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Haïti-Crise : Perceptions tronquées


lundi 19 juillet 2021

Par Roromme Chantal*

Soumis à AlterPresse le 19 juillet 2021

Dans la nuit du 6 au 7 juillet, le président haïtien Jovenel Moïse a été assassiné dans sa résidence à Port-au-Prince par un commando composé de mercenaires étrangers. D’aucuns voient en la fin tragique de cet autocrate une preuve supplémentaire que les Haïtiens sont incapables de se gouverner eux-mêmes. Or la réalité est autrement plus complexe.

La violence n’est pas une pathologie du peuple haïtien ni la conséquence d’un « pacte avec le diable », pas plus que la « mauvaise gestion » de ses gouvernements successifs. Elles sont le fruit de l’héritage social, politique et économique d’Haïti en tant qu’ancienne colonie d’esclaves, dont le territoire regorgeait de ressources convoitées.

L’héritage colonial

Durant les cent premières années de son histoire, Haïti est très vite entrée dans un cycle de violence, alimenté par son isolement diplomatique, la lourde dette de l’indépendance imposée par la France avec l’aide des États-Unis, et les difficultés économiques qui en découleront.

En outre, la hiérarchie raciale héritée de la colonisation française s’est transformée en clivage social structurant les relations entre « mulâtres » et « bossales ». Entre 1868 et 1915, de graves dissensions raciales provoqueront des violences en Haïti et des luttes pour le pouvoir.

Ce conflit politique sur fond de tensions raciales fournira aux puissants voisins américains le prétexte pour une première invasion militaire dans la nation caribéenne émergente en 1914, qui se transformera en occupation jusqu’en 1934. Les soldats américains déploieront une violence inouïe pour réprimer les Haïtiens hostiles à leur occupation du pays et tuèrent des milliers de citoyens.

Les Duvalier

Au XXe siècle, dans le contexte de la guerre froide, Washington soutiendra le régime dictatorial des Duvalier père et fils (« Papa Doc » et « Bébé Doc »), qui dirigeront Haïti de 1957 à 1986. Outre l’installation d’un régime de peur pour mater la population, les Duvalier assassinèrent ouvertement leurs opposants et détournèrent jusqu’à 1 milliard de dollars du maigre trésor public.

Les États-Unis continueront pourtant de soutenir les Duvalier en raison de leur « anticommunisme » et des opportunités économiques qu’Haïti offrait aux entreprises américaines, principale raison pour laquelle le gouvernement américain fermera les yeux sur la violence, la corruption et les graves violations des droits de l’homme des Duvalier.

Pire, les Américains formeront la force anti-insurrectionnelle des Duvalier, les « Léopards ». La milice paramilitaire, les tristement célèbres « tontons macoutes », restera le symbole de cet odieux régime.

Aristide et Préval

Devant l’opposition croissante du peuple, « Bébé Doc » fuira Haïti en 1986. En 1990, le pays tint ses premières élections pacifiques et démocratiques, qui portèrent au pouvoir le prêtre catholique Jean-Bertrand Aristide.

Les États-Unis et une frange influente de l’oligarchie haïtienne, traditionnellement opposés aux mouvements populaires en Haïti, se montreront généralement méfiants vis-à-vis de la gauche haïtienne, assimilée à une alternative chaotique. Aristide, le « petit père des pauvres », sera renversé par un putsch militaire en 1991, avec l’appui de l’administration de George H. W. Bush, avant d’être rétabli dans ses fonctions en 1994 par Bill Clinton. La nouvelle présidence d’Aristide en 2001 se terminera en 2004 dans une violence orchestrée depuis Washington.

Le New York Times révéla en effet, en 2006, les manœuvres occultes de Washington visant à saper un processus de réconciliation après les élections législatives contestées de 2000. Selon le quotidien new-yorkais, l’International Republican Institute (IRI), financé par le gouvernement américain, avait commencé à former secrètement des centaines d’agents politiques de l’opposition haïtienne, qui forceront Aristide à quitter le pouvoir en février 2004, menacé par une rébellion armée.

Les États-Unis enverront alors 1 500 Marines pour « rétablir l’ordre » et organiseront la nomination d’un nouveau Premier ministre, Gerard Latortue, un résident américain farouchement opposé à Aristide, qui qualifiera les rebelles de « combattants de la liberté ». Le gouvernement de transition que dirigera Latortue sera accusé d’avoir tué des milliers de personnes.

Lors des élections de transitions en 2006, les États-Unis, appuyés par la France et le Canada, chercheront à empêcher l’élection du candidat social-démocrate René Préval, un ancien premier ministre d’Aristide, considéré à l’époque comme son frère siamois. En vain.

Martelly et Moïse

Toutefois, en 2011, avec l’aide de l’Organisation des États américains (OEA), de la France et du Canada, Washington obtiendra que Jude Célestin, candidat soutenu par le président sortant Préval, soit retiré du second tour des élections présidentielles au motif fallacieux que certains de ses bulletins de vote étaient frauduleux.

Washington fera porter à la présidence d’Haïti le musicien Michel Martelly grâce à des élections frauduleuses, organisées, financées et contrôlées par la force d’occupation étrangère établie en Haïti depuis 2004. Cette présidence sera marquée par une suite de scandales et un banditisme d’État.

Martelly désignera Jovenel Moïse pour le remplacer, qui arrivera au pouvoir au terme d’élections largement contestées en 2016. Ces deux présidents seront accusés par des rapports officiels (dont un du Sénat haïtien) d’avoir détourné et gaspillé plusieurs millions de dollars du programme d’achat de pétrole du Venezuela, Petrocaribe, censé venir en aide au peuple haïtien.

Pire, Moïse sera le fidèle allié des Américains dans leur croisade contre le régime de Nicolas Maduro au Venezuela, sans que les graves violations des droits humains commises par son gouvernement en Haïti, notamment le massacre de plus de 70 personnes dans un bidonville, ne suscitent de réactions.

Aujourd’hui et demain

Sans ce contexte historique plus large, les perceptions de la situation actuelle d’Haïti sont tronquées. Haïti a non seulement été punie, maltraitée et écartée de l’économie mondiale et de la communauté politique des nations durant les 100 premières années de son indépendance, elle a ensuite été sans cesse, et jusqu’à ce jour, occupée, contrôlée, manipulée et exploitée par des forces étrangères.

Les bisbilles entourant actuellement le pouvoir de transition laissent croire qu’Haïti continuera de subir des conflits politiques et cette violence extraordinaire qui est développée par l’entremise d’institutions internationales comme l’ONU ou l’OEA.

Ce trafic d’influence s’appuie sur des dirigeants locaux illégitimes, corrompus et assoiffés de pouvoir, qui exercent leur violence à l’encontre des classes populaires qui sont les vraies victimes de cette tragédie.

La nouvelle transition est piégée si on ne reconnait pas toute l’histoire d’Haïti et le rôle que le gouvernement américain a joué dans le sort de ce pays, avec l’aide de la France et du Canada. Cette reconnaissance est particulièrement cruciale pour quiconque souhaite voir enfin Haïti se redresser, s’épanouir et grandir.

Il est, pour ainsi dire, trop facile de blâmer les Haïtiens pour la mauvaise gestion de leur pays alors qu’ils continuent d’être privés de leur droit fondamental à l’autodétermination et à la démocratie.

Dans La nouvelle dictature d’Haïti (2016), Justin Podur rappelait que le développement économique du pays n’a jamais été entre les mains des Haïtiens eux-mêmes. Et de conclure : « Lorsqu’un gouvernement démocratique souverain sera à la tête du pays, on en reparlera. »

*Roromme Chantal est professeur de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton et ancien fonctionnaire des Nations unies en Haïti.