Meurtre de Jovenel Moïse : Un mauvais coup porté au processus démocratique en Haïti

Par Ilionor LOUIS*

Soumis à AlterPresse le 11 juillet 2021

Dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, un commando armé jusqu’aux dents s’est rendu au domicile du président Jovenel Moïse et y a pénétré sans résistance aucune. Les assaillants ont blessé son épouse et criblé le président de la République de 12 balles, selon le constat judiciaire. Curieusement, la date du 6 et 7 juillet ramène le troisième anniversaire des soulèvements de grande envergure du peuple haïtien pour protester contre la cherté de la vie, la misère et la faim suite à la décision du régime d’augmenter les prix de l’essence à la pompe. Ces soulèvements ont duré 3 jours. Les insurgés ont pillé plusieurs magasins, incendié des maisons, brûlé des pneus, érigé des barricades pour manifester leur colère. Les rues de Port-au-Prince étaient en flammes avec d’épaisses fumées noires dégagées par les pneus brulés au cours de ces trois jours de protestation. Le gouvernement était obligé de revenir sur sa décision.

Tôt dans la matinée du 7 juillet 2021, la population du pays s’est réveillée avec une mauvaise nouvelle sur toutes les fréquences de toutes les stations de radio, les réseaux sociaux, et la télévision étrangère, notamment France 24 : le président Jovenel Moïse a été assassiné. Immédiatement, les stations de radio ont changé de programmation : elles ne diffusent plus de nouvelles, ne jouent plus de musique pour faire danser les auditeurs comme d’habitude. Toutes les émissions se sont arrêtées, ne transmettant que de la musique appropriée en la circonstance. Les rues deviennent soudainement blanches, on dirait une journée de grève réussie à 100 %. Tout le monde est resté chez soi, des taxis motos ne travaillant pas, les taxis ordinaires non plus. Les banques restent également fermées, les supermarchés ne prennent pas de risques. Même les petits vendeurs sont rares sur les marchés publics comme, par exemple, le marché Salomon. On dirait que le président n’avait aucun partisan. Dans un premier temps, les nouvelles ont annoncé que son épouse, Martine Moïse, avait été blessée par balle, emmenée à l’hôpital, et décédée également. Même certains grands médias internationaux tel que France 24 l’avaient déjà annoncé. Dans un communiqué, Luis Abinader, Président de la République Dominicaine, avait également exprimé ses condoléances à la famille de Jovenel Moïse et à celle de son épouse. Mais par la suite, on a appris que la Première Dame était transférée dans un hôpital de Miami.

Quelques faits importants avant l’assassinat du président

Le président Jovenel Moïse était très contesté au sein de la population et dans presque tous les secteurs de la société. Qu’il s’agisse du secteur évangélique, protestant ou du clergé catholique ; de nombreuses organisations de la société civile telles que des organisations syndicales, des associations socio-professionnelles de presque toutes les couches de la population dénonçaient le régime du PHTK et souhaitaient sa démission. De 2018 à 2021, le président a fait l’objet de plusieurs chocs à cause des protestations. La tâche ne lui a pas été facile. Même une partie de la police nationale s’est opposée au président, sans compter les problèmes qu’il a eu avec une grande partie de l’oligarchie souvent accusée de corruption. Il a même fait poser le scellé sur des entreprises qui avaient des contrats - pour vendre de l’électricité à l’État haïtien. Il accusait les chefs de ces entreprises publiquement, partout dans le pays ; les dénonçait et proférait même des menaces contre eux. Il a mis une partie de l’oligarchie au défi de le tuer, de le contraindre à l’exil ou de l’emprisonner. Il se considérait comme une arrête dans leur gorge. Il se considérait comme tombé des mains de Dieu, un illuminé, ce qui lui a valu le nom de « président après Dieu » dans la sphère de l’opinion publique. Il l’a dit avec une grande conviction : « il n’y aura plus jamais de transition après mon mandat ». Cela signifie qu’il voulait passer l’écharpe présidentiel à un président élu.

Mais Jovenel Moïse avait pris des décisions vraiment importantes avant son assassinat. Ces décisions concernaient, entre autres, l’ouverture des relations diplomatiques de la République d’Haïti avec la Fédération de Russie, un voyage inattendu en Turquie pour rencontrer le président de ce pays, M. Recep Tayyip Erdogân, la date fixée pour la tenue d’élections et d’un référendum en septembre avec un Conseil électoral non représentatif de toutes les couches de la société. Ce Conseil n’avait pas prêté serment devant la Cour de Cassation comme l’exige la Constitution de 1987. L’OEA a fait des recommandations pour révoquer ce Conseil électoral et former un autre Conseil plus inclusif. Jovenel Moïse n’a pas tenu compte de ces recommandations. L’OEA a également appelé à former un gouvernement qui rassemble toutes tendances politiques notamment des partis de l’opposition. Avant son assassinat, il a nommé un premier ministre, M. Ariel Henry, qui devait remplacer le Premier Ministre de facto, M. Claude Joseph. C’était une décision importante dans ses efforts pour voir si des personnalités de l’opposition entreraient au gouvernement afin de faciliter l’organisation des élections. D’aucuns pensent que l’Empire ne voyait pas d’un bon œil l’ouverture des relations diplomatiques avec la Fédération de Russie et le voyage du président en Turquie. L’Empire a toujours considéré Haïti comme son arrière-cour. Etant donné ses problèmes avec ce pays, particulièrement avec son dirigeant, Vladimir Poutine, il prendrait très mal la présence de la Russie en Haïti. Il y a lieu de s’interroger aussi sur le dernier voyage du président en Turquie après l’ouverture des relations diplomatiques avec la Fédération de Russie.

Une autre décision importante prise par le président a été de publier un décret donnant à tous les Ministres et aux anciens Premiers Ministres la décharge de leur gestion de la chose publique durant les deux mandats du Parti Haïtien Tête Calée (PHTK pour son sigle en créole haïtien) au pouvoir. Ce décret les a tous blanchis de toutes les charges de corruption qui pèseraient sur leur dos. De cette façon, ils pouvaient se présenter aux élections à n’importe quelle élection organisée par le régime. Beaucoup voyaient dans ce décret un moyen de faire candidater Laurent Lamothe, l’un des anciens Ministres et Premier Ministre du PHTK sous la présidence de Martelly. Si c’était vrai, cela diviserait le PHTK en deux et ferait en sorte que le parti à lui seul ait deux candidats à la présidentielle, à savoir Joseph Michel Martelly d’un côté et Laurent Salvador Lamothe de l’autre. Certains, dans le parti, ont mal accueilli cette décision et pensent même que le Président avait trahi Martelly avec ce décret. Ce fut l’une des dernières actions de Jovenel Moïse.

Avant l’assassinat du Président Moïse, plusieurs membres du gang G9 et alliés, ayant à sa tête Jimmy Chérisier alias Barbecue ont organisé une manifestation, les armes à la main, dans les rues de Port-au-Prince où ils avaient menacé de casser des banques privées et de piller certains magasins. Ils scandaient des slogans hostiles à Jovenel Moïse, tout en criant vive la révolution. Ils annonçaient que le pillage allait commencer. Ce jour-là, tous les banques et magasins ont formé leurs portes. De nombreuses personnes se sont empressé de rentrer chez elles pour ne pas être agressées par ces bandits. Avant la mort du Président, dans les quartiers de Bel-Air, Martissant, La saline, dans l’ancien camp d’Aviation dénommé Lapiste, la violence des bandits armés a fait sortir des gens de chez eux pour aller vivre dans des camps qui n’étaient pas préparés à les accueillir. Ces hommes sans foi ni loi ont incendié des maisons, violé des femmes et tué des jeunes gens. Personne n’a été épargné : femmes, enfants, handicapés ou personnes âgées. Le président ne s’est jamais prononcé sur ces massacres. Il s’en frottait les mains, on dirait. Les Organisations nationales et internationales de défense des droits humains, les Nations Unies ont appelé à l’arrestation des personnes impliquées dans les massacres. Le président Moïse n’a jamais fait un petit effort pour rendre justice à ces milliers de personnes victimes de déplacement forcé ou ayant perdu tout ce qu’elles possédaient. Le kidnapping était devenu, sous la présidence de Jovenel Moïse, une pratique quotidienne. Les kidnappeurs séquestraient, exigeaient des millions de dollars étatsuniens de rançon, à la radio, sur les réseaux sociaux, indiquant même où ils avaient gardé les kidnappés. Rien n’a jamais été fait pour garantir la sécurité des citoyennes et des citoyens dans le pays. Après l’assassinat du chef de l’État et au moment même où j’écris cet article, les quartiers de Martissant, de Delmas 2, certaines zones de Cité Soleil sont occupées par des chefs de gang. Personne ne sait d’où vient l’assassinat du Président Jovenel Moise. Il est lui aussi une victime de cette insécurité entretenue paradoxalement par son régime.

Jovenel Moïse tué, le régime PHTK demeure au pouvoir, et les revendications de la population restent inchangées

L’assassinat du président Moise ne semble pas ébranler le régime de PHTK. Moins de 24 heures après cet assassinat, le Premier Ministre intérimaire, Claude Joseph, affirme que tout est sous contrôle. Contrairement à ce que dit la Constitution du pays, il déclare un "état de siège" et se proclame également chef légitime en vertu de l’article 149 de la Constitution amendée, qui dit qu’une fois que le président est empêché, le Premier Ministre le remplacera, s’il y a un parlement fonctionnel. Si le président n’était pas assassiné, Claude Joseph aurait été remplacé par M. Ariel Henry. Son installation était en préparation. M. Joseph a profité de l’assassinat du Président pour rester en fonction. On peut donc dire ceci : un Président est supprimé mais le régime est toujours en place.

Les revendications de la population n’ont pas changé. Les citoyennes et citoyens n’ont jamais exigé l’assassinat du Président, mais plutôt sa démission, son jugement et son incarcération s’il est reconnu coupable. La population exige la fin de la corruption, contre ceux qui ont détourné l’argent de Petro Caribe. Les citoyennes et citoyens exigent que le CORE Group [1] soit dissout, que les diplomates étrangers de ce groupe cessent de s’immiscer dans les affaires politiques du pays. Ils exigent que les élections se réalisent avec l’argent du pays en toute transparence, pour qu’aucune grande ambassade de pays étrangers ne vienne imposer la candidature de leur poulain. Ils souhaitent la fin de l’application des politiques néolibérales qui rendent le pays plus dépendant, plus pauvre encore, que l’État se mette au service du peuple et pas seulement pour protéger et défendre les intérêts des nantis. Ils exigent la gratuité des soins de santé, de l’éducation de qualité, une sécurité adéquate comme le prescrit la constitution du pays. C’est pour cela que des centaines de milliers de citoyennes et de citoyens de 2018 à aujourd’hui sont descendus dans la rue pour manifester. Ce n’est pas l’assassinat de Jovenel Moïse qui va les satisfaire. La bataille semble être loin de se terminer.

Des élections à tout prix : une exigence de la Communauté internationale

En Haïti, il y a un proverbe qui dit : « Wòch nan dlo pa konn doulè wòch nan solèy » (Traduction : les pierres dans l’eau ne connaissent pas la douleur des pierres au soleil). C’est le proverbe qui correspond, selon moi, le mieux à la manière dont la Communauté internationale aborde la situation en Haïti. Ils ne savent pas ce que la population, en particulier la population de la capitale et de plusieurs villes de province est en train d’endurer quotidiennement sous la menace des bandits. Selon un rapport de l’UNICEF [2] au début de juin, environ 8 500 femmes et enfants ont été forcés de se déplacer à cause de la violence des gangs armés en seulement deux semaines. Il y a eu des affrontements entre gangs armés dans les quartiers de Martissant, Fontamara et Delmas. Cela a provoqué l’incendie de plusieurs centaines de maisons.

Dans le rapport de la Fondation Je Klere (FJKL) – une organisation de défense des droits humains – du 22 juin 2020, un des dirigeants de cette organisation déclare que la répartition des gangs dans la capitale fait partie d’une stratégie pour le PHTK de se maintenir au pouvoir. Le nombre de bureaux de vote dans chacun des territoires occupés par ces malfrats est indiqué au moment des élections [3]. Le régime, à travers une structure appelée Commission Nationale de Désarmement, Démantèlement et Réintégration (CNDDR), a conduit les gangs à former une fédération appelée le G-9 et alliés. Cette coalition est composée de 9 représentants qui occupent des territoires spécifiquement importants en matière électorale.

Le rapport montre que le régime aura le contrôle de la majorité des bureaux de vote dans la région métropolitaine. Si des élections se tiennent dans ces conditions, c’est-à-dire dans les endroits où les bandes armées font ce qu’elles veulent, seuls les candidats qu’elles approuvent seront élus, c’est-à-dire les candidats qui font alliance avec elles. Tout le monde sait qu’ils sont des alliés du PHTK [4].

La représentante des Nations Unies en Haïti, Madame Helen La Lime, est bien au courant de cette information. N’est-elle pas informée de la situation de la population dans les quartiers ? Je pense qu’elle sait très bien ce qui se passe. Mais ce n’est pas grave. La question qui mérite d’être posée dans cette circonstance est : pourquoi la communauté internationale veut-elle à tout prix qu’il y ait des élections en septembre ? Pourquoi cet empressement ? Quel agenda se cache derrière tout cela ? Dans un régime démocratique, cela ne fait aucun doute, c’est aux élections que les citoyens élisent leurs représentants. À la fin de leur mandat, des élections seront à nouveau organisées pour élire de nouveaux représentants. Ca, tout le monde le sait. Mais dans le cas d’Haïti, ce n’est pas toujours le candidat choisi par la population qui accède au pouvoir. Surtout s’il n’a pas l’approbation du Core Group.

Cet assassinat a remis sur la table le débat sur la question de la couleur de peau dans la politique du pays

La question de la couleur de la peau, dans la politique du pays, a longtemps été une question sensible. La majorité des Haïtiens a la peau foncée. Ils sont noirs à environ 95%. Mais après l’indépendance du pays et pendant presque tout le XIXe siècle, tous les dirigeants étaient des mulâtres. C’est l’un des points qui a le plus marqué le règne de Duvalier. Lorsqu’il arriva au pouvoir, il a fait un usage abusif de ce thème jusqu’à parler de la négritude. Il faisait partie de toute une école de pensée appelée « les Griots ». Duvalier persécutait ceux qui avaient le teint clair soit à Jérémie, soit à Cazale (communauté où vivait une population d’origine polonaise). Il leur faisait porter toujours le chapeau des opposants politiques, pour pouvoir les faire assassiner. Après le mouvement de 1986 qui a renversé la dictature des Duvalier, la question de couleur, même si elle était en sourdine, n’a pas fait de débats. Elle commença à hanter les esprits avec l’élection de Jovenel Moïse qui l’utilisera pour cibler la plupart de ses adversaires dans l’oligarchie. Il est allé jusqu’à dire qu’il était un négrillon aux mêmes origines que la majorité de la population. Dans ses élans populistes, s’adressant à des foules, il le clamait haut et fort cherchant à provoquer ainsi une certaine empathie chez les masses.

Mais que ce soit à la radio ou sur les réseaux sociaux, la question des mulâtres contrôlant le secteur économique du pays fait toujours l’unanimité. Vous pouvez entendre dire que ce sont ces gens-là qui ont le monopole économique. Dans le secteur des super marchés, dans les banques, dans les importations de voitures et du carburant, dans toutes les activités économiques importantes du pays, on trouve différentes ethnies : des levantins, des mulâtres, d’anciennes familles riches d’origine française ou allemande, entre autres. Pourtant, ils représentent à peine 5% de la population du pays. Mais, ils détiennent plus de 50% de la richesse nationale. Quant à Jovenel Moïse, il venait de la catégorie des noirs établis dans la paysannerie. Michel Martelly, d’origine mulâtre, l’a choisi comme candidat. Mais s’il n’était pas populaire quand il était au pouvoir, son assassinat a conduit beaucoup de gens à dire que c’est parce qu’il est noir et qu’il voulait lutter contre la corruption et la contrebande entretenue par les oligarques qu’il a été tué. Pour ma part, je pense que c’est une affirmation sans fondement, même si ce que je dis n’empêchera pas les gens de continuer à penser de cette façon. Je le dis ; c’est une demi-vérité parce que parmi les amis de Jovenel Moïse, des bénéficiaires de sa politique, on trouve des Blancs et des mulâtres qui en profitent grandement. Par exemple, plus de 8000 hectares de terres à Saint-Michel de l’Attalaye (département de l’Artibonite), ont été enlevés à des paysans pour être attribués à une famille de mulâtres (les Apaid) afin de créer une zone franche. Ainsi, je ne pense pas que la question de couleur ait un impact sur l’assassinat de Jovenel Moïse, même si c’est quelque chose qui fait débat actuellement dans l’opinion publique notamment au niveau des masses.

Responsabilités de la Communauté internationale dans la crise

Dans son livre intitulé L’échec de l’aide internationale à Haïti : Dilemmes et égarements, Ricardo Seitenfus [5] montre que les Nations Unies cherchent toujours à imposer à Haïti des solutions qui ne correspondent pas à la réalité du pays. Selon Seitenfus, Haïti n’est pas une menace internationale, ce n’est pas un pays où règne la guerre civile, ni l’Irak ni l’Afghanistan. Pourtant, le système onusien a imposé au pays « des casques bleus » en 2004 après le coup d’État contre Jean Bertrand Aristide. De 1990 à nos jours, il y a eu 8 missions de l’ONU en Haïti qui n’ont donné aucun résultat positif. En Haïti, l’ONU applique ses règles du chapitre 7 de sa Charte. Il a déployé ses troupes prétendument pour rétablir la paix dans le pays. Mais la situation a empiré au lieu de s’améliorer. Selon Seitenfus :

  • « On veut faire d’Haïti un pays capitaliste, une plate-forme d’exportation pour le marché américain, c’est absurde. Haïti doit revenir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence n’atteint pourtant qu’une fraction de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu empêcher que la violence se répande sans mesure [6] ».

Mark Schuller [7], dans son livre intitulé Cette charité qui tue, il cible les ONG qui apportent l’aide à la Communauté internationale en Haïti. Pour lui, les ONG ne respectent pas les bénéficiaires de l’aide. Ils l’utilisent pour faire la démonstration qu’elles sont venues aider. Elles distribuent l’aide mais ne respectent pas la vie privée des bénéficiaires, leurs compétences, leur histoire et leur savoir-faire. Il a pris l’exemple de deux organisations recevant une aide internationale. Il s’agit de l’organisation appelée Sove la vi (Sauver la vie) et l’organisation Fanm Tèt Ansanm (femmes ensemble). La première ignore les revendications des gens, ce qu’ils peuvent faire tandis que la deuxième a privilégié l’autonomie et la gestion participative. Selon Schuller, l’autonomie et la gestion participative sont deux facteurs qui peuvent expliquer une bonne intervention.

Ilionor Louis [8], dans son rapport de recherche sur les conditions de vie des personnes dans les camps ayant survécu au séisme, parle d’infantilisation de la population par les ONG et les organisations internationales. Selon lui, les ONG et les organisations internationales traitent les personnes dans les camps comme des mères allaitantes. Ils cherchent à tout faire à leur place sans leur participation.

Le modèle de relations et de traitement que la Communauté internationale a développé avec Haïti est le même modèle développé par les Organisations internationales et les ONG humanitaires avec les bénéficiaires de l’aide dans le pays. Aucune différence. Les Nations Unies considèrent tous les dirigeants et citoyens haïtiens comme des enfants. Ce sont eux qui disent ce qui est bon pour eux, ce sont eux qui disent comment et quand organiser des élections. Ce sont eux qui nous disent quel candidat a été élu, lequel doit aller au second tour des élections. Permettez-moi de citer deux exemples pour vous. Lors de l’élection présidentielle de 2006, il devait y avoir un second tour entre René Préval et Lesly François Manigat. Dès le premier tour, le Représentant des Nations Unies a demandé de publier les résultats et de déclarer René Préval vainqueur. À l’élection présidentielle de 2011, les premiers résultats ont été donnés en faveur de Mirlande Manigat et de Jude Célestin, le candidat au pouvoir, qui devait participer à un second tour. Edmond Mulet, le Représentant des Nations Unies en Haïti, a exercé des pressions sur le Président Préval pour lui dire que les Nations Unies n’accepteront pas ces résultats, à moins que Michel Martelly ne remplace Jude Célestin au second tour avec Madame Mirlande Manigat [9]. L’ancien président du Conseil électoral, Pierre-Louis Opont, a confirmé les pressions exercées par Edmond Mulet pour changer les résultats des élections en faveur de Michel Martelly. [10]. Les mêmes questions me reviennent : pourquoi les Nations Unies traitent-elles les Haïtiens de cette façon ? Quel intérêt se cache derrière cela ? Je pense que tout cela fait partie d’une politique de think tank qui signifie que des experts choisissent consciemment ou inconsciemment de ne pas prendre en compte les aspirations d’un peuple, son histoire, ce qu’il a fait, ce qu’il peut faire pour résoudre ses problèmes. Cela fait partie de la logique même de l’empire. C’est le mode de fonctionnement de tous les empires : les plus forts sont ceux qui savent et qui sont en mesure d’imposer leur savoir-faire, leur logique, leur raisonnement. Ils peuvent tout faire à la place de n’importe quel peuple, de n’importe qui. Le résultat est ce que nous voyons ici comme exemple en Haïti.

Que faire ?

La première chose à faire, à mon avis, est de respecter le peuple haïtien. Le respecter, ce n’est ne pas le traiter comme mineur, ne pas décider à sa place. C’est un peuple avec un Grand passé, qui a réalisé des exploits dans son histoire, produit des hommes et des femmes intelligents et courageux qui ont aidé d’autres peuples à sortir de mauvaises situations. Ce peuple peut prendre son destin en main, il l’a déjà démontré au cours de son histoire. Haïti n’a pas besoin d’une tutelle des Nations Unies, des États-Unis, ou de n’importe quel autre pays. Par contre, il a besoin de la solidarité de tous les autres peuples pour sortir du bourbier dans lequel il se trouve aujourd’hui. Après l’assassinat du Président Moise, contrairement à ce que veulent les États de l’Empire, notamment ces pays faisant partie du Core Group qui appellent à la tenue des élections à tout prix en septembre, comme le Président a voulu le faire, je dirai que le problème de la population haïtienne aujourd’hui n’est pas la réalisation des élections, mais plutôt la justice, la vraie démocratie. L’assassinat de Jovenel Moïse n’a rien changé aux revendications de la population qui demande un changement de système, une véritable démocratie. Ce peuple refuse de vivre dans l’injustice, la corruption, la faim et la misère. Il refuse la tutelle de la Communauté internationale manifestée à travers le CORE Group. Il doit y avoir un accord politique entre les acteurs politiques et des organisations de la société civile afin de mettre en place un bon gouvernement de transition avec pour mission de :

  • Juger les criminels qui ont assassiné le président Jovenel Moïse et d’autres personnalités telles que Monférrier Dorval, Grégory Saint-Hilaire, Milca Samul, Diego Charles, Marie-Antoinette Duclaire et toutes autres victimes de Delmas 32.
  • Juger et condamner tous les autres criminels qui ont perpétré des massacres à Bel-Air, Cité Soleil, Martissant, La Saline, Delmas 2 et tous les autres quartiers que je n’ai pas cités.
  • Initier le procès de Petro Caribe tel que recommandé par le rapport de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA)
  • Prendre des mesures et mettre en place des programmes pour désarmer les gangs dans les quartiers populaires, afin que la peur fasse place à la paix et à la sécurité comme conditions d’élections démocratiques.
  • Organiser de bonnes élections en toute souveraineté, c’est-à-dire sans influence étrangère.

Mais pour que cela arrive, le peuple doit se mobiliser pour défendre des acquis démocratiques tels que les droits civils et politiques, les droits économiques, sociaux et culturels. Le coup porté au processus démocratique ne doit pas l’achever. Assassiner un président élu dans sa résidence, décréter l’état de siège en violation flagrante de la constitution et solliciter l’intervention étrangère soi-disant pour rétablir la paix tandis que les rues sont désertes constituent des signaux clairs de la transition vers une dictature. Pis est, tout cela semble avoir le feu vert de la communauté internationale avec l’approbation du CORE group. L’assassinat du président ne doit pas servir de prétexte pour freiner les mobilisations populaires réclamant un changement de système.

* Professeur de sociologie et de méthodologie de recherche à la Faculté d’Ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. Auteur.

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Notes