Haïti-Créole : la longue marche !

Par Roody Edmé*

Soumis à AlterPresse

À la fin des années 1970, les émissions en créole de Radio Haïti Inter et la parution du journal Bon nouvèl donnèrent à la langue populaire une dimension médiatique qui n’allait pas manquer d’avoir un impact social certain.

Les retransmissions en direct du Stade Sylvio Cator du chroniqueur sportif Kesner Aubry embrasaient les quartiers du grand Port-au-Prince, à chaque fois qu’il s’acharnait sur son microphone en poussant le cri victorieux : « goooool pou Haïti ». Jean Dominique et son équipe avaient compris que pour un sport aussi adulé par la majorité du peuple, c’était lui faire justice de faire la retransmission dans une langue parlée par la majorité. Lorsque des années plus tard, Pépé Dumont et d’autres prirent la relève, le vocabulaire sportif du créole s’enrichit d’expressions nouvelles et colorées. Les questions tactiques autour du carré vert avec Dumont, Philippe Vorbes et Kesner Pharel avaient touché un très large public, en même temps que dans un sport aussi populaire au pays, la population était rétablie dans ses droits linguistiques.

Le journal du soir en créole de Radio Haïti fut, à chaque fois, une véritable cours de relations internationales. Et on pouvait assister à des débats passionnés, dans les rues, autour d’une barque de fritures, sur telle action osée de Fidel Castro ou de Mouammar Kadhafi vis-à-vis de la toute-puissance américaine. Une sorte de conscience tiers-mondiste naissait dans les bourges de la ville. La chute de Somoza fut une occasion de réaliser que les dictatures en dépit de leur arrogance n’étaient pas éternelles.

Emile Célestin Mégie, dans le Petit Samedi soir, sortait, sur une base hebdomadaire, sa chronique inspirante Ti Kanè Togiram. La réforme Bernard, au début des années 1980, marqua la première percée du Créole dans le système éducatif, vite annihilée par d’infranchissables digues conservatrices.

Pierre Vernet et toute une belle équipe de la faculté de Linguistique appliquée ont pris le relais sur le front universitaire. Il y avait là une belle bataille à mener pour sortir la langue populaire des murs de complexe construits autour d’elle et la faire entrer avec des habits neufs dans le monde de la pensée scientifique. Une démonstration réussie avec maestria par les pionniers que furent le doyen Pierre Vernet, des spécialistes comme Yves Joseph, des poètes et sémiologues comme Claude Pierre, des expertes en grammaire générative comme Nanie Piou ou en syntaxe comparative, Robert Damoiseau venu des Antilles-Guyane, le révérend père Georges Mathelier, etc.

La Constitution de 1987 fit gravir au créole en grande pompe, les marches de l’autel de la patrie, en lui reconnaissant son statut de langue officielle au même titre que le français, une autre langue chèrement acquise de sueur et de sang. Entretemps, Lyonel Trouillot et Pierre Richard Narcisse sortaient une petite « bombe littéraire » intitulée Depale.

Ce petit rappel historique est pour célébrer, avec vous, la parution d’un maître-livre, regroupant des spécialistes d’ici et de la diaspora, autour de la « didactisation » du Créole. Un ouvrage de référence, dont avait besoin la langue mère pour poursuivre sa longue marche émancipatrice. Cet ouvrage vient baliser les chemins de l’enseignement d’une langue jusqu’ici pas assez scientifiquement consignée. Nous savons que la langue est d’abord parlée. Elle est, en partie, le produit de nos expériences sociales qui l’enrichissent et la développent. Les mots sont vivants, ils naissent, vieillissent et meurent. Une langue maternelle remonte-t-elle aux mamelles de la mère ou est-elle le produit du milieu ? Un vieux débat, qui a opposé Jean Piaget et Noam Chomski, sur « l’innéisme » et le « constructivisme » de la langue, n’est pas encore totalement tranché.

Le programme scientifique de Chomsky consiste à découvrir les structures syntaxiques profondes qui gouvernent la production de tous les discours particuliers. Il lui semble donc que la capacité à produire des phrases grammaticalement correctes résulterait d’une compétence innée. Qu’en est-il donc de notre langue maternelle, lang manman nou ? On ne peut l’enseigner sans bien comprendre son fonctionnement. On doit aussi tenir compte de la complexité historique de sa cohabitation avec le français. Toute chose qui, selon notre collaborateur Robert Berrouët- Oriol, réclame une politique linguistique à la mesure des défis de l’heure.

Un ouvrage de différents spécialistes sur la « didactisation du Créole au cœur de l’aménagement linguistique », sous la coordination du linguiste Robert Berrouët- Oriol, ouvre désormais très grandes nos fenêtres pédagogiques, pour oxygéner un enseignement des langues quelque peu moribond. Il s’agit d’une contribution académique de grande valeur, mais surtout d’un puissant outil de désaliénation à mettre dans les mains des universitaires et enseignants. Les étudiants et professeurs de la faculté de linguistique et de l’école normale supérieure s’en réjouissent déjà.

* Enseignant, éditorialiste