Haïti/Sommet des ministres sur « la migration dans les Amériques » : quels enjeux et perspectives ?

Par Wooldy Edson Louidor

Bogotá (Colombie), 18 octobre 2021 [AlterPresse] --- Un sommet sur « la migration dans les Amériques », convoqué par l’actuel gouvernement colombien, tiendra lieu le mercredi 20 octobre 2021, à Bogotá, où des chanceliers de plusieurs pays, dont Haïti, et le secrétaire d’État étasunien Anthony Blinken, sont attendus, selon les informations dont a pris connaissance l’agence en ligne AlterPresse.

Quels sont les enjeux et les perspectives de ce sommet ?

Un sommet sur fond de crise humanitaire

Il s’agit, avant tout, d’un sommet sur fond de crise humanitaire.

Outre Texas et Tapachula (frontière mexicaine avec le Guatemala), la ville colombienne de Necoclí, située à la frontière commune avec le Panama, devient le triste symbole de cette crise, qui s’est exacerbée au cours des derniers mois.

Des centaines de migrantes et migrants (chiffre qui atteint parfois son pic avec plus de 20 mille, bloqués à Necoclí) sont obligés d’attendre leur tour, durant des jours, voire des semaines, avant de poursuivre leur trajet en bateau vers le Panamá.

Le gouvernement colombien est dépassé par ce drame, auquel font face ces migrantes et migrants, dont la majorité de nationalité haïtienne.

Selon un accord, conclu avec la Colombie le vendredi 6 août 2021 [1] , le gouvernement panaméen s’était engagé à recevoir seulement 500 migrantes et migrants par jour, en vue d’éviter une crise humanitaire sur son territoire.

Face au désespoir, de plus en plus de migrantes et migrants réalisent des voyages irréguliers dans des embarcations surchargées.

Ces voyages se soldent parfois par des naufrages, comme cela s’est passé le 12 octobre 2021, où des étrangères et étrangers, dont des Haïtiens, ont perdu la vie [2] .

Cependant, attendre en Colombie implique aussi, pour les migrantes et migrants, le risque de dépenser le peu d’argent qu’il leur reste dans ce périple, parce que la vie coûte cher dans cette zone éloignée, où la demande en matière d’alimentation, de logement et de soins dépasse largement l’offre disponible.

En outre, en Colombie, les migrantes et migrants font face à de sérieuses difficultés de toutes sortes, pour retirer, dans des maisons de transfert, l’argent envoyé par leurs parents, amis et proches.

Cette crise humanitaire affecte, de manière particulière, les enfants.

Environ 19,000 enfants migrants auraient, au cours de l’année 2021, traversé la frontière colombo-panaméenne [3], selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), qui a sonné l’alarme sur les dangers encourus par les enfants, dont les abus sexuels, le kidnapping, la traite d’êtres humains, les complications dangereuses liées à la déshydratation, les maladies respiratoires, la diarrhée, les attaques des animaux sauvages, entre autres.

Enjeux d’ordre financier, sécuritaire et diplomatique

Le premier enjeu de ce sommet est d’ordre financier.

Á court d’argent, le gouvernement colombien sollicitera, à coup sûr, l’aide financière internationale, pour faire face aux nombreux défis posés par cette deuxième crise migratoire.

Á rappeler que la Colombie est le principal pays d’accueil d’environ deux millions de réfugiés, migrantes et migrants vénézuéliens sur un total de 5,667,921 [4] Vénézuéliennes et Vénézuéliens déracinés à travers le monde. Donc, la crise migratoire haïtienne vient s’ajouter à un panorama déjà complexe pour le gouvernement colombien.

En août 2021, le gouvernement colombien avait accueilli environ 4,000 Afghanes et Afghans, sur demande des États-Unis d’Amérique, qui couvrent, à travers l’agence Usaid [5], les frais de séjour de ces réfugiés et recevront sous peu leur demande d’asile, leur permettant de fouler le sol étasunien.

Fort de cette expérience, le gouvernement colombien plaidera pour la coordination, sous son leadership, de la gestion de l’aide humanitaire aux migrantes et migrants, notamment celles et ceux bloqués à la frontière commune avec le Panama.

Le deuxième enjeu est d’ordre sécuritaire.

Les frontières latino-américaines sont devenues de plus en plus des zones de non droit, où des mafias, spécialisées dans le trafic illégal de migrantes, migrants et de drogue, opèrent en toute impunité. Les migrantes et migrants sont les victimes des forfaits de ces groupes criminels organisés et transnationaux.

Une fois de plus, l’expérience colombienne, en matière de lutte anticriminelle, sera invoquée par l’administration de Iván Duque, qui entendra imposer son leadership dans cette lutte régionale, notamment aux frontières communes avec l’Équateur et le Panama.

Le troisième enjeu est d’ordre diplomatique.

Tout semble indiquer que le gouvernement colombien veut tirer, de ce sommet, des bénéfices diplomatiques, dont le rapprochement avec les États-Unis d’Amérique, son plus important allié.

En ce sens, la question de la migration constituerait un atout stratégique, que le gouvernement colombien serait en train d’utiliser, pour renouer la coopération avec son homologue étasunien.

Les rapports de l’administration de Joe Biden avec le président colombien Iván Duque ne sont pas au beau fixe, depuis que, en prélude à l’élection présidentielle étasunienne de 2020, le chef d’État sud-américain avait ouvertement exprimé son appui à Donald Trump.

Cet incident malheureux a provoqué une sorte de « refroidissement diplomatique » entre les deux gouvernements.

Cette visite du secrétaire d’État étasunien serait donc un premier pas symbolique, vers un éventuel réchauffement de la coopération du grand voisin du Nord avec son allié sud-américain traditionnel et fidèle, qui l’a toujours aidé à jongler les difficultés et conflits géopolitiques avec le Venezuela, la Bolivie et d’autres pays de l’aile gauche de l’hémisphère.

Au cours des dix dernières années, la coopération colombo-étasunienne a connu des hauts et des bas, notamment en ce qui a trait à la performance jugée « mitigée » par les administrations américaines successives, concernant la lutte contre le trafic de drogues, la mise en œuvre des accords de paix signés le 26 septembre 2016 avec l’ex- guérilla des Forces armées révolutionnaires colombiennes (Farc), la protection des vies et des droits humains des leaders sociaux, entre autres thèmes épineux.

Ce sommet a déjà permis au gouvernement colombien de diriger un clin d’œil vers l’administration de Joe Biden, par exemple, en appelant les dirigeants des pays de transit à agir de manière responsable, parce que, selon la vice-présidente et chancelière colombienne Martha Lucía Ramírez, « le Nord n’a pas une capacité illimitée » [6] pour accueillir des migrantes et migrants.

La diplomatie colombienne est donc visiblement mise en œuvre, pour défendre les intérêts étasuniens dans la région et, du même coup, pour reprendre sa place comme l’alliée numéro un des États-Unis d’Amérique dans la région.

La couleur, déjà annoncée ?

Le gouvernement colombien aurait déjà annoncé la couleur : il s’agira d’un sommet, où les enjeux d’ordre financier, sécuritaire et diplomatique en faveur de Bogotá auront une place de choix et où il existe le risque de ce que les perspectives de solution, face à l’actuelle crise migratoire, occuperont un rang secondaire dans l’agenda de cette réunion.

Pourtant, la crise humanitaire, qui sévit non seulement à la frontière colombo-panaméenne, mais aussi aux frontières mexicaines avec le Guatemala et les États-Unis d’Amérique et tout au long du continent américain, est de plus en plus grave, profonde, et risque de se prolonger, si rien n’est fait pour l’adresser, de manière à la fois urgente et continentale, c’est-à-dire avec le concours de tous les pays impliqués, dont ceux de transit et de destination.

Les représentantes et représentants des autres pays, qui participeront au Sommet, dont Haïti, la Bolivie, le Brésil, la République Dominicaine, le Mexique, le Pérou, le Panama, auront-ils la capacité de contrebalancer les velléités, d’une part, du gouvernement colombien et, de l’autre, de l’administration étasunienne, en vue de centrer les débats et prises de décision sur l’urgence d’une réponse humanitaire, continentale et basée sur les instruments internationaux relatifs aux droits humains ? [wel rc apr 18/10/2021 16:30]