Pourquoi n’y a-t-il pas de révoltes sociales contre la menace d’une dictature en Haïti ? (Partie 2)

Par Ilionor Louis*

Soumis à AlterPresse le 26 février 2021

« … Et cependant des millions de victimes souffrent : deux hommes
sur trois dans le monde n’ont pas assez pour vivre.
La justice devient une caricature sinistre
puisqu’elle réussit à transformer en pantins,
répétant une leçon, ceux qu’elle traine devant elle
 [1] ».

Les populations socialement marginalisées, en dépit de leur capacité d’action collective, ne sont pas parvenues jusque-là à changer le système d’exploitation. Elles vivent une situation de violence ininterrompue, l’intègre à la structure de la personnalité de chaque individu, la reproduisent de manière inconsciente, sous l’influence de facteurs sociaux externes. Ainsi, dans leur manière d’agir, de penser et de sentir, les individus participent à la reproduction des structures d’oppression et de domination sans en être nécessairement les auteurs. Pourtant, ils peuvent renverser la situation si certaines conditions sont réunies. Dans cette deuxième partie, j’analyse les conduites de ces populations en prenant en considération des actions posées par des organisations de la société civile et des groupes contestataires. J’analyse, à la fin, la violence dans des quartiers de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et l’utilisation qui en est faite par des professionnels de la politique.


1. Conduites dissociées des populations socialement marginalisées

Le contrôle social n’est jamais parfait. La « superstructure sociale » haïtienne constituée, entre autres, de la famille, des églises, de l’école et des médias n’a pas réussi à prévenir la dissidence et la délinquance, malgré son conservatisme et la circulation des idées rétrogrades dans la société. Par rapport au conservatisme de ces institutions, il faut dire qu’en plus d’être homophobes, elles sont machistes encourageant le conformisme dans tous ses aspects. Parmi les idées rétrogrades en circulation on peut citer quelques-unes telles que :
-  pito ou lèd nou la (mieux vaut être laid que de mourir).
-  je wè bouch pe (voyez avec vos yeux, mais taisez-vous).
-  travay se libète (le travail c’est la liberté).
-  fanm se kajou, pa mal pou repare (la femme est un meuble en bois d’acajou, on peut facilement réparer cela).
-  Rete trankil se remèd kò (restez tranquille est le meilleur des remèdes)
-  Le scandale doit se produire, mais malheur à celui ou à celle par qui il arrive

Ces idées répétées de manière systématique, à long terme, aux oreilles des individus des classes dominées, finissent par être intériorisées, reproduites de manière inconsciente inhibant ainsi toute disposition de se rebeller, de remettre en question les rapports sociaux de domination, de transformer la société. Cela donne lieu à ce que Dumas et Séguier appellent une « conduite dissociée [2] ». Les classes populaires, notamment les groupes dominés, chez nous, se caractérisent par un manque de prise de conscience de leur situation de domination et d’exploitation. Leur imagination a peu de rapport avec la réalité vécue. Les individus cherchent toujours à protéger quelque chose (un emploi, une relation quelconque) même si celui-ci ou celle-ci contribue à leur oppression. Quand ils n’attribuent pas les événements subis à des facteurs surnaturels, ils les interprètent comme étant des phénomènes naturels dont ils sont incapables d’affronter ou de contrôler. Leur comportement se traduit par la fatalité, « l’acceptation de la souffrance et de la misère comme étant normale ». Exposés à la misère, à la souffrance sociale, les individus au lieu de se regrouper en association pour défendre leurs droits, préfèrent se rendre à l’église pour prier, jeûner, solliciter un miracle de la part des forces surnaturelles. Ceux et celles qui ne prennent pas cette voie vont voir un magicien, un prêtre vodou, ou bien font une neuvaine à la vierge Marie, espérant que par un coup de magie ou par un miracle, ils vont sortir de leur situation.

Les opprimés ont un imaginaire inversé, quant à la réussite. À leurs yeux, ceux qui réussissent, ce sont les individus des classes dominantes, leurs oppresseurs, ou bien des politiciens véreux, membres de la bourgeoisie politico-administrative. Au lieu de se méfier de leurs oppresseurs, ils se méfient d’eux-mêmes et de leurs semblables. Ainsi, ils se désolidarisent de leurs semblables, agissent de manière opportuniste envers eux ; ils se mettent à leur service au lieu de s’organiser pour créer un intérêt collectif, s’opposer à leurs oppresseurs pour transformer leur situation.

Les catégories les plus pauvres des classes dominées ont pour modèle ceux et celles qui les excluent et les dominent. Elles les imitent et veulent leur ressembler par tous les moyens. Dans leur manière d’agir, de penser et de sentir, elles veulent faire comme eux. Les commerçants achètent et revendent des produits, développent une concurrence sur le marché de l’offre et de la demande. Eux cherchent à faire autant dans les activités économiques. Dans les quartiers populaires, on dirait que chaque maison est une entreprise, un commerce en concurrence avec celui du voisin ou de la voisine. Dans un bloc de quartier, par exemple, des familles ne disposent pas de ressources suffisantes pour préparer à manger à leur famille. Au lieu de mettre ensemble ce dont elles disposent pour faire de la cuisine collective et solidaire, les chefs de ménage achètent, chacun, un ou deux plats chez le restaurateur au coin de la rue, imitant ainsi l’idée capitaliste de l’offre et de la demande de nourriture aux fins d’accumulation par le profit. Il en est de même pour l’accès à l’eau dans les quartiers précaires. Au lieu de s’organiser pour exiger des autorités qu’elles fournissent de l’eau à la population, certains habitants de ces quartiers se transforment en commerçants achetant des camions-citernes d’eau qu’ils font stocker dans des citernes en béton afin de les revendre par bokit [3].

Nous sommes dans un système, qui, au nom de la liberté individuelle, prône la compétition entre les individus. La loi du plus fort domine, puisque l’État renonce à intervenir sur le marché pour la régulation des prix et des marges de bénéfices des entrepreneurs. Chacun est prétendument libre d’acheter, de vendre, de déterminer les conditions de son bien-être sans intervention de l’état au nom de l’égalité des droits et des chances. C’est la plus grande expression du libéralisme chez nous en ce début de siècle. Dans les faits, c’est un leurre, les revendeurs, ceux et celles qui distribuent et écoulent les produits importés par les oligarques ne sont pas vraiment libres. C’est un domaine réservé au patrimoine culturel et social des nantis. Eux-mêmes disposent des atouts et des ressources, en complicité avec les dirigeants de l’État à défrayer les normes pour se placer au haut de la hiérarchie sociale et décider des règles du marché. Cela, par contre, n’est pas sans conséquence.


1.1. Défenseurs de droits et groupes contestataires

Dans l’espace public, après la chute de la dictature, on trouve une diversité d’organisations spécialisées dans des fonctions particulières telles que la défense des droits des femmes, la réforme agraire, la liberté d’expression, la protection de l’environnement, la dénonciation de l’application des politiques néolibérales, la réforme de l’université (notamment l’Université d’État d’Haïti), l’inclusion des personnes handicapées, et tout récemment, le respect des droits de la communauté Lesbienne, Gays, Bisexuel, Transsexuel, Queers (LGBTQ). En référence à Jürgen Habermas [4], ce tissu d’organisations forme ce que l’on appelle la société civile présentant, conformément à l’approche de Jean Cohen et Andrew Arato, les caractéristiques suivantes :

« la pluralité : familles, groupes informels et associations volontaires dont la pluralité et l’autonomie admettent une certaine variété de forme de vie ; le caractère public : institutions de la culture et de la communication ; le caractère privé : un domaine réservé au développement individuel et au choix moral ; enfin, la légalité : des structures de lois générales et des droits fondamentaux nécessaires pour délimiter la pluralité, le caractère privé et public, à tout le moins par rapport à l’État, mais virtuellement par rapport à l’économie. Toutes ensemble, ces structures assurent l’existence institutionnelle d’une société civile moderne [5] ».

Ces organisations poursuivent ce que les auteurs appellent une « politique à double voie » c’est-à-dire une politique à la fois offensive et défensive. Le but de leur offensive politique est de provoquer un changement de l’opinion publique en général. Dans la sphère de la société civile haïtienne, on trouve des organisations de défense des droits humains dont les plus connues : le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), la Plateforme des Organisations Haïtiennes de Défense des Droits Humains (POHDH), Défenseurs Plus, entre autres. Elles dénoncent la violation des droits civils et politiques, des massacres perpétrés dans des quartiers populaires de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, dans des villes de province et dans la paysannerie. Par exemple, des associations de défense des droits des personnes handicapées amènent dans l’espace public la problématique de l’exclusion des personnes handicapées en réalisant des actions collectives dans les rues, en mandatant certains de leurs représentants à intervenir auprès des parlementaires pour défendre leurs causes [6]. Elles cherchent aussi à « modifier les paramètres de la formation constitutionnelle de la volonté politique et d’exercer une pression sur les parlements, les tribunaux et les gouvernements pour favoriser certaines orientations politiques [7] ».

Sur le plan défensif, il y a lieu de citer l’exemple de la communauté LGBTQ avec diverses associations telles que KOURAJ, SEROvie et FAKDIS qui interviennent dans la sphère de l’opinion publique pour exiger la reconnaissance de leurs droits. Ou encore plusieurs organisations féministes – SOFA, Kay Fanm, Fanm Deside, entre autres - qui, sur le plan offensif, font pression sur l’État pour abroger des lois machistes, créer des services au sein de la Police Nationale Haïtienne (PNH) pour intervenir au secours des femmes victimes de violence, sensibiliser l’opinion publique sur la problématique de la violence faite aux femmes. Elles militent aussi pour préserver l’autonomie des organisations, « créer des espaces publics alternatifs et subculturels ». C’est pour cette raison, affirme Habermas, « que l’aspect défensif de ces mouvements inclut la préservation et le développement de l’infrastructure communicationnelle propre au monde vécu [8] ».

Il arrive que des organisations de la société civile fassent unité ou alliance conjoncturelle avec des organisations politiques – des partis politiques – pour défendre des acquis démocratiques tels que les droits civils et politiques, la liberté d’expression, pour dénoncer la corruption, s’opposer à toute velléité d’un régime ou d’un chef d’État d’imposer une dictature. À ce sujet, il faut citer plusieurs épisodes manifestations organisées par dans le but d’exiger l’arrestation et le jugement des dilapidateurs de fonds du programme de PetroCaribe [9]. Sur les réseaux sociaux, des appels à la mobilisation sont lancés afin de manifester pour exiger un procès contre les personnes impliquées dans la dilapidation des fonds. En voici quelques dates : le 2 septembre 2018, des milliers de participants se sont rassemblés à Carrefour de l’aéroport et à la place de la constitution au Champ de mars. Le 17 octobre 2018, date coïncidant avec la commémoration de la mort du Fondateur de la Patrie, Jean-Jacques Dessalines, il y a eu une très grande manifestation dans les rues de Port-au-Prince. Les manifestants étaient répartis en plusieurs banches scandant des slogans hostiles au président Jovenel Moïse accusé d’être impliqué, lui aussi, dans la dilapidation des fonds de PetroCaribe. À l’occasion de la bataille de Vertières, il y a eu une d’autres manifestations non seulement à Port-au-Prince, mais aussi dans les villes de province contribuant ainsi à bloquer le pays, d’où le fameux slogan de peyi lòk (pays fermé). En décembre 2018, une organisation dénommée Nou pap Dòmi (on ne dort pas) prend naissance. Elle est constituée de jeunes mobilisés pour que le procès ait lieu. Le 7 février 2019, les Petrochallengers changent leurs revendications [10]. Ce jour-là, « ce qui ne devait être qu’une manifestation d’un jour s’est transformé en un mouvement de paralysie générale de toutes les activités socio-économiques du pays durant 10 jours caractérisés par des manifestations spontanées et sporadiques, des barricades enflammées sur la voie publique, des pillages et/ou l’incendie d’entreprises commerciales et surtout l’alimentation d’une psychose de peur, par l’envoi de messages incitant à la violence et menaçant la population qui s’aventurerait dans les rues [11] … ». En été 2019, les manifestations ont repris pour déboucher à la fin de l’année sur le phénomène de Peyi Lòk qui finira sans avoir atteint ses objectifs, à savoir départ de Jovenel Moïse et l’organisation du procès PetroCaribe.

Récemment, soit le 14 février 2021, une nouvelle manifestation populaire a été organisée, cette fois, pour prévenir la menace de l’instauration d’une dictature dans le pays. Mettant les médias et les réseaux sociaux à contribution pour sensibiliser l’opinion publique sur la nécessité de réaliser cette manifestation populaire, des organisations de la société civile, des leaders politiques, des journalistes, des intellectuels, des étudiants, des professeurs de l’enseignement secondaire et supérieur, de petits commerçants du secteur informel, des ouvriers et ouvrières, de petits métiers, des femmes cheffes de famille monoparentale, des chômeurs, des opprimés de toutes catégories formant une marée humaine ont foulé le pavé à Port-au-Prince pour dire non à la dictature, oui au départ de Jovenel Moïse dont le mandat est arrivé à terme le 7 février 2021.

Ces manifestations, en général, ne posent pas la dynamique des rapports sociaux de domination et d’exploitation. Elles ne sont pas organisées dans ce but non plus. Par contre, ce sont les masses, particulièrement des jeunes issus des classes populaires qui peuplent majoritairement ces actions collectives : chauffeurs de taxi-moto regroupés en organisation, des jeunes universitaires membres d’associations étudiantes, chauffeurs de véhicules membres d’association de chauffeur, bref toutes sortes de catégories d’acteurs prennent part à ces contestations. Ils en profitent pour parler de changement de système sans nécessaire y mettre un contenu idéologique. Dans bien des manifestations, oppresseurs et opprimés marchaient souvent côte à côte. Les premiers, pour la plupart, chefs de parti politique, font imprimer des t-shirt qu’ils distribuent à leurs partisans pour marquer leur participation aux manifestations. Je parie que si ces contestations étaient idéologiquement orientées en faveur des masses, les capitalistes (des oligarques connus de tout le monde), n’y prendraient part sous aucune forme.

Par rapport aux organisations de la société civile, on en trouve dans des champs d’action les plus courants telles que la défense des droits des femmes, la défense des droits des personnes handicapées, la défense des populations victimes de crimes nationaux et internationaux, la défense des droits des enfants, la reconnaissance des droits des personnes LGBTQ, la formation civique des citoyens et citoyennes, la promotion de la culture et de la connaissance, la défense des droits des consommateurs, etc. La plupart de ces organisations servent souvent de relais aux bailleurs de fonds internationaux pour acheminer l’aide publique au développement. Cela ne peut que contribuer à l’affaiblissement de l’État et au renforcement du secteur des ONG ; ce qui est un vice du système néolibéral. Si les actions des organisations de la société civile se limitent au simple fait de veiller au respect des droits civils et politiques, à la séparation des pouvoirs, ce cela n’implique pas nécessairement la démocratie puisque les citoyens et citoyennes ne parviennent pas vraiment pas à intervenir dans la gouvernance, la législation et le contrôle du pouvoir. Par exemple, quand dans une société, 5% des citoyens et citoyennes se partagent plus de 50% de la richesse nationale tandis que la grande majorité vit dans la misère et l’oppression, que peuvent faire concrètement des organisations de la société civile, qui, d’ailleurs, participent à la croissance des inégalités en contribuant à affaiblir l’État à travers les relations établies avec les bailleurs de fonds internationaux ?

L’opinion publique nationale et internationale postule que l’une des caractéristiques d’une société démocratique est l’existence d’organisations de la société civile constituant des structures médiatrices entre la citoyenneté et l’État. Que dire des syndicats des employeurs et employés, des structures de l’économie sociale et solidaire, des organisations étudiantes, des associations de parents d’élèves des écoles privées ? Quelle est leur situation aujourd’hui ? Que sont devenues des organisations syndicales telles que la Centrale Autonome des Travailleurs (CAT), la Centrale générale des Travailleurs (CGT) pour ne citer que ceux-là ? L’alliance Nationale des Organisations Populaires ainsi que la Fédération Nationale des Étudiants Haïtiens (FENEH) ont disparu. D’autres organisations ayant posé des problématiques relatives à la réforme agraire, aux rapports sociaux de genre, à l’application des Politiques d’Ajustement Structurel ont été affaiblies. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010, l’aide des bailleurs internationaux y sont pour beaucoup. Ces organisations ont perdu de leur capacité de sensibilisation et de mobilisation.

Les bailleurs internationaux ne sont pas les seuls à affaiblir des organisations ayant dans leur agenda la mobilisation et la participation populaires. Certains professionnels de la politique y ont contribué aussi, en développant avec des organisations populaires des rapports de cooptation, d’instrumentalisation. Ayant reçu des subventions d’un sénateur, d’un député, d’un ministre ou du chef de l’État lui-même, les dirigeants de beaucoup d’organisations populaires sont tombés dans des pratiques de corruption, contribuant ainsi à la disparition de l’organisation populaire. Pour s’être identifiés avec la personne même d’un leader politique, pour avoir posé des actes répréhensibles dans la défense de ce leader, les dirigeants de ces organisations ont contribué à fragiliser ces organisations jusqu’à leur disparition. Il importe aujourd’hui, à tous les militants de la cause populaire et progressiste de se ressaisir en vue de créer les conditions de la renaissance des organisations populaires. Car ce n’est avec des organisations de la société civile – malgré leur importance – qu’on va transformer les structures sociales. Pour ce, il ne faut pas limiter la militance aux médias et aux réseaux sociaux. Il faut trouver un moyen d’entrer dans les quartiers populaires, de s’adresser à toute cette masse de citoyens et de citoyennes en proie à la souffrance et à l’exclusion sociale, de les écouter et d’inventer avec eux les voies de sortie. Il faut intervenir aussi dans les écoles, les universités, rencontrer des jeunes, des étudiants et étudiantes débattre avec eux des défis de l’avenir et de leur responsabilité face à cet avenir tellement incertain. Il faut rêver avec eux et transformer ensemble ce rêve en réalité.


1.2. Des regroupements déviants : la violence dans des quartiers de Port-au-Prince

En Haïti, particulièrement à Port-au-Prince, l’insécurité ne cesse d’augmenter. La route nationale conduisant à la péninsule Sud (Nippes, Cayes, Jérémie, Jacmel est souvent bloquée au niveau de Martissant, Cité de l’Éternel. Des gangs armés sèment la terreur, par des massacres, des détournements de containers chargés de marchandises, le braquage de citoyens ordinaires, entre autres. La police est souvent impuissante à venir à bout de ces malfrats. Sur la Nationale numéro 1, au niveau du département de l’Artibonite, c’est le même scénario : des bandits armés détournent des camions de marchandises, kidnappent, violent et assassinent sans aucune inquiétude. Dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, les cas de kidnapping sont courants : étudiants à l’université, clients revenant de la banque, techniciens, cadres de l’administration publique et du privé n’en sont pas épargnés. La peur règne partout, les assassins sont dans la ville, personne n’est à l’abri.

Dans une de ses Manchettes, Le Nouvelliste écrit ceci : « le commerce juteux des munitions dans le pays est géré par 11 personnes dont des individus des classes dominantes, des leaders politiques et des proches du pouvoir ». Le journal citait les propos de Jean Rebel Dorcenat, membre de la Commission Nationale de désarmement, démantèlement et réinsertion (CNDDR). Selon Dorcenat, « des cartouches pénètrent le territoire haïtien en quantité, sans aucun contrôle réel. C’est un marché qui rapporte [12] ».

C’est dans les quartiers populaires que la violence des gangs armés fait le plus de victimes. Au Bel-Air, ancien quartier résidentiel de Port-au-Prince, transformé en quartier précaire, du 4 au 7 novembre, il y a eu au moins une quinzaine de morts et une vingtaine de maisons incendiées. Les bandits auraient organisé un raid au cours duquel 11 véhicules roulants et deux transformateurs de la compagnie d’Électricité d’Haïti (EDH) ont été endommagés. Le réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) dénonce l’implication des « autorités exécutives » dans ce massacre. « Selon les premières informations recueillies [...], ces attaques, perpétrées par les gangs armés dirigés respectivement par Jimmy Chérizier alias Barbecue et Ti Sonson connu encore sous le nom de Ti Chèf, de la Base Krache Dife, sont orchestrées par les autorités exécutives". Ce massacre a lieu parce que des habitants de Bel-Air (des militants politiques) s’étaient opposés à des hommes armés qui cherchaient à enlever les barricades dans le quartier de Bel-Air.

Du 1er au 14 novembre 2018, un groupe armé en provenance du quartier nan Chalon dirigé par Serge Alexis dit Ti Junior qui travaillerait à la solde d’un haut responsable de la Délégation de Port-au-Prince, perpétra un massacre au cours duquel 38 personnes ont été tuées, quatre femmes violées, plusieurs portées disparues. Dans le rapport du CARDH , on peut lire ce qui suit : « D’emblée, la zone ressemblait à un espace ravagé par une guerre civile. La visite des lieux et des vingt (20) maisons, abritant chacune quatre (4) et six (6) familles et l’entretien avec des survivants ont conduit au constat suivant : Maisons ravagées et brûlées (35%) ; maisons vandalisées dont les meubles (argent, bijoux et autres) sont emportées (20%) ; femmes violées (4) ». Mais selon Nicolas Bourcier du Journal Le Monde, le nombre de personnes assassinées s’élève plutôt à 71. Les assassins sont des membres de gangs proches du pouvoir.

Avril 2020, des policiers s’en sont pris à des groupes armés de la troisième circonscription de Port-au-Prince, plus précisément à Village de Dieu. Le bilan s’est soldé par 25 morts, avec des centaines de déplacés et plusieurs maisons incendiées, selon Anthonal Mortimé, codirecteur de Défenseurs Plus. Du 24 au 26 Mai 2020, les quartiers de Chancerelles, de La Saline, de Fort-Dimanche et Warf Jérémie ont fait l’objet de plusieurs attaques de gangs armés laissant un triste bilan de 34 morts dont 3 mineurs et six femmes ; 8 blessés par balles. La Fondation Je Klere décrit ce qui s’est passé en ces termes : « Le quartier historique de Pont Rouge et ses zones avoisinantes ont subi les assauts répétés de groupes armés les 24, 25 et 26 mai 2020. Maisons incendiées, corps calcinés, personnes tuées, blessées par balles, portées disparues caractérisent ces douloureux événements. La population est abandonnée aux gangs armés qui, dans certains cas, ont même reçu le support actif ou passif des forces de l’ordre pour des raisons idéologiques ou tout simplement criminelles. Au-delà des actes de terreur, PONT ROUGE est au cœur d’une stratégie électorale macabre qu’il y a lieu de chercher à comprendre et à dénoncer afin d’éviter le pire. C’est ce que la FJKL tente de faire par la publication du présent rapport [13] ».

Les cas de violence que je viens de citer témoignent des contradictions du système néolibéral. D’une part, il fait croire qu’avec la concurrence instaurée comme normativité, l’égalité des chances passera du statut de rêve à celui de réalité avec la création de richesses par les nantis. Mais d’autre part, on se rend compte que le vivre ensemble est compromis avec la fragilisation des liens sociaux et la remontée de l’insécurité et de la violence. Selon Frédéric Lordon [14] :

« C’est peut-être là le paradoxe le plus inavouable du néolibéralisme que les comportements délinquants, stigmatisés comme des aberrations à éradiquer, dérivent en fait pour une large part d’un corpus de valeurs que le néolibéralisme lui-même ne cesse de promouvoir. Aux valeurs de l’agressivité compétitive et à son encouragement à la domination dans la concurrence des luttes interpersonnelles, il faudrait également ajouter tous les messages « positifs » d’invitation à l’enrichissement, à l’acquisition et à la consommation pour reconnaître les mobiles les plus caractéristiques des passages à l’acte délinquant… et s’apercevoir qu’ils sont fondamentalement les mêmes que ceux dont se revendique l’homme moderne néolibéral ».

La violence dans les quartiers populaires est ce qu’il convient d’appeler la face visible d’une violence structurelle se traduisant par l’impossibilité de se faire soigner quand on est tombé malade ou bien d’assister à la mort de ses enfants sous ses yeux parce qu’on n’a pas d’argent pour payer les frais médicaux. C’est aussi la faim, l’insécurité alimentaire (pour utiliser un concept libéral d’accès à la nourriture) ; c’est l’impossibilité de payer les frais de scolarité de ses enfants et de tirer les bulletins scolaires. C’est se trouver dans l’impossibilité de payer son loyer, de vivre dans un environnement insalubre, les autorités municipales ne disposant pas de ressources suffisantes pour la collecte des ordures, le nettoyage des rues, la prévention des maladies contagieuses. La violence, ce sont les nuisances sonores vous empêchant de fermer les yeux pour dormir la nuit ; c’est la difficulté d’accéder à l’eau potable ; c’est le fait de ne pas pouvoir terminer ses études, de décrocher avant de partir à l’étranger sans papier ; de se faire arrêter et rapatrier dans des conditions infrahumaines ; de retourner vivre dans la gêne et la honte de la même situation d’avant. La violence, c’est se trouver au chômage, dans la misère, ne recevoir aucune subvention de l’État, écouter ou regarder des spots publicitaires faisant la promotion des produits de luxe tandis qu’on ne peut même pas assouvir sa faim. C’est dans cette perspective même que François Cusset [15] définit la violence comme « la somme des points de pression exercée sur chacun de nous par les forces et les impératifs du marché ». La violence produite par les individus des groupes déviants est l’effet de la violence structurelle alimentée par le néolibéralisme. On ne peut pas la combattre avec succès sans attaquer les politiques néolibérales.

Le pire, c’est quand des professionnels de la politique pactisent avec ces regroupements en vue de faire du capital politique à travers la fraude électorale. Ou bien, quand à défaut d’une milice, le pouvoir utilise groupes armés pour intimider la population en semant la peur dans les esprits afin de prévenir les manifestations populaires. À Port-au-Prince, des citoyens et citoyennes organisent une manifestation pacifique pour exiger, entre autres, la libération de personnes kidnappées, des policiers encagoulés et en uniforme, chargés de la sécurité au Palais national ou membres d’unités spéciales d’intervention de la PNH interviennent et répriment sauvagement ces manifestations où même des journalistes ne sont pas épargnés. Par contre, quand des membres de gangs prennent la rue pour manifester, armes lourdes en main, ils sont sécurisés par la Police nationale haïtienne. L’objectif est clair : intimider, faire du chantage sur la population notamment sur les groupes contestataires. Comme le fait souligner Robin Mercier « contrairement à l’idée faisant rimer modernité avec pacification des mœurs et des usages, la cure néolibérale imposée aux sociétés contemporaines ne fait pas baisser le niveau général de violence. Bien au contraire (…) l’économie de marché serait le premier vecteur de sa systématisation et de sa diffusion [16] ».

En conclusion, nous assistons aujourd’hui, à la disparition de structures médiatrices qui, jadis, posaient des problématiques structurelles associées à la domination impérialiste, l’appauvrissement des masses, la réforme agraire, la hausse du salaire minimum, entre autres. On assiste, aujourd’hui, à leur quasi-remplacement par des organisations de la société civile qui sont loin de questionner les rapports sociaux inégalitaires tout en proposant de nouvelles alternatives. La plupart des organisations de la société civile sont des structures intermédiaires entre des institutions financières internationales et des populations régionales contribuant ainsi à l’affaiblissement de l’État. À côté de la disparition des organisations populaires, il faut mentionner aussi l’absence d’un parti de masse pouvant servir de structure médiatrice entre les intellectuels et les classes populaires. En intégrant les idéaux d’un parti de masse, les intellectuels pourraient travailler avec les citoyennes et citoyens des quartiers de précarité, de la paysannerie, donnant ainsi un contenu idéologique à leurs revendications conformément à leurs intérêts de classe en vue de rompre avec le système. Le travail d’agrégation politique des populations marginalisées serait devenu ainsi une réalité. Le système, de par ses contradictions internes, aboutit à la reproduction des regroupements déviants, se transformant ainsi en un vecteur de violence et d’instabilité. Pis est, on découvre cette velléité des autorités étatiques ou des professionnels de la politique à recourir aux services de ces regroupements aux fins de création de capital politique. Si rien n’est fait pour renouer avec la tradition de la militance, de la formation et de la création de nouvelles organisations populaires, le soulèvement populaire organisé, orienté vers un des objectifs précis, n’est pas pour bientôt.