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Des élections en Haïti consolideraient la captation des institutions par une élite corrompue


jeudi 1er octobre 2020

Par Frédéric Thomas *

Repris par AlterPresse

Alors qu’en Haïti un mouvement social de grande ampleur réclame le départ du chef de l’Etat, Jovenel Moïse, impliqué dans le scandale Petrocaribe, l’Union européenne continue de soutenir le pouvoir en place, regrette, dans une tribune au « Monde », le politiste Frédéric Thomas.

A l’été 2018, les Haïtiens et Haïtiennes se sont soulevés contre la vie chère et le scandale Petrocaribe. Cet accord énergétique régional conclu avec le Venezuela, alimentant un fonds de 1,459 milliard d’euros destiné à des projets de développement, a très largement été détourné par la classe politique et les hommes d’affaires haïtiens.

Un mouvement social inédit, de grande ampleur, s’est développé depuis, exigeant un changement, qui passe par le départ de l’actuel président, Jovenel Moïse. Cependant, ce dernier, avec l’appui de la communauté internationale et une frange minoritaire de l’oligarchie locale, s’est accroché au pouvoir.

Entre-temps, les conditions de vie des Haïtiens, déjà précaires (59 % en situation de pauvreté), n’ont cessé de se détériorer. Et l’insécurité a explosé. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) a documenté 159 personnes assassinées et 92 autres blessées entre janvier et juin 2020, en raison de la violence liée aux gangs.

Quatre massacres

Au cours de ces deux dernières années, au moins quatre massacres (le dernier, fin août-début septembre) ont eu lieu dans les quartiers populaires de la capitale, Port-au-Prince, dont le plus meurtrier demeure celui de La Saline, en novembre 2018, qui a fait 71 morts. Des enquêtes nationales et internationales ont mis en cause la responsabilité d’un ancien policier, Jimmy Chérisier, alias « Barbecue », ainsi que les liens entre les bandes armées et le pouvoir, au point d’évoquer un « massacre d’Etat ». Les enquêtes sont à l’arrêt, et les crimes impunis.

Pendant tout ce temps, l’attitude de l’Union européenne (UE) s’est caractérisée par un alignement sur la politique des Etats-Unis, un soutien au gouvernement haïtien, accompagné de déclarations moralistes sans conséquence. Et un appel, encore et toujours, à une solution consensuelle, alors qu’il existe en Haïti un très large consensus contre le président actuel.

Elu avec 10 % de voix, gouvernant depuis janvier par décrets, avec un pouvoir législatif en tout et pour tout réduit au tiers du Sénat, faute d’avoir organisé des élections parlementaires, Jovenel Moïse est, de plus, clairement mis en cause dans le scandale Petrocaribe et les massacres. C’est donc cette figure que la communauté internationale a érigée en monument de légitimité et en pilier incontournable pour toute sortie négociée.

Absurdité

Aucune avancée, aucun résultat ne peut être crédité au profit de cette « stratégie ». Au contraire, tous les jours, le pays s’enfonce un peu plus dans la crise. Loin d’en tirer les leçons, l’UE s’apprête à appuyer – ce qu’ont déjà fait les Etats-Unis – la décision controversée du pouvoir d’organiser des élections en 2021.

Ni les conditions techniques (absence du conseil électoral et de bureaux locaux, fabrication incomplète des nouvelles cartes d’identité par la firme allemande Dermalog, accusée qui plus est de corruption, etc.) ni les conditions d’Etat de droit, et encore moins de sécurité, ne sont réunies pour des élections libres et crédibles. De plus, la grande majorité des Haïtiens, se défiant de leurs dirigeants et des partis politiques peu institutionnalisés et non représentatifs, n’en veut pas.

D’où l’absurdité d’une communauté internationale prête à imposer des élections contre la volonté des Haïtiens eux-mêmes. On peut voir dans cette volonté de discipliner l’« ensauvagement » un mélange de cynisme et d’hypocrisie, alors que le taux de participation aux dernières joutes électorales tournait autour de 20 %, et à l’heure où la représentante des Nations unies dans le pays, Helen La Lime, fait état de la mainmise des bandes armées dans les quartiers de Port-au-Prince, « sans doute afin d’exercer une influence sur le résultat des élections dans ces circonscriptions ».

Fétichisme électoral

Incapable de se démarquer des Etats-Unis, sourde à l’exaspération de la rue, le curseur figé sur le fétichisme électoral, ne pouvant par ailleurs se prévaloir d’aucun résultat, l’UE s’accroche d’autant plus à ces élections qu’elles constituent le seul gage d’un « changement » offert par Jovenel Moïse. Et tant pis si elles sont instrumentalisées par le pouvoir et manipulées par les gangs.

Non seulement ces élections ne seraient ni crédibles ni légitimes, reconduisant le cercle vicieux d’instabilité et d’impunité, mais elles catalyseraient la recrudescence de violence et les prochains massacres. En outre, elles consolideraient un peu plus la captation des institutions et du gouvernement par une élite corrompue. Enfin, elles consacreraient définitivement la confusion de la diplomatie de l’UE avec l’ingérence néocoloniale de Washington.

Au cours de ces deux dernières années, la grande majorité des Haïtiens s’est mobilisée et a exprimé à de nombreuses reprises sa revendication d’une « transition » plutôt que d’élections ; des élections qui, dans les conditions actuelles, participent de la reproduction d’un système, hypothèquent toute transformation. Pour seules réponses à leurs revendications : le mépris et la répression du pouvoir ; plus d’humanitaire et de compassion des acteurs internationaux.

Le changement commence en mettant fin à l’impunité. Cela passe par la mise en œuvre du procès Petrocaribe et par le jugement des responsables des massacres. Et par le renversement de la conjuration du pouvoir en place et de l’international, qui étouffe les voix des Haïtiennes et Haïtiens.

* Sociologue

Tribune parue dans Le Monde du 29 septembre 2020