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Reportage photo : Haiti / Le chemin de croix...

Par Céline Camoin (Texte)
et Osmel Fabre (Photos)

Collaboration spéciale de deux journalistes étrangers qui ont séjourné en Haiti en avril dernier

P-au-P., 30 mai. 05 [AlterPresse] --- "Jésus libère Haïti ! Jésus libère Haïti ! Jésus donne nous la force de survivre !" A L’unisson, des dizaines de milliers de Port-au-Princiens ont défilé en procession à l’occasion du Vendredi Saint, le 25 mars dernier,
pour implorer la grâce de leur "Bon Dieu", leur "Bon Dieu Bon" comme ils aiment le surnommer.



"Il y a encore plus de monde que l’année dernière, c’est incroyablement émouvant" affirme Père Rosemond, de la paroisse du Sacré Cœur située sur l’avenue Jean-Paul II, l’une des cinq paroisses ayant organisé le Chemin de Croix du secteur sud-est de la ville, une zone plutôt ’calme’ de cette métropole caribéenne de plus de 2 millions d’habitants.
"C’est parce que le peuple souffre de plus en plus" rétorque Mimose en cheminant au pas parmi la foule compacte.



Hommes, femmes, enfants et vieillards ont parcouru pendant six heures sous un soleil brûlant les cinq kilomètres du tracé, de la Place Jérémie à La Croix Desprez, perchée sur les hauteurs du quartier Pacot. En habits du dimanche, munis de leurs chapeaux, de leurs gourdes et de leurs chapelets, sans oublier leurs petites radios portables pour ne pas perdre une minute des prédications, tous sans exception ont prié et chanté en créole pour demander à Dieu d’écouter leur misère. "En plus de la misère, du chômage, du délabrement, il y a l’insécurité qui empêche les gens de vivre tranquillement" ajoute Ewald, en essuyant avec un bout de serviette le front dégoulinant.



La violence à Port-au-Prince a connu une envolée entre octobre et janvier dernier, avec
son lot de morts tués par balles, d’enlèvements, de cambriolages et de saccages. L’intervention des forces de l’ordre de la capitale, la police nationale (faible en effectifs et mal équipée) épaulée par les casques bleus de la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti), qui ont mené des opérations de "sécurisation" de certains quartiers les plus troublés, notamment le Bel Air et Cité Soleil, ne convainc pas.



Les cas de kidnappings se sont multipliés ces deux derniers mois et rien ne semble
pouvoir arrêter la violence urbaine qui s’empare de quartiers populaires, désignés comme fiefs des lavalassiens, les partisans - armés et non - de Fanmi Lavalas, le mouvement de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide chassé du pouvoir le 29 février 2004 sous la pression conjuguée de certains secteurs de la société civile et de forces internationales, Etats-Unis et France en tête.



Ces quartiers, entrelacs de "corridors" étroits et surpeuplés, sont aussi et surtout les fiefs des trafiquants de drogue et des gangs criminels. "Haïti est une plaque tournante de la drogue dans la région depuis de longues années, on ne compte pas les corrompus qui se sont enrichis avec l’argent de la drogue. Vous comprenez bien que les dealers n’ont pas intérêt à ce que l’on vienne mettre de l’ordre dans tout cela" continue Ewald, à l’arrêt devant l’une des 14 stations du Chemin de Croix, 14 tableaux vivants animés par de jeunes paroissiens qui miment avec dévotion les étapes de la Passion du Christ.



Le gouvernement de transition guidé par le premier ministre Gérard Latortue, installé il y a 14 mois et devant tenir les rennes jusqu’aux prochaines élections prévues au dernier
trimestre de cette année, est censé remettre sur les rails un pays à genoux, grâce notamment à l’aide internationale qui commence, lentement, à arriver. Mais la tâche n’est pas facile. D’autant plus que l’appareil étatique, ancré dans une profonde léthargie, ne jouit pas d’une bonne réputation. Rongé par la corruption et le clientélisme, comme bien des pays du Sud du monde, il est vu par la majorité de la population comme une machine à s’enrichir pour les élus et leurs proches.


Depuis la chute de la dictature des Duvalier il y a une quinzaine d’années Haïti, a sombré dans une sorte d’anarchie, où chacun est obligé de survivre par ses propres moyens, à la ville comme à la campagne. Les seuls encadrements perceptibles jusqu’à ce jour sont ceux de l’Eglise, qui fait beaucoup dans le domaine de l’éducation et de l’assistance aux nécessiteux, et ceux qui viennent de l’étranger comme les nombreuses ONG présentes dans le pays. Des élections générales sont prévues dans six mois environ et le grand défi aujourd’hui est de faire renaître l’espoir dans les cœurs sentimentaux des Haïtiens. Sans quoi, il sera bien difficile de les convaincre d’aller voter. [cc of gp apr 30/05/2005 14:00]