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Ayiti…


mercredi 26 mai 2021

Par Dr. Guy Marcel Craan *

Soumis à AlterPresse le 25 mai 2021

On pourrait croire qu’il est difficile de faire un décryptage de la situation actuelle du pays. Si vous partagiez cet avis, détrompez-vous. Tous les acteurs ont leurs instantanées de la situation, il n’y a pas photo pourrait-on dire, en d’autres circonstances. Les maitres du jeu sont connus et leurs manœuvres sont trop grossières pour passer inaperçues. J.L. Dominique disait à ce sujet, il y a plus de (50 ans) 200 ans que cela dure, y a-t-il une raison pour que cela cesse ?

Si on laisse de coté les contradictions fondamentales de cette société et on jette un simple regard sur l’actualité, on peut observer « le coming out » des auteurs intellectuels de la terreur, caractérisée par les exécutions sommaires, le kidnapping, les viols et toutes les autres calamités générées dans le but d’inhiber toute volonté de révolte ou de contestation de la population. Cette tactique est quasi universelle, elle a marché sur tous les continents et à toutes les époques. A chaque fois que la démocratie tente de devenir la manière prédominante de gouverner, quelques adeptes de la dictature et nostalgiques des temps anciens sont là pour rappeler que cette forme d’ensauvagement n’est pas en voie d’extinction. C’est quasiment trivial de faire une analyse de la crise actuelle, tout le monde sait qui a fait quoi, quand, où, pourquoi et comment.

Mon propos durant cette période de trêve, c’est plutôt de parler d’une épidémie qui s’appelle déni et de ses corolaires que sont la schizophrénie et le cynisme qui affectent un grand nombre de nos compatriotes. Les médecins sont en général plus familiers avec ces concepts parce qu’ils observent plus souvent leurs expressions dans les activités quotidiennes. En Haïti, le déni s’observe souvent quand les patients sont affectés par la diarrhée, la tuberculose et le SIDA. Prenons l’exemple de la diarrhée. Souvent des personnes indépendamment de leur niveau d’éducation, situation sociale et économique, quand ils ont la diarrhée, pour se donner bonne conscience diront qu’ils ont fait une indigestion. Certainement, c’est une indigestion mais quelle est la cause de cette indigestion ? Si on fait un raccourci, on pourrait dire que c’est parce que vous aviez ingurgité des matières fécales. La diarrhée fait partie des maladies liées au péril fécal, c’est-à-dire des maladies causées par l’ingestion d’aliments ou de boisson contaminés par des matières fécales. Au lieu de penser que votre diarrhée a pour origine une mauvaise hygiène, il est plus commode de croire à un processus physiologique. Pourtant prendre conscience que votre aliment a été contaminé serait plus utile pour éviter que cela ne se reproduise plus.

Avec un meilleur accès au traitement actuellement le déni s’observe plus rarement dans les cas de tuberculose et d’infection au VIH. On parle de moins en moins des « expéditions de mò touse et de mò sida ».

Qu’est-ce donc le déni. Dans la revue psychiatrique Annales médico-psychiatrique on définit le déni de plusieurs façons. D’abord, « il signifie un refus de reconnaître ce que les sens montrent, et porte une fonction défensive. Le déni fait disparaître de la vie mentale, y compris inconsciente, la perception de certaines réalités, alors que le refoulement effectue un travail similaire, mais en intégrant la réalité non tolérée à l’inconscient ». Le déni psychotique est multifactoriel, il concerne l’existence de troubles psychiques, mais aussi des comportements médicaux légaux qui en découlent. Le déni névrotique est partiel, il joue le rôle de mécanismes de défense dans la mesure où il refuse la réalité d’une perception perçue comme dangereuse ou douloureuse pour le moi. Le déni pervers est caractérisé par la coexistence au sein d’une même personnalité de deux jugements contradictoires, sans relation avec la réalité extérieure. La banalisation et la minimisation ont pour fonction de maintenir la stabilité émotive face à des menaces et des angoisses liées à l’intégrité physique ou psychologique. Ils ne relèvent pas uniquement de mécanismes inconscients. Le déni de l’acte et/ou de ses conséquences caractérise le déni du sujet psychopathe, il concerne aussi la loi et l’autorité.

En se basant sur ces définitions, on peut constater que le déni est un phénomène très coutumier. En pensant à notre quotidien, nous percevons combien la banalisation et la minimisation constituent un mécanisme très courant dans la société haïtienne et à quel degré les dirigeants et les administrés en font un usage addictif.

Il y a différentes façons d’être dans le déni. Certains vont s’évader dans un monde imaginaire pour fuir ce qui est en train de se dire ou se passer. Essayer de faire croire aux autres qu’on n’est pas dérangé par une situation alors qu’ils ressentent que ce n’est pas vrai. Avoir l’habitude de déformer ce que quelqu’un dit.

Le déni se manifeste aussi comme un désir de ne pas savoir. Cela procure une tranquillité momentanée mais avec le temps, il devient très destructeur. Combien de situations ou d’actions inacceptables avions-nous tolérées au cours de ces dernières années en nous réfugiant dans le déni. Aujourd’hui nous en subissons les conséquences avec le même comportement.

Nous oublions aussi que la principale conséquence du déni est l’impossibilité d’initier des actions de changement face à des réalités problématiques. Notre comportement face à la conjoncture politique, économique et sociale du pays pourrait bien se résumer par la chanson de Paul Misraki « Tout va très bien madame la Marquise ».

Comment sortir du déni ? Le diagnostique ne peut pas être toujours posé. Cependant si vous remarquez que vous menez une vie recluse, vous devenez de plus en plus misanthrope, c’est peut-être le moment de chercher un soutien psychologique. Par rapport à la conjoncture politique, économique et sociale du pays, il faut puiser dans l’histoire du pays. Penser à Boukman, Dessalines, Charlemagne Péralte, Benoit Batraville et tant d’autres contemporains. En retrouvant ces héros, vous pourrez croire que vous êtes des rêveurs, mais ne croyez pas que vous êtes seuls. Savez-vous combien d’entre nous qui n’attendent qu’un signal pour faire ce qu’il faut. Nous avons eu, jusqu’à présent, trop de réactions individuelles, à cause du déni qui nous éloigne des autres. Il devient de plus en plus urgent de faire un pas vers les autres, si nous avons encore envie de vivre dans ce pays. C’est difficile, parce que nous n’avons pas les mêmes référentiels pour appréhender la réalité. Mais, identifier un problème, c’est déjà un début de solution.

* Médecin