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Les 10 ans de Grahn-Monde

Les Haïtiens sous-estiment le plus beau cadeau offert à Haïti


mardi 20 octobre 2020

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 19 octobre 2020

À la suite du tremblement de terre du 12 janvier 2010, des membres de la communauté haïtienne du Québec se sont réunis pour contribuer à la reconstruction d’Haïti. C’est ainsi que le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (Grahn) a vu le jour. Depuis, cette organisation mondiale de vigie citoyenne est devenue le premier « think tank » haïtien porteur d’une vision de réforme du pays sur 30 ans. Son fondateur et président, l’éminent professeur Samuel Pierre, s’est confié à la journaliste Nancy Roc sur les 10 ans de réalisations du Grahn.

C’est à Montréal, au Québec, que le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (Grahn) a pris naissance en 2010. Dès le début, cette organisation mondiale de vigie citoyenne, laïque et apolitique, a souhaité privilégier une approche participative pour articuler un cadre de reconstruction d’Haïti qui va au-delà de la simple réfection des infrastructures physiques. Pour tracer l’exemple, en 2010, le professeur Samuel Pierre, ing., PhD, réalise un premier colloque international autour de la reconstruction d’Haïti qui réunit plus de 600 personnes dans la plus grande université d’ingénierie au Québec, Polytechnique à Montréal. Après le succès international de cet événement, il rassemble 60 co-auteurs, 61 contributeurs, 50 lecteurs critiques, qui, sous sa houlette, produisent l’œuvre qui a fait date : « Construction d’une Haïti nouvelle : Vision et contribution du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (Grahn) ». Ce livre fait 175 propositions sur une période de trente ans, 150 recommandations, 25 projets structurants sur 617 pages à travers lesquels le Grahn décline sa contribution à la (re)construction d’une Haïti nouvelle. Une œuvre incontournable qui devrait être lue tant par les chefs d’État et de gouvernements que les candidats à des postes électifs, de simples citoyens que par les représentants de la communauté internationale car elle dessine l’architecture d’un pays nouveau, repensé par et pour les Haïtien(ne)s.

Des innovations remarquables dans l’éducation et la science

En 10 ans, Grahn-Monde a apporté bénévolement au pays davantage que n’importe quel contributeur international ou haïtien. En témoignent les réalisations suivantes :

• La revue Haïti Perspectives, qui existe depuis 2012 et qui est unique en son genre puisque c’est la seule revue scientifique actuellement au pays. Cette revue thématique se veut un prolongement naturel du Grahn. Elle participe de la mission de réflexion et d’action du Grahn en cherchant à influencer positivement les politiques publiques qui déterminent le présent et l’avenir du pays. C’est une revue d’analyse et de proposition qui accompagne le pays dans sa longue marche vers la renaissance ;

• Une maison d’édition : « Presses internationales Grahn-Monde », qui publie entre autres la revue « Haïti Perspectives » et de nombreux autres ouvrages comme celui de Jean-Claude Roc et Bénédique Paul, « Économie sociale et solidaire et développement territorial : théories, enjeux, pratiques et éclairages pour Haïti » ;

• Une bibliothèque numérique, SYNTHÈSE, où l’on peut télécharger et consulter des dissertations, des thèses et des articles scientifiques liés à Haïti. Son objectif est de rendre disponibles les connaissances scientifiques sur Haïti dans tous les domaines de la connaissance ;

• L’Académie haïtienne des sciences (Ahs) dont l’objectif est de faire la promotion de la science et de la technologie au pays. Dans le seul pays de la Caraïbe qui n’a pas de stratégie pour la science, cette Académie regroupe d’éminents scientifiques qui animent une réflexion permanente et maintiennent une vigilance constante sur l’organisation de la recherche, de la formation à la recherche et de l’enseignement scientifique. Un cadeau de taille totalement ignoré par les autorités haïtiennes qui n’ont jamais contacté cette Académie qui doit pouvoir promouvoir les politiques publiques pour faire avancer la science et dont les travaux devraient inspirer un ministère de l’Industrie, qui dans la plupart des pays pilote la stratégie scientifique. Haïti était le seul pays de la Caraïbe qui ne s’était pas doté d’une académie des sciences. Ce vide a été comblé par Grahn-Monde en 2016 ;

• L’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti (Isteah), la première institution de formation doctorale accréditée en Haïti. À but non lucratif et reconnue d’utilité publique, l’Isteah privilégie la recherche scientifique, l’innovation, le leadership et la citoyenneté comme base du développement socio-économique. Il vise à renforcer les capacités scientifiques des universités haïtiennes, particulièrement celles des régions souvent confrontées au problème de pénurie de compétences pour assurer la formation au premier cycle universitaire. L’Isteah offre des formations dans plus de 40 spécialités avec plus de 200 professeurs de calibre international, et ce, à travers tout le pays. Il offre également des services de formation continue et d’expertise aux organismes qui ont des besoins spécifiques. L’Isteah dispose de cinq centres de recherche et deux chaires dont la toute première Chaire Unesco en Haïti et une Chaire de recherche-développement Brh-Bid en commercialisation des produits agricoles. Présent dans 6 villes du pays, l’Isteah a un effectif de plus de 350 étudiants de DESS, maîtrise et doctorat. Une centaine d’étudiants sont déjà diplômés. Pour la première fois depuis 7 ans, des programmes de licence en sciences et de diplômes d’ingénieur sont offerts depuis le début du mois de septembre ;

• La création et construction (en cours) du Pôle d’innovation du Grand Nord (PIGraN). Un ambitieux projet, lancé en 2018, dont le cœur constituera la première ville intelligente et inclusive d’Haïti et de la Caraïbe : la Cité du savoir. Grâce à un don de terrain de l’Etat haïtien, Grahn-Monde et l’Isteah sont en train de construire à Génipailler ce modèle de ville collaborant avec la communauté locale, qui sera édifiée sur un terrain de 31 hectares et sera constitué de plus d’une quinzaine d’édifices étalés dans 4 secteurs : secteur universitaire, secteur scolaire, secteur services et secteur agriculture. PIGraN travaille ainsi à la diversification de l’économie haïtienne.

• Le premier complexe de la Cité du savoir à voir le jour a été le Centre de la petite enfance Paul-Gérin-Lajoie. La première phase de ce complexe a été complétée en septembre 2016, ce qui a permis d’accueillir 35 enfants de 3 et 4 ans le 5 octobre 2016. Achevé en janvier 2018, ce complexe de trois bâtiments, dont un réservé à l’administration, possède une cour multifonctionnelle, un jardin potager et une cour équipée de jeux psychomoteurs pour les enfants. Le Centre peut accueillir une centaine d’enfants et en accueille déjà 80 en 2020. Les bâtiments de l’école fondamentale ont déjà commencé à être érigés et précèderont ceux de l’école secondaire. Ainsi, du kindergarden à l’Université Isteah, des générations d’Haïtien (ne)s auront droit à une éducation de qualité débouchant sur des doctorats.

Et pour assurer des emplois aux jeunes diplômés qui sortiront des rangs de l’Université Isteah, Grahn-Monde a déjà prévu la création d’emplois autour de la Cité du Savoir afin d’éviter la poursuite de la fuite des cerveaux à l’intérieur du pays : « Dans le projet PIGraN, nous envisageons de créer 50 petites et moyennes entreprises (PME) qui vont générer 20.000 emplois direct dans le Nord », affirme le professeur Samuel Pierre, Président de Grahn-Monde. PIGraN offre ainsi les trois piliers du développement : une éducation de qualité, des soins de santé et l’accès aux emplois de qualité.

Et si cet objectif se concrétise, il annonce déjà son souhait de créer PIGraS dans le Sud d’Haïti et PiGraC dans le grand centre « mais il ne faut pas penser que ce n’est qu’à nous de le faire », précise-t-il. « Il y a 250 partis politiques actuellement en Haïti. Allez les convaincre et dites-leur qu’il y a un projet expérimental qui est en train d’être fait et qui pourrait apporter du changement dans le milieu ; alors supportez ces projets ! », lance-t-il comme un défi à relever par une classe politique souvent décriée pour son absence d’actions et de vision.

« Nous Haïtien (ne)s, nous venons de toutes les régions, Vous avez entendu dire qu’il y a un tel projet dans le Sud et le grand Centre. Mais allez faire de la représentation auprès des personnes qui sollicitent voix comme les maires, les députés, les sénateurs et présidents ! Dites-leur qu’il y a ces projets, supportez-les et réalisez-les ! Nous avons fait la preuve de la faisabilité Un gouvernement qui veut travailler pour le pays et qui veut réaliser un PIGraN ou un PIGraC, on est ouvert à ça car on ne travaille pas pour un parti politique ; notre seul parti c’est Haïti ! », déclare le président de Grahn-Monde.

Ce projet nécessitera un financement de 75 millions de dollars. « Combien de 75 millions ont été mal utilisés dans le cadre de PetroCaribe ? », questionne Samuel Pierre. « Avec ce programme (PetroCaribe), on aurait pu faire plusieurs PiGraN et le projet était là. Mais on a eu des dirigeants …je ne sais pas comment les qualifier … », déclare-t-il, en laissant sa réponse en suspend face aux conséquences du plus grand scandale de détournement de fonds de l’histoire d’Haïti.

En juillet dernier, l’organisation Food For The Poor – Haïti a offert comme contribution un village de 100 maisons comprenant aussi un centre communautaire et un marché public, le tout destiné aux citoyennes et citoyens les plus pauvres de Génipailler. La Mairie de Milot et l’État haïtien ont octroyé un terrain de 10 hectares à cette fin. Un centre de santé a également été conçu et n’attend que d’être financé.

Depuis 2010, le think- tank Grahn-Monde s’est étendu à plus de 500 scientifiques et intellectuels et rassemble désormais plus de 4.000 sympathisants à travers 11 pays. Devenu une véritable machine à projets et réalisations, Grahn-Monde n’est pourtant toujours pas compris à sa juste valeur par la majorité des Haïtien (ne)s et encore moins par les décideurs : « Grahn-Monde est un des plus beaux cadeaux que des Haïtien (ne)s aient pu faire à Haïti : voilà des personnes bien dans leur peau, qui ont réussi dans le milieu où ils évoluent et n’ont de preuve à donner à qui que ce soit et qui se sont mis au service du pays. Leur appel n’a pourtant pas été entendu et Haïti est en train, une fois de plus, de perdre une opportunité », regrette Samuel Pierre. « Il y a 500 personnes qui souhaitent que ce pays aille mieux, et nous ne demandons rien : aucun poste politique, ni de devenir députés ou sénateurs. Tout ce qu’on fait depuis dix ans est bénévole avec beaucoup de rigueur et de désintéressement. Et pourtant, dans ce pays qui a énormément de besoins et de ressources humaines, on est en train encore d’en perdre. La question qui se pose alors est la suivante : Est-ce que les dirigeants recherchent vraiment le bien-être du pays ? Car au Canada où je vis, lorsque quelqu’un obtient le pouvoir, la première chose qu’il fait est de mettre à ses côtés les meilleures personnes qui pourront l’aider à atteindre son objectif. Parce que les bonnes personnes sont déjà très occupées et ne cherchent pas de travail. Donc, c’est aux dirigeants d’aller les convaincre que le bien qu’ils veulent faire pour la société, a besoin des services de ces personnes ».

Le réservoir d’espoir d’Haïti

Après dix ans de travail titanesque et ardu, « le plus grand défi est celui du temps », déclare le président de Grahn-Monde. « Car, dix ans plus tard, nous sommes aussi devenus dix ans plus vieux et même si l’espoir du changement nous anime encore, on commence à avoir moins d’énergie et c’est le pays qui perd. Mais Haïti ne mourra pas et nous souhaitons que Grahn-Monde soit le garde-manger d’Haïti, un réservoir d’espoir pour le pays. Il nous faut maintenir la flamme, ne pas se décourager, il nous faut rester solidaires et unis envers les personnes, ne pas baisser les bras. Nous ne voulons pas de discours, nous voulons des RÉSULTATS, nous voulons des ACTIONS. Dans le fond tout ce qu’on veut c’est de donner un sens à la vie ».

Pour tous les dons aux nombreux projets de Grahn-Monde, vous pouvez cliquer sur ce lien : http://www.pigran.org/
Le site officiel de Grahn-Monde : http://www.grahn-monde.org/