L’assassinat de Jovenel Moïse et l’échec des politiques interventionnistes en Haïti

Par Pierre Michel Chéry*

Soumis à AlterPresse le 12 juillet 2021

Pour un président décrié, l’assassinat de Jovenel Moïse, n’a pas donné lieu, en Haïti, à des scènes de liesse populaire comme on aurait pu le prévoir s’il s’agissait d’un départ forcé à la suite d’une insurrection populaire. Mais, il a provoqué une flambée de réactions à travers le monde ; les grands médias se sont donnés à flot sur le cas d’Haïti. Nous nous intéressons particulièrement à l’éditorial du Washington Post du 7 juillet 2021 [1], qui voit dans cet attentat une nouvelle menace pour la sécurité nationale des États-Unis et de la région. En réaction, l’éditorial recommande que la “communauté internationale agisse maintenant [2], comme si la communauté internationale avait, même un jour, cessé d’intervenir dans les dossiers d’Haïti dans le sens qui leur convenait. Aujourd’hui encore, ce sont les mêmes solutions qui reviennent comme des ritournelles : "Une force internationale de maintien de la paix, ... avec la mission d’assurrer la sécurité nécessaire pour les élections présidentielles et parlementaires, comme planifiées pour cette année [3]."

Haïti est la terre du vodou, mais c’est la communauté internationale qui utilise des formules magiques sans résultat en Haïti. On ne demande jamais de résultat aux magiciens, on se contente de tours qu’ils peuvent jouer. Aujourd’hui encore, la solution miracle à tous les problèmes d’Haïti : les élections. Comment des élections vont obliger un convoi de la DEA à s’arrêter à un poste de contrôle ? D-E-A : voilà une formule magique efficace pour faire fuir les policiers et les agents de sécurité. L’assassinat du président est également imputable au pouvoir démesuré de certaines ambassades dans le pays. Est-ce que les citoyens haïtiens se plaignent de cet état de fait ? Oui, beaucoup s’en plaignent, ils concertent, ils discutent, ils sont conscients des dangers qu’ils courent à vouloir s’attaquer à des structures centenaires. Malgré tout, ils cherchent les moyens pour défaire leur pays de la camisole internationale. Ces initiatives citoyennes qui considèrent les élections comme une étape dans le processus de la construction du vivre ensemble et de la réappropriation de la souveraineté nationale font peur aux ambassades, parce qu’elles portent en elles l’ouverture d’esprit démocratique, la quête de solution sur une base participative et le sens du bien commun et de la solidarité.

Est-ce que les élections sont la panacée ? L’incurie des gouvernements plus préoccupés à faire les quatre volontés de certaines ambassades, la répétition des coups de force, la dignité écorchée d’un peuple, traité avec condescendance et mépris, humilié par les institutions internationales, les problèmes environne¬mentaux, le chômage des jeunes, l’exode de la population, etc, ces situations dramatiques ne sauraient être dépassées par de simples élections où les candidats ne peuvent être que des pions dociles entre les mains de certaines ambassades et vivant avec la crainte de réprésailles s’ils venaient à prendre des décisions avanta¬geuses pour le pays mais déplaisantes à certaines ambassades.

Que voulaient les citoyennes et citoyens qui manifestaient pendant la présidence de Jovenel Moïse ? Ils protestaient pour que les responsables d’État rendent compte de leur agissement dans la gestion de la chose publique. ils voulaient que cessent la corruption et la dilapidation des fonds publics, que la justice fonctionne, que les fautifs soient poursuivis et que les coupables soient punis conformément à la loi. Voilà des revendications normales pour tous les autres peuples que la communauté internationale ne peut pas accepter en Haïti.

Mais, que faire quand l’État reste sourd aux souffrances de la population ? Comment construire un nouvel État qui n’est plus l’ennemi de la population ? Comment dire au monde que notre peuple a également droit au bien-être et a la paix ? Une seule réponse : prendre son mal en patience, faire la plaidoirie pour un nouveau contrat social démocratique. Oui, porter le débat partout, sur tout et avec TOUS LES CITOYENS ; chercher les moyens de trouver les solutions ensemble, amener les rouages du pouvoir de décision le plus près possible des communautés. C’est ce besoin de penser le changement nécessaire de système que les membres des organisations de la société civile et des organisations politiques désignent sous le vocable : Conférence nationale souveraine.

Quelle est la réponse de la Communauté internationale face à la vonlonté de changement ? L’attitude de la Communauté internationale quant à la Conférence Nationale haïtienne est très révélatrice de la nature des rapports que cette com¬munauté veut imposer aux Haïtennes et Haïtiens. Ces positions sont clairement exprimées dans les rapports du Secrétaire général des Nations-Unies et de sa représentante en Haïti, Helen La Lime également coordonatrice du Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti (BINUH) depuis octobre 2019.

Comme on devrait s’y attendre, l’aspiration à vivre dans un pays stable est un droit que le Secrétaire général des Nations-Unies, lui-même, ne peut contester aux Haïtiens. Dans son raport du 13 février 2020 devant le Conseil de sécurité des Nations-Unies, concernant Haïti, on peut lire :
Le cadre politique actuellement en place et l’absence d’économie inclusive sont des facteurs centraux de l’instabilité récurrente du pays ... s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité politique et renouveler le contrat social qui lie l’État haïtien à ses citoyens ... [4]

Propos repris par la représentante du Secrétaire Général des Nations-Unies dans le journal Le Nouvelliste du 26 juin 2020 :
C’est cette réalité qui a conduit l’ONU à créer le BINUH et à mettre au point une approche globale et une stratégie intégrée pour soutenir efficacement les autorités dans la lutte contre les problèmes persistants qui font obstacle à la paix, à la sécurité et au développement [5]

La mission dévolue au BINUH est de “soutenir les autorités dans la lutte contre les problèmes... “. Le seul problème du régime PHTK est le mécon¬tentement du peuple auquel il ne reconnait aucun droit. Ainsi, tous les efforts du BINUH vont consister à soutenir efficacement les autorités dans leurs efforts pour empêcher les manifestations pacifiques, quelle qu’en soit la nature. Le BINUH a fait corps avec le gouvernement dans sa volonté de mater la résistance populaire. La fédération des gangs criminels G9 a été saluée par le Secrétaire général comme une initiative du BINUH [6]. Contrainte éditoriale oblige, nous présenterons trois postures du BINUH qui exposent ce que soutien efficace aux autorités signifie sur le terrain.

1) Les Nations-Unies, à travers le BINUH, vont transformer le pays en une zone de non droit où seule la volonté du chef de l’État était à considérer. Pour preuve, la mise à l’écart des articles 134.2 et 134.3 de la Constitution qui traitaient de la fin du mandat du Président. Ces mêmes articles que le BINUH trouvait valables pour les députés et les sénateurs en janvier 2020, n’avaient aucune importance quand il s’agissait du Président. Le BINUH a ignoré complètement les prescrits de la constitution quant au mécanisme de changement de la Constitution, malgré les protestations de tous les secteurs sur ce sujet.

La nouvelle constitution rejetée par la population est un hymne à la gloire de la corruption et de l’impunité. Pour la faire accepter, Mme La Lime a précisé le nombre de votants n’est pas nécessaire pour valider la nouvelle constitution [7]. Une mesure anti-démocratique pour contrecarrer les initiatives de boycottage de l’opposition démocratique.

2) Les soucis exprimés par les Haïtiennes et Haïtiens eux-mêmes pour un “Changement de système” ou de débats dans une “conférence nationale” sont complètement ignorés dans les rapports du BINUH, dans leur constitution et dans leurs propositions de sortie de crise.

3) Le BINUH agit de manière à court-cicuiter les initiatives nationales de débat pour une solution haïtienne des problèmes structurels du pays et des moyens de recouvrer la souveraineté nationale.

Nous concluons avec ces mots : L’assassinat de Jovenel Moïse a prouvé l’échec des politiques interventionnistes en Haïti, mais également la faillite du modèle « La Lime » qui voulait dépouiller Haïti de ses institutions républicaines, aussi faibles qu’elles fussent. Dans la culture haïtienne, on a appris à faire la différence entre le pauvre et le “maléré” à travers le concept de “dignité”. Le “maléré” haïtien n’a que sa dignité comme bien, il n’a pas le droit de la perdre.

* Linguiste