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Haïti : Mirage électrique

Le cas de Jacmel au 19e siècle
lundi 10 mai 2021

Par Myrtha Gilbert*

Soumis à AlterPresse le 8 mai 2021

Fè wè pa dire
Pwovèb ayisyen

Jacmel au 19e siècle

Jacmel était une ville portuaire, comme la plupart des villes importantes de notre pays. Elle recevait des bateaux de grandes lignes Transatlantiques.

« Tous les huit jours, un bateau de la royal Mail britannique entrait au port, venant de Kingston ». A l’époque, Jacmel « était le seul point du pays qu’il touchait ». [1] Nous parlons des années 1870 - 1880.

Dans l’intéressant ouvrage : Jacmel et sa contribution à l’histoire d’Haïti, sous la direction de JEAN Élie Gilles, plusieurs auteurs font état de la prospérité de Jacmel au 19ème siècle et au début du vingtième siècle. Il y est question d’une « bourgeoisie éclairée, exceptionnellement douée pour le commerce… » [2] Il est noté combien les portails servaient de point de réception de la production de l’arrière-pays. « C’est vers Jacmel que cette brave métropole (Bainet) expédiait son café, son cacao et autres produits agricoles… » [3]

Par ailleurs, pendant longtemps, Le Portail La Gosseline « fut un endroit très florissant… La spéculation en denrées était… la principale activité de ses habitants. Le café dégringolait des montagnes de la Voûte, de Marbial, de Fond Melon… et on pouvait compter un nombre imposant de bourgeois cossus… ». [4]

Naturellement, rien n’est dit des conditions de vie de ceux-là qui produisaient vivres et denrées, ni de la manière dont s’opérait cette dégringolade du café et autres produits agricoles. A pied, à dos d’âne, à cheval, en camion ? L’état des routes, si à l’époque on pouvait parler de routes ? Quelle importance ! Pourvu que les précieux grains arrivent à Jacmel. Ah ! Invisibles producteurs des mornes, mais combien indispensables !!!

Pourtant Chiristian Giraud, spécialiste de la question du café en Haïti écrivait près d’un siècle plus tard : « L’assiette économique du pays est fondé sur ses campagnes… Les productions agricoles – denrées pour l’exportation et vivres pour la consommation nationale- représentent l’essentiel de la richesse. Les villes installées sur la côte reprennent leur fonction coloniale avec quelques variantes… » [5]

Et comme apparemment, la ville à l’époque ne produisait presque rien (assumant sa fonction coloniale) :

« Les navires étrangers déversaient dans notre port, toutes les provisions alimentaires, tissus et autres produits manufacturés… et repartaient lourds de notre café » [6] Ainsi donc, le commerce du café « a modelé la ville » et a permis la construction de « grandes et belles maisons de spéculateurs cossus ». Comme ce fut le cas de Saint Paulin, le père d’Alcius Charmant et de beaucoup d’autres.

Le député Alcius Charmant amène l’Électricité à Jacmel

Quand en décembre 1895, la ville de Jacmel initia son électrification, le député de la ville Alcius Charmant, à l’origine de cette initiative, voulait précisément que les foyers, qui étaient ceux des grands commerçants et des spéculateurs (les bourgeois cossus), la Cathédrale Saint Jacques et Saint Philippe et les quelques rues de la ville, pussent jouir des bienfaits de l’électricité. La modernité quoi ! Alcius a dû se frotter les mains. D’ailleurs, il est dit que sa recommandation expresse à l’entreprise française, exigeât que cet éclairage fût en tout point pareil à celui qui était installé à Paris. [7] A remarquer que, Alcius fit le déplacement en personne, afin de contacter les fournisseurs français et s’assurer que la commande respectât les spécifications exigées.

Brèves notes sur l’éclairage à Paris

L’Histoire de l’éclairage en France, à Paris notamment, est tout autre et le cheminement a été long. Les recherches furent nombreuses et les applications se firent étapes par étapes, suivant les difficultés rencontrées, les succès des recherches, les besoins exprimés, les coûts d’exploitation et la capacité réelle de l’implémentation. A noter que la matière première indispensable à l’éclairage était produite dans les usines françaises. « A Paris, le gaz était produit dans les manufactures » [8] De sorte que pour une ville comme Paris, les premières recherches ont abouti à l’éclairage à l’huile de « tripes » [9] puis de colza. Remplacé plus tard par le gaz jusqu’au début du vingtième siècle. Il y avait donc une armée d’allumeurs de lanternes pour s’occuper de l’éclairage de la ville et maintenir propres les verres des lanternes. L’éclairage électrique fera ses premiers essais à Paris en 1879. Jusqu’au 20 éme siècle on trouve encore des allumeurs de réverbères à gaz.

Et la lumière fut

En effet, le premier test fut un succès. La Cathédrale Saint-Jacques et St Philippe fut illuminée à l’occasion de la Noël de l’année 1895. Dès janvier 1896, le réseau électrique communal comptait déjà plus de 300 abonnés. [10]

C’est ainsi que de génération en génération, on répète avec orgueil que Jacmel fut la première ville d’Haïti à être électrifiée. Presque personne n’a cherché à savoir le pourquoi et le comment de l’histoire, encore moins sa fin malheureuse.

Saint Paulin, le père d’Alcius s’était enrichi au fil des ans, grâce au café, depuis les années 1860-1870. Il était un gros spéculateur. Aussi put-il envoyer son fils faire ses études en France comme c’était la mode pour la majorité des fils de nantis. Quoique brillant, Alcius ne les termina pas à cause de son tempérament de feu, où il y avait beaucoup du justicier. Il retourna en Haïti pour dit-il «  travailler avec ses concitoyens au bonheur et à la gloire de notre chère Haïti ». [11] En peu de mots, Alcius se tournait vers la politique.

Député sous le régime de Florvil Hyppolite, il lutta pour obtenir du gouvernement en 1891, un contrat pour l’éclairage de la ville de Jacmel.

« Par ce contrat, l’Etat fournissait le matériel complet et le terrain pour l’installation de l’usine, c’est-à-dire l’essentiel…Il exonérait le concessionnaire des droits… de douane : machines, appareils, câbles, lampadaires, pylônes, combustible, tout entrait en franchise… l’Etat garantissait une subvention annuelle de US 51 000= payable par douzième pendant trente années consécutives, à partir de la mise en train définitive de ce service ». [12]

Selon ce que nous rapporte le Dr Rodolphe Charmant, fils d’Alcius, «  il y eut sous Hyppolite en 1890, 1891, 1892, une danse de contrats dans les chambres… Ces contrats intéressaient sans doute, de grands travaux publics utiles et nécessaires… Mais ils ont tous été des occasions de pillage officiel de la caisse publique. Témoin celui de l’éclairage de la ville de Jacmel  ». [13]

Le 5 novembre 1892, le contrat pour l’éclairage de la ville fut signé par le général Saint Martin Dupuy, Secrétaire d’Etat de l’Intérieur et de la Police. Etonnant contrat qui dit ceci :

« Article 1er- Le Gouvernement d’Haïti concède à Monsieur Alcius pour lui, ses héritiers et ayants-droits, l’éclairage de la ville de Jacmel, pour une période de trente années entières… »

Le contrat fut sanctionné par le parlement en décembre 1893. Le gouvernement haïtien remit à Alcius 40 000 dollars. Il devait apporter ce qui manquait pour la construction de l’usine.

Dynamique et créatif, Alcius Charmant sut respecter le délai prévu au contrat. Il a pu compter il est vrai sur le concours financier (à titre privé) notamment de Calisthène Fouchard, ministre des finances du gouvernement.

Des ingénieurs français furent engagés et pour la construction de l’usine et pour son administration. Les installations de l’usine électrique étaient des plus modernes et de toute beauté. Elles détonnaient il est vrai avec l’état piteux de la ville, dépourvue de service d’hygiène et de voirie. Petite ville d’environ 3000 habitants où à l’époque, toutes les bêtes à cornes et à poils gambadaient joyeusement parmi les humains. [14]

Suite à l’inauguration grandiose d’une œuvre aussi prestigieuse et si prometteuse financièrement selon certains, Calisthène Fouchard racheta pour 40 000 dollars cash, les droits de concessionnaire. Cette usine paraissait devoir connaitre un avenir florissant. Il faut dire que ce genre de transactions était une pratique courante de l’époque. Les députés, sénateurs et autres proches du pouvoir bénéficiaires de contrats, cédaient souvent à un tiers fortuné leurs droits contre espèces sonnantes et trébuchantes bien entendu.

Huit mois plus tard, un incendie détruisit la ville. L’usine ne fut pas touchée. Il n’y eut que des dégâts mineurs : câbles et lampadaires brûlés. Mais malgré tout, la question de l’éclairage qui avait coûté tant d’argent à l’Etat Haïtien, ne dura que l’espace d’un cillement. Le gouvernement se désengagea en dépit des protestations du nouveau concessionnaire M. Fouchard. L’allocation prévue fut annulée malgré le fait que l’usine était en état de fonctionner. Le grand profiteur fut en réalité Alcius Charmant qui, 40 000 dollars en poche, s’en alla en vacances en France.

Ainsi, cette centrale électrique, toute neuve et non endommagée fut abandonnée, en dépit des débours importants consentis par l’Etat. Aucune grosse fortune, aucun spéculateur cossu, aucun élu du peuple ne se sentit concerné par son sort. Alcius ne leva pas non plus le petit doigt pour sauver son œuvre.

En Haïti malheureusement, les élites pour la plupart tombent en admiration pour de « splendides résultats » à l’étranger, sans trop s’inquiéter, des longues et pénibles étapes ayant conduit à de tels succès, encore moins des voies et moyens pour y arriver et de manière durable.

Ils agissent comme des enfants émerveillés devant un joujou brillant. Ce fut le cas pour l’électricité à Jamel en 1895, La cité de l’Exposition du bi-centenaire et Belladère en 1949 et tant d’autres projets éphémères du même genre des pouvoirs successifs. Les nantis haïtiens et leurs serviteurs demeurent des adeptes du saupoudrage et du simulacre.

Il en sera ainsi, jusqu’à ce que le peuple revendicatif haïtien siffle la fin du match.

* Écrivaine, chercheure

[1JN ÉLIE GILLES, Jacmel et sa contribution à l’histoire d’Haïti ; première partie, Editions des Antilles, 1993

[2idem

[3idem

[4Idem

[5Christian Girault, Le commerce du café en Haïti, Habitants, spéculateurs et exportateurs. Editions du Centre National de la Recherche scientifique, Paris, France ; 1982

[6Jean Élie Gilles, op cit

[7idem

[8HISTOIRE DE L’ECLAIRAGE PUBLIQUE A PARIS, megedoudeau.jmbertho.odns.fr

[9HUILE PREPAREE A PARTIR DES RESTES DE VEAUX ET DE MOUTONS

[10Jean Elie Gilles, op cit

[11DR Rodolphe Charmant , LA VIE INCROYABLE D’ALCIUS. COLLESTION Du Bicentenaire 1804-2004 (Fardin)

[12idem

[13idem

[14Idem