Haiti : 147 personnes tuées à Port-au-Prince en 2 mois, selon Justice et Paix

Extrait d’une lettre/rapport adressée par Justice et Paix le 30 mai 2005 aux autorités gouvernementales, judiciaires et policières

Soumis à AlterPresse le 6 juin 2006

Traduction du Créole par Justice et Paix

La Commission Episcopale Nationale Justice et Paix vous salue respectueusement. Avec cette lettre ouverte, elle vous présente son rapport sur la violence dans la zone métropolitaine durant les mois de mars et d’avril 2005. Cela fera bientôt 3 ans depuis que la Commission fait ce genre d’observation. Comme pour les rapports précédents, nous avons choisi un simple critère pour mesurer le degré de violence : le nombre de victimes mortelles à travers les rues de la capitale. Pour y arriver, nous avons consulté la presse ; nous avons rencontré des témoins ; nous avons fait nos propres observations. Tout en reconnaissant les limites de notre travail, nous savons que la réalité dépasse les données qui s’y trouvent. Notre objectif est de sensibiliser les autorités et tous les citoyens sur la réalité de la violence dans le pays, parce qu’elle constitue un des handicaps majeurs à la convivialité pacifique entre citoyens.

Comme toujours, la Commission dénonce toute forme de violence, que ce soit la violence illicite des autorités (ce qu’on appelle les violations des droits humains), que ce soit la violence entre citoyens (ce qu’on appelle communément les crimes). Toute forme de violence blesse la dignité de la personne humaine et son droit de vivre en sécurité, parce que nous sommes tous citoyens d’un même pays. Ce rapport a une autre limite toujours, c’est de ne pas couvrir toute la violence dont est victime la population. On ne saurait oublier les menaces et intimidations, les viols et blessures, les vols, incendies de voitures et de maisons qui ravagent la société. De nos jours une nouvelle forme de violence est venue s’ajouter à cette liste : le kidnapping qui est un motif de souci et de crainte pour tous. La Commission condamne cette pratique vigoureusement.

Au cours des mois de mars et d’avril 2005, nous avons répertorié 147 personnes mortes suite à la violence : 70 au mois de mars et 77 au mois d’avril 2005. Mais les chiffres réels doivent être plus élevés.

Des constats qui préoccupent

La violence est toujours omniprésente

Le degré de violence dans la capitale reste élevé. Si ce ne sont pas de simples citoyens qui tombent victimes des gangs et malfaiteurs armés (comme au mois de mars), ce sont des victimes à la suite des interventions policières (comme au mois d’avril). Des groupes armés qui opèrent sous le nom de Lavalas et d’autres qui sont plus difficiles à identifier sont toujours très actifs. Ils sont sources de nombreuses violations des droits humains et font des victimes innocentes. Durant le mois d’avril les interventions policières ont fait de nombreuses victimes. Nous avons enregistré 35 cas, dont 31 pour le seul mois d’avril. Les déclarations officielles de la police généralement qualifient les victimes de bandits tombés lors d’affrontements. Mais nous savons qu’il y a aussi des victimes innocentes. Nous ne cessons pas de nous questionner sur le nombre d’exécutions sommaires, comme l’événement qui s’est produit le 9 mars 2005 à la cour Mouzin. Il y a d’autres cas toujours.

Le rôle de la Minustah dans la lutte contre la violence manque d’être clairement défini. Plusieurs témoignages montrent que la Minustah n’intervient pas pour protéger des citoyens en danger ou menacés. Alors, elle viole le droit des personnes en danger qui nécessitent assistance et sécurité.

La police a pour devoir de combattre la violence dont des citoyens sont victimes. Mais, elle doit etre consciente l’usage exclusive de la force (ou de la violence) pour combattre la violence ne portera pas de bons résultats. Ensuite, est-ce que l’usage de la force employée lors des interventions est proportionnée ? Est-ce que la police respecte les prescrits concernant les droits des personnes lors de ses interventions dans les quartiers populaires ou lors de la poursuite de bandits ? Nous ne saurons oublier que la police également compte des victimes dans ses rangs : 28 policiers ont perdu la vie entre septembre 2004 et la fin du mois d’avril 2005.

Crédibilité et vérité

Chaque citoyen a le droit d’avoir ses opinions et de défendre ses idées politiques, mais pas de n’importe quelle façon. Ceci est un principe généralement admis. La Commission regrette qu’il y ait des victimes lors des manifestations. Chaque citoyen qui tombe est une richesse dont on prive le pays. Nous n’arrivons pas à comprendre le grand écart existant entre les différentes déclarations et communiqués produits à ces moments par différentes sources. Les témoins directs nous révèlent souvent des éléments différents de ceux mentionnés par les acteurs directs. Les déclarations faites lors de la manifestation non annoncée de Lavalas du 27 avril 2005 en donnent une bonne illustration. Les contradictions entre les paroles de la PNH et de la Minustah lors de certaines opérations n’échappent à personne. Les informations venant des quartiers populaires exigent certaines précautions.

La bonne information est un droit de la personne, mais toute information doit respecter la vérité. Ceci est une obligation morale pour tous ceux qui ont le devoir d’informer ou qui veulent informer les autres. Il peut y avoir des points de vue différents, mais la vérité ne devrait être prisonnière des intérêts politiques ou économiques. La convivialité sociale dans le pays restera difficile voire impossible, si on ne cultive pas le soif de la vérité. Arrêtons cette pratique qui fait de la désinformation et le mensonge des armes de lutte politique.

Respect de la vie et de la dignité humaine

Les citoyens comprennent mal quand les autorités applaudissent la mort de certaines personnes qualifiées de bandits, tandis qu’ils se montrent affectés par la mort de certains autres. La Commission fait remarquer que toute vie humaine est sacrée, même si on désapprouve ses agissements. Si on est dans la possibilité d’arrêter un malfaiteur, il faut l’arrêter afin d’établir la vérité devant les tribunaux, de sorte que la responsabilité de chacun soit clairement établie. Il est indigne d’éliminer des personnes pour empêcher que la vérité soit révélée.

Le traitement réservé aux cadavres des morts ne démontre pas le respect du aux citoyens. Notre peuple est en train de perdre une de ces plus belles traditions : le respect des morts. Nous payons cette crise vraiment trop cher : c’est le respect pour la personne humaine qui est en train de disparaître. Combien de temps faudra-t-il pour reconstruire une mentalité de respect qui se perd de cette façon ? L’état devrait se pencher sérieusement sur la question d’un lieu où enterrer ceux et celles qui n’ont pas de nom, d’une façon qui soit digne des citoyens.

De nouvelles formes de violence

Au cours des mois passés, la société se voit confrontée à une nouvelle forme de violence terrible : le kidnapping. On viole le droit à la liberté des personnes, et on les réduit à une marchandise qu’on négocie pour de l’argent. Le kidnapping est un motif de stress, de soucis et de craintes pour tous. Cette forme de violence, comme tant d’autres, ne peut être une méthode digne d’une vraie lutte politique ou sociale. Il s’agit tout simplement d’une nouvelle forme de criminalité que la Commission condamne avec fermeté. La PNH admet que certaines de ses membres sont impliqués dans cette pratique indigne. Des mesures justes et fermes s’imposent.

Violence et “chita tande†national

Le pays a besoin d’un bon dialogue véridique et sincère entre ses citoyens, il a besoin de concertation, de chita tande, ou d’une conférence nationale qui entre à fond dans les causes sociales des frustrations, de la misère et de la marginalisation. N’importe le nom donné au processus, on ne peut se passer de cette exigence. Quel pays voulons-nous ? Comment faire pour finir avec la réalité de l’exclusion ? Toute question qui n’est pas réglée par le dialogue, la négociation ou la concertation entre personnes responsables, restera une source de violence et de frustration plus tard. La Commission demande aux leaders politiques et sociaux de ne pas manquer ce moment pour entrer dans un processus de chita tande où tous les problèmes peuvent être posés, sans qu’une classe sociale ou groupement politique ne se sente écarté.

Ce que nous proposons

A la PNH

Plusieurs actions s’imposent d’urgence. Certaines mesures sont nécessaires pour rétablir la confiance entre les citoyens et la police. Des mesures disciplinaires sont nécessaires contre les policiers qui se livrent à des exactions. Les membres de la police doivent s’identifier clairement lors de leurs interventions.

Les citoyens doivent être en mesure de contacter la police à chaque instant pour faire appel à lui, et la police doit répondre aux appels. Les numéros d’urgence doivent être clairs pour tous. Tous les réseaux téléphoniques sur tout le territoire national doivent assurer l’accès gratis à ces numéros.

Il n’est pas normal que des personnes arrêtées pour simple identification se voient contraintes de négocier leur libération.

Les autorités doivent en être conscientes : la répression seule ne réussira pas à combattre la violence. En général, la violence nourrit des sentiments de révolte, de frustration, de haine et de vengeance. Une société ne peut pas exister sur la base de ces sentiments. Pour cette raison, le pays a besoin d’une police professionnelle, qui gère la violence avec compétence et précaution, et qui est consciente de sa grande responsabilité pour créer des conditions de paix et convivialité dans le pays.

La Minustah

Son rôle doit être clairement défini, ainsi que son mode de collaboration avec la police nationale. La présence de la Minustah doit renforcer les forces de l’ordre locales pour qu’elles deviennent plus performantes dans leur mission.

La justice

Le système judiciaire doit être à la hauteur de sa tâche. Il est inacceptable que des juges corrompus relâchent des personnes arrêtées pour de l’argent, sans qu’une bonne enquête soit faite. Il est inacceptable que des citoyens restent en garde à vue ou en prison en détention prolongée et dans des conditions infra-humaines. Seulement un système judiciaire compétent et juste peut inspirer confiance à tous : aux citoyens et aux policiers qui ne devront craindre la vengeance des bandits arrêtés et relâchés.

Voici ce que nous attendons de l’Exécutif

Un désarmement conséquent ... Le premier pas pourrait être un meilleur contrôle des armes en circulation, un meilleur contrôle des permis de port d’armes, une plus grande sévérité quand ceux qui portent des armes n’ont pas les permis requis.

Un développement réel qui porte du changement dans les conditions économiques de la population. L’insécurité n’est pas constituée seulement par la menace des armes. L’insécurité est aussi la conséquence de la misère, du chômage et de l’absence des services de l’Etat. L’insécurité est le résultat des conditions désespérées de tant d’hommes et de femmes, surtout des jeunes. La lutte contre l’insécurité n’est pas seulement une question de mesures répressives ; elle demande des services de l’Etat qui fonctionnent, de bonnes écoles et des hôpitaux. Nous demandons au Gouvernement de ne pas rester au stade des promesses, mais pour organiser des structures étatiques qui fonctionnent. Quelle est la présence réelle de l’état dans les quartiers populaires ?

Ce que nous attendons de chaque citoyen

Un plus grand respect de la vérité. En cas de désaccord entre personnes, il faut le respect de la vérité et le rejet catégorique du « voye monte ».

Appréciation pour tout effort fait pour changer la vie de la population, n’importe par qui, surtout par l’Etat, depuis cela aide les communautés. Ne pas détruire les efforts des autres pour se plaindre en après que rien ne se réalise pour en faire du capital politique.

En finir avec le règne de l’impunité

Pour finir, nous répétons : la seule façon de combattre la violence et d’éviter que la population n’en soit la victime, c’est de rendre les coupables responsables de leurs actes. C’est combattre l’impunité. C’est notre devoir comme autorités de le faire. Dans la fonction où vous vous trouvez, vous êtes responsables de l’organisation de l’Etat. Vous êtes les gardiens du bien commun des citoyens. Nous ne demandons aucune faveur, nous exhortons seulement les autorités à prendre leurs responsabilités.

Pour le Comité Directeur National, sur le rapport de la Commission Jilap de l’Archidiocèse de Port-au-Prince,

Jean Hanssens,
Directeur de Justice et Paix