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L’histoire immédiate

Intervention des forces dominicaines en Haïti : Le mythe d’une réalité géopolitique inexistante


lundi 11 octobre 2021

Par Pierre-Richard Cajuste*

Soumis à AlterPresse le 9 octobre 2021

En marge de la 76e Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, le 21 septembre 2021, en pleine crise des migrants haïtiens bloqués et maltraités à la frontière américano-mexicaine, lorsque les présidents Luis Abinader Corona de la République Dominicaine, Carlos Alvarado du Costa Rica et Laurentino Cortizo Cohen du Panama ont signé un communiqué conjoint demandant à leurs chanceliers respectifs de « structurer immédiatement des solutions spécifiques, globales et durables dans un cadre de respect de la dignité et des droits de l’homme, afin de faire face à la situation alarmante en Haïti » , toutes les théories du complot sous ce registre ont refait surface.

Pour de nombreux commentateurs haïtiens, le président Abinader, peu suspect de sympathie haïtienne, semble avoir des visées expansionnistes comme expression de la « revanche historique » que caressent les Dominicains vis-à-vis d’Haïti. Tant dans les émissions radiophoniques que sur les réseaux sociaux, les commentaires veulent faire comprendre que, derrière cette volonté de solidarité avec le peuple haïtien se cache une réalité géopolitique plus précise, plus directe qui serait l’occupation du territoire et le contrôle des ressources dont certains théoriciens énoncent, sans une démonstration ou une recherche scientifique, l’immense richesse du sous-sol.

Dans ce maelström d’opinions, qui fusent de toutes part, sans souci de vérité historique, ou de vérification rigoureuse des faits, les soi-disant « experts », tout comme leurs homologues ultranationalistes dominicains, se perdent dans des conjectures béantes et imaginent des scenarii politiques à la dimension de leurs illusions et de leurs cauchemars.

L’un des sophismes les plus communs énoncés de manière répétitive est que l’économie dominicaine dépend en grande partie du marché haïtien et que des mesures de protection directe contre certains produits dominicains auraient des effets économiques néfastes sur les producteurs dominicains et porteraient en conséquence un coup fatal au cœur du marché de la République voisine. Si l’utilisation des instruments de protection sur un produit sert à protéger la production dans un pays, les récentes mesures prises par l’état haïtien contre certains produits dominicains n’ont pas eu l’effet escompté et ceci pour diverses raisons dont l’une est liée à la notion de compétitivité du pays n’ayant pas des outils de production capables de satisfaire les demandes intérieures et contribuer ainsi à l’amélioration du niveau de vie des citoyens.

Rien de plus ahurissant que cette idée de dépendance des producteurs dominicains vis-à-vis des consommateurs haïtiens. Le côté le plus triste de la question est que les politiciens haïtiens, au pouvoir ou dans l’opposition, qui sont en position officielle pour obtenir les informations exactes sur le flux des transactions commerciales entre les deux pays, se font complices de ce faux raisonnement et l’alimentent à mauvais escient.

D’ailleurs, sans vouloir faire parler les chiffres, les statistiques économiques de la région fournissent des informations pertinentes sur le poids des échanges commerciaux de la République Dominicaine avec l’extérieur (les États-Unis, l’Union européenne et le reste du monde). En fait, le montant des échanges commerciaux de la République Dominicaine atteint depuis quelques années plus de 10 milliards de dollars par an, dont 800 millions couvrent les 326 produits (fer, ciment, œufs, poulets, charcuterie, biscuits etc…) vendus sur le marché haïtien. Tout ceci pour dire ce qui suit : n’importe quelle mesure de nature « protectionniste » qu’auraient prise les autorités haïtiennes ne saurait affecter fondamentalement sinon de manière négligeable l’économie de la République Dominicaine.

Tout en restant honnête et prudent, on peut dire qu’il existe une classe moyenne dominicaine entrepreneure propriétaire des Pme (petites et moyennes entreprises) pour qui le marché haïtien est opportun et juteux. Toutefois, contrairement à cette idée sans cesse ressassée de « dépendance », les Dominicains se sont mis à l’abri en adoptant depuis quelques temps une politique libérale et d’ouverture au commerce extérieur représentant 52% de son PIB tout en intensifiant ses exportations vers les États-Unis, l’Union Européenne et le reste du monde avec des produits comme de l’or (17.5%), des instruments et appareils médicaux (9.6%), des cigares et cigarettes (8.1%) des appareils électriques (5%) et des articles de bijouterie (4.6%).

Les hommes politiques dominicains, conscients de cette réalité de leurs entrepreneurs, assurent la gestion des relations avec Haïti avec un degré de maturité. A bien regarder le comportement des Dominicains, ils prennent les mesures de déportation selon les périodes d’intensification des luttes politiques internes (principalement lors des compétitions électorales) et selon le volume des migrants en situation irrégulière.

La main d’œuvre des bateyes n’est plus de mise, puisque la zafra a non seulement perdu sa position privilégiée mais aussi a atteint un stade de mécanisation qui ne nécessite plus les bras et les machettes haïtiens. Sachant que la République Dominicaine est un pays constamment en chantier, la main d’œuvre haïtienne va se retrouver davantage maintenant dans le secteur de la construction, de l’hôtellerie, des services ou il existe des emplois considérables.

Au nom de la stabilité politique

Les élites politiques dominicaines ont réussi un pari qui fait que la société jouit d’une certaine stabilité après de longs mois d’agitation politico-électorale. Il faut comprendre que le 19ème siècle dominicain ne fut pas plus calme, plus paisible, plus consensuel que le nôtre : les luttes fratricides, les conflits politiques de classes ont marqué le processus sociopolitique avec la même intensité, la même violence que les batailles que nous avons connues en Haïti. Des secteurs politiques des deux côtés de la frontière se sont retrouvées à couteaux tirés ou dans des alliances naturelles et/ou contre-nature. Par exemple, le général Ramon Buenaventura Baez avait jugé bon de souscrire aux demandes des politiciens haïtiens en décembre 1869 et de renvoyer le président déchu, Sylvain Salnave, réfugié en territoire dominicain. Cette alliance politique allait coûter la vie à Salnave qui sera fusillé. Tout comme, sous le gouvernement de Juan Bosch, dans les années 1960, les militants politiques haïtiens ne furent pas livrés aux griffes de la dictature de Papa Doc Duvalier…

Les élites politiques, alliées au secteur économique, ont compris la nécessité de la paix sociale comme condition essentielle du développement économique et politique. La démocratie représentative va connaître ses beaux jours dans cette République qui, comme nous, a connu la dictature sous la férule du caudillo Rafael Leonidas Trujillo. Le fait est que la bourgeoisie dominicaine, à vocation nationale, a fait le choix d’un modèle économique qui, dans le contexte de la Guerre froide et de l’Alliance pour le Progrès sponsorisé par Washington en vue d’endiguer le communisme soviéto-cubain, a fait ses preuves par la pénétration à outrance du capital étranger et l’intégration de plain-pied de l’économie dominicaine dans le processus de mondialisation.

Le consensus politique restera le maître-mot de la pratique politique en République dominicaine. L’urgence de stabilité politique explique bien que le parti gagnant aux joutes électorales se fera le devoir d’ouvrir ses bras aux vaincus dans une sorte d’alliance qui ne dit pas clairement son nom. En ce sens que la victoire d’un parti est regardée comme la victoire d’une coalition consensuelle dévouée à faire fonctionner le pays. Le vainqueur ne remporte pas tout…

La gestion d’un pays, semblent dire ces hommes politiques, reste l’affaire de tous. La corruption existe, bien sûr ! Nous n’avons pas affaire à des saints. Mais, chez les voisins, le contexte global et les préoccupations de production, de croissance et de développement dament le pion aux intérêts mesquins et d’enrichissement illicite des politiciens ripoux et véreux.

* Ex-Délégué d’Haïti à l’Onu
cajuste2000@yahoo.com