à eux et aux autres formes de vie. Sortir du droit de l’homme de saccager, de détruire pour concevoir un ordre juridique conforme à la nouvelle prise de conscience écologique.

En effet on peut difficilement promouvoir les droits d’un homme habité par les dieux en méconnaissant le ‘’contrat naturel’’ qui les lie. La démocratie en Haïti commencera par la reconnaissance que la nature, l’environnement a des droits. Comme on l’a murmuré, à Rio « les hommes partagent la terre avec d’autres formes de vie. ». C’est pourquoi la reconstruction de l’environnement et la paix passe par le respect de toutes les formes de vie. Et ce sera notre contribution à l’adoption d’une autre vision du monde. Alors on pourra voir en « Haïti ce bris d’île qui dans sa dérive même ne cesse de rayonner ».

« Haïti est une source de réfugiés aujourd’hui, mais c’était autrefois un refuge pour eux Haïti, pas les États-Unis, a longtemps été le phare de la liberté de l’hémisphère »

Ce texte prémonitoire, écrit deux ans à peine avant le séisme apocalyptique qui a fait près de trois cents mille victimes humaines à côté des dégâts matériels, demeure d’une consternante actualité. A l’occasion, son auteur a appelé à une réflexion en profondeur pour tirer la véritable leçon de ce drame qui n’est somme toute que l’indication de la rupture à opérer pour refonder Haïti dans un monde en plein bouleversement. « Panser Haïti ou repenser le monde » ? transcrit sous la forme interro affirmative l’idée que le moment historique réclame un changement de perspective pour anticiper l’effondrement de l’ordre mondial.

En d’autres termes de concevoir la rupture à opérer à l’interne en lien inextricable avec les grands défis globaux. Il s’agit là d’un véritable paradigme qui instruit à la fois l’intelligibilité de la crise et son surpassement.

La leçon ignorée, au lieu d’un recours à l’ordre symbolique au fondement de notre mode d’être propre au monde, on reprit le chemin obstrué, la voie de l’asservissement, en prétendant ressusciter des décombres le même modèle ensevelit. Ce ne fut évidemment que festin de vautours qui suscita la métamorphose des oiseaux nocturnes en charognards, circulant en plein midi. Depuis, les choses s’empirèrent jusqu’à transpercer le fond des abimes. La nuit la plus épaisse s’abattit sur la déconfiture sociétale et la pourriture étatique, scellant une fois pour toutes, pour le plus grand malheur des incrédules, la porte du tunnel de l’illusoire horizon de l’occident. Et l’on rata l’opportunité d’esquiver les dommages collatéraux de l’effondrement global. Car quoique tragique, l’alternative est simple. Soit l’on assume l’étendard du monde à venir, en bifurquant de la trajectoire de l’actuel, soit d’homo sacer on devient victime expiatoire du feu qui le consume. Coup sur coup en l’espace de deux mois, survinrent en signe de l’accélération auto propulsée de la vitesse de l’écroulement, trois catastrophes successives, sur fond des horreurs de l’insécurité et du chaos général. D’abord, le moment fondateur s’invita à notre mémoire pour secouer l’amnésie historique au fondement de notre dérive identitaire et existentielle. De refuge des rescapés de la République de Port-au-Prince en 2010, le grand Sud sombra à son tour dans le désastre d’un séisme de même magnitude. Quoi que l’on dise, le milieu rural, en agonie, résista néanmoins mieux que la piteuse copie de la modernité érigée, à la risée du monde, en capitale de l’ancienne perle coloniale. La danse des vautours n’a pas eu lieu et les quelques petites rapaces qui s’apprêtaient à festoyer sur le dénuement des sinistrés ont dû vite déchanter. Les jardins et le petit élevage paysans sont restés intacts, continuant comme à l’ordinaire à approvisionner les marchés. Bref l’économie rurale tenant bon et pandémie Covid aidant, le business humanitaire resta sur sa faim, privé de l’improbable reconduction du CIRH. Bien qu’on entendit les bruissements de son ancien mentor du côté de chez le voisin aspirant à la sous-traitance de la domination de l’ile, on laissa les choses en l’état. Les moins aveugles comprirent qu’à défaut de rachat vaut mieux se garder de remplir leur coupe d’iniquités. Si ça et là des voix, pas forcément mal intentionnées, suggérèrent d’exhiber un peu le bâton, le moment ne semblait pas propice à une reprise même à minima du spectacle de Kaboul. D’autant que le symbolisme du Bwakayiman prêtait de préférence les moins incrédules à la réflexion. En effet deux cents trente ans après la fameuse cérémonie du 14 aout, la terre qui reçut le sang de Jean Baptiste lança le signal de la résurrection, en prélude à l’avènement du nouveau monde. Le séisme qui le précéda n’est pas moins symbolique qui a vu une coalition internationale s’avilir dans le sang d’un président haïtien en fonction. Type de sacrilège qui a servi de prétexte à l’occupation étasunienne de 1915, engageant ainsi l’empire bon gré mal gré à empêcher sa répétition sous son hégémonie. Pacte unilatéralement rompu cent six ans plus tard (2021), plaçant la victime, selon certains, dans l’égrégore du martyr de 1806. C’est Dans le prolongement de ce

double événement hautement symbolique, reçu comme l’ouverture de la barrière entre les deux mondes, que la multitude entreprit de franchir de plein droit le mur de la séparation. En un instant en effet, le temps bascula pour chacun selon son niveau de conscience. Certains à la belle époque de l’esclavage, qui en tant que marrons ou dans la maréchaussée. D’autres se retrouvent dans quelque club des amis des noirs ou engagés directement dans le combat pour l’égalité totale et la radicale liberté. La plupart plongés en pleine confusion, tel des Abraham Lincoln, cherchant une terre de substitution pour préserver le rêve américain de la noirceur et en même temps les noirs de l’esclavage. Très peu ont la conscience du temps présent et entendent le son de la trompette. Trump ou Biden, l’un prétendait arrêter le grand accouchement, l’autre le ralentir, l’inexorable chute est mise en branle.

Prenant acte de la débâcle des élites domestiquées, la multitude se mit en marche, à l’assaut de la citadelle néolibérale, revendiquant les promesses non tenues par la modernité, suivant à leur façon les traces des insurgés de 1791. Le droit de libre circulation dans le ‘’village global’’ devient le mot d’ordre subversif qui introduit une conflictualité irrépressible dans la dialectique de l’échange inégal. La marche de la multitude, en ce sens, ne relève pas du nomadisme classique, mais d’une forme d’exode pré-apocalyptique en quête de la terre du moindre mal, qui s’avère pour le moment de la transition, se situer au centre ou près des villes globales le plus proche de l’empire. A la mobilité fébrile du capital, elle déploie une ingéniosité de mouvement en flux erratique qui lui correspond, fuyant les conséquences désastreuses de l’enrichissement illicite d’une minorité contre l’humain et la nature par l’accumulation productiviste. Derrière cette dynamique, il y a sous forme d’une répétition de l’histoire, la mise à nue des apories de l’ordre libéral et l’indication de la bifurcation à opérer pour répondre aux défis de notre fin de cycle. On peut y déceler un bouleversement épistémologique, en termes de décentrage de la représentation du lieu de l’émancipation, qui échappe généralement à ceux qui tentent de penser Haïti. Alors que la multitude est en train de reconfigurer l’espace monde en y insinuant sa marque de diversalité, poursuivant inlassablement son œuvre de métissage, d’aucuns persistent à l’enfermer dans le vieux schéma bourgeois de l’Etat-nation. Par son action, elle cherche au contraire à prendre au mot la promesse universaliste pour faire sauter le cadre qui l’assigne à un pôle appauvri du système accepté au nom d’un découpage de l’espace imposé par le colonialisme. Faire exploser ce verrou idéologique intériorisé comme naturel, c’est ce qu’entreprend de réaliser l’acte subversif de migration. Non point au détriment de l’identité mais dans la perspective de son renforcement, son enrichissement et son rayonnement.

L’expression LAKAY SE LAKAY traduit merveilleusement cette idée de déploiement de soi à partir d’un socle culturel solide qui ne craint pas le déplacement, la rencontre, qui prend en charge la mondialité en alternative au nivellement de la mondialisation. Lumière qui ne peut se diffuser qu’en connexion à la source d’énergie de la mission historique du peuple. A travers ce puissant pèlerinage qui engage la jeunesse avec tant d’ardeur, se manifeste la prise de conscience du principe qui justifie notre présence au monde. Il nous dit que l’existence de la nation est fonction de son rayonnement au sein de l’humanité. En d’autres termes, le degré de son élévation est proportionnel à son apport à l’avancement de celle-ci. Il obéit à un ordre de détermination dialectique suivant lequel sa situation interne réfléchit sa posture sur la scène internationale. A chaque carrefour décisif, l’histoire l’interpelle à indiquer au monde le pas de la remontée. Son destin de peuple témoin est grevé de la double charge de dénoncer et d’annoncer, en portant à la fois la croix de l’humanité errante et le flambeau qui illumine le chemin de sa délivrance. Dénonciation qui procède plus du mode démonstratif, énonciatif que vindicatif. Car elle contient déjà l’acte de guidance par rappel du sens originaire des principes subvertis par la modernité instrumentale. Le rôle de miroir du monde impose de refléter sa laideur au risque de s’y confondre et de contribuer à son amplification. A l’instar d’un Botistsava missionné volontairement dans les plans inférieurs, la vertu consiste au renoncement de soi pour récupérer des retardataires. Ce qui exige de la patience, de l’abnégation et de l’humilité, surtout lorsque la conscience de départ s’est éteinte, à mesure de

l’enfoncement dans les zones sombres de l’existence. Mais le grand danger à éviter c’est la confusion entre le corps de service et celui de la remontée, c’est-à-dire le moment de la démonstration et celui de l’indication. D’autant plus qu’il ne s’écoule pas dans une succession linéaire, mais est à saisir dans la simultanéité, la superposition des instants qu’un même événement peut revêtir. A l’instar de la dialectique qui structure l’unité contradictoire de la relation entre la nation et le monde, l’exode au sein du village global rend solidaire sédentarité et nomadisme. Ou plutôt fait éclater le cadre conceptuel de leur opposition. Ce que traduit le flux de transferts de la diaspora vers la terre d’origine, qui loin d’être une relation à sens unique, participe d’avantage d’un tissage de liens qui s’infiltre dans les interstices des murs de séparation. L’énergie déployée pour franchir les obstacles dressés sur le chemin de la dignité humaine, charrie en creux une leçon d’espérance. Confirmant le pari marcusien « c’est par ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous sera rendu ». Dans un élan de lucidité, l’auteur d’un article du Washington post se rapproche d’une compréhension éclairée du surgissement subversif des exclus aux portes barricadées de l’empire. En s’inspirant de la mémoire historique, il ose un enseignement aux amnésiques têtus qui font le malheur du monde.

« À la lumière du racisme et de la xénophobie en cours contre les migrants haïtiens aux frontières des États-Unis et à travers l’hémisphère, nous devons nous rappeler qu’Haïti était un sanctuaire juridique de liberté pour les personnes à travers les Amériques au 19ème siècle. Dans leur quête de survie et de dignité, les Haïtiens eux-mêmes ont maintenant besoin de protections similaires. Peut-être que cet héritage devrait éclairer nos conversations actuelles sur l’asile et l’immigration. » [3]

Contrairement aux apparences, les Haïtiens cherchent avant tout à prévenir l’humanité de la débâcle, en offrant à l’empire l’ultime occasion de se racheter. Ou à tout un chacun l’opportunité de se démarquer de la persévérance dans l’iniquité. Car il semble désormais s’agir d’une pêche à la ligne, par purification dans le grand fleuve de Vie. El Rio Grande.

* Kolektif Solidarite Pou Idantite ak Libète (Ksil)