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Haïti : Violence au Pont-Rouge, alliance de gangs et perspectives électorales

Enquête de la Fondation je klere (Fjkl)
mardi 23 juin 2020

En enquêtant sur les assauts de groupes armés en mai 2020 à Pont-Rouge, un quartier du nord de la capitale, la Fondation Je Klere (Fjkl), est arrivée à la conclusion qu’il y aurait « un effort d’organisation des gangs armés en milice ».

Dans son enquête, Fjkl met en lumière la formation de la plateforme appelée G-9, constituée de neuf chefs de gang, supposément associés au pouvoir, qui contrôlent des territoires spécifiques du nord au sud de la capitale.

Le but serait, pour le pouvoir, de se donner la possibilité de se renouveler, en remportant, par tous les moyens, les prochaines élections.

Les attaques des groupes armés, en mai 2020, à Pont-Rouge, ont fait au moins 6 morts et 3 disparus, selon Fjkl, qui recommande la création d’une commission d’enquête indépendante avec le support du Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme.

Rapport de la Fjkl, publié le 22 juin 2020

Repris par AlterPresse

Terreur dans les quartiers populaires / Pont Rouge au cœur d’une stratégie électorale macabre : La Fondasyon Je Klere (Fjkl) tire la sonnette d’alarme

I.- Introduction

1. Le quartier historique de Pont Rouge et ses zones avoisinantes ont subi les assauts répétés de groupes armés les 24, 25 et 26 mai 2020. Maisons incendiées, corps calcinés, personnes tuées, blessées par balles, portées disparues caractérisent ces douloureux évènements.

2. La population est abandonnée aux gangs armés qui, dans certains cas, ont même reçu le support actif ou passif des forces de l’ordre pour des raisons idéologiques ou tout simplement criminelles.

3. Au-delà des actes de terreur, PONT ROUGE est au cœur d’une stratégie électorale macabre qu’il y a lieu de chercher à comprendre et à dénoncer afin d’éviter le pire. C’est ce que la Fjkl tente de faire par la publication du présent rapport.

II.- Les Antécédents

4. Les évènements du Pont Rouge sont liés au massacre de la Saline des 13-14 novembre 2018 [1].

5. Le massacre de La Saline avait fait suite aux évènements du 17 octobre 2018 où des hommes armés de La Saline et du Pont Rouge avaient poussé le chef de l’État, M. Jovenel MOISE à prendre la fuite, dans un concert d’armes automatiques sans pouvoir rendre l’hommage qu’il se proposait à la mémoire de l’empereur Jacques 1er.

6. Une coalition de gangs armés composée de Base Pilate (une nébuleuse de policiers dirigée par Ezekiel Alexandre), Base Delmas (2-24) dirigée par Jimmy CHERIZIER alias Barbecue, Base Nan Chabon dirigée par Serge ALECTIS alias Ti Junior, Base rue Porcelaine/rue Saint-Martin contrôlée par James Alexander, alias Sonsonn ont conjugué leurs atouts pour mener une attaque soutenue par le pouvoir.

En effet, avec l’appui des officiels de l’État, dont l’ancien Directeur Général du Ministère de l’Intérieur, M. Fednel MONCHERY et l’ex-Délégué départemental de l’Ouest, M. Pierre Richard DUPLAN alias Pierrot Duplan et des gangs alliés tels la bande à Ti Junior de Nan Chabon et Sonsonn de la rue Saint-Martin, cette coalition avait chassé de la Saline la bande de Hervé Bonnet BARTHELEMY alias Bout Janjan, dirigée à l’époque par Leonel Lexius alias Nènèl. Ces derniers et leurs soldats s’étaient réfugiés, en grande partie, au Pont Rouge, zone réputée proche de l’opposition à Jovenel MOISE.

7. Près de (5) cinq mois après le massacre de La Saline, soit le 13 avril 2019, la coalition dirigée par Barbecue a attaqué le quartier de Tokyo où ils ont pillé, incendié, violé des femmes et des filles et chassé les bandits armés de Tokyo qui se sont réfugiés au Pont Rouge et à Boston. Grâce au support des bandits de ces quartiers ils ont pu reconquérir leur territoire.

8. La question politique est au cœur de ces conflits : Pouvoir et opposition alimentent ces bouleversements, se disputent, par l’entremise des bandits armés, les zones du bas de Delmas au Waf Jeremi en passant par la Saline, Chancerelles, dont Pont Rouge, jusqu’à Cité Soleil. Pont Rouge, malgré les soubresauts, est resté anti-Jovenel.

9. La réalité des quartiers contrôlés par les gangs est, depuis quelque temps, marquée par une polarisation constante : gangs pro-gouvernementaux ou pro-opposition/anti-Jovenel.

10. C’est cette réalité qui a été observée dans les évènements des 4, 5 et 6 novembre 2019 pour la levée des barricades au cours de l’opération "Pays lock" et le contrôle de la ruelle Mayard, zone stratégique où passent généralement les manifestations de l’opposition [2].

11. Face à l’alliance des groupes pro-pouvoir (pro-Jovenel MOISE) s’est formé un groupe anti-Jovenel (ou pro-opposition) avec les quartiers de Pont Rouge, groupe dirigé par Ti Yvon, Waf Jeremi, avec à sa tête Jean Monel FELIX alias Micanor, Fort Dimanche dirigé par Lolo et Ernso, et Pablo à Tokyo.

12. Le 6 mai 2020, Ernso de Fort Dimanche a trouvé la mort au moment d’aller rencontrer son allié Jean Monel FELIX alias Micanor à Waf Jeremi. Depuis, un torchon brûle entre Micanor et Lolo, chacun se jetant la responsabilité de l’assassinat de Ernso.

13. C’est dans ce climat qu’il y eut des soupçons que Micanor se réconcilie avec Ti Junior en vue de rejoindre l’alliance pro-pouvoir.

14. Quelques jours après la mort de Ernso à Waf Jeremi, le mercredi 6 mai 2020, les soupçons sont confirmés par un appel de Micanor à Yvon FRANCOIS alias Ti Yvon (chef du gang de Pont Rouge) pour solliciter un droit de passage pour des soldats de Ti Junior qui doivent venir le rencontrer à Waf Jeremi, ce à quoi Ti Yvon s’est opposé catégoriquement. Il n’est pas question que ces hommes foulent son territoire, a-t-il dit. Dès lors, Fort Dimanche et Tokyo qui sont les alliés de Gabriel JEAN-PIERRE alias Ti Gabriel de Brooklyn confirment que Micanor a effectivement changé son fusil d’épaule et qu’il a rejoint l’équipe pro-gouvernementale de Ti Junior et Barbecue.

III.- Les faits qualifiés de terreur à Pont Rouge

15. Après l’assassinat le 6 mai 2020 de l’un des chefs du gang de Fort Dimanche, Ernso, par les hommes de Micanor de Waf Jeremi, une situation de tension régnait entre les quartiers de Pont Rouge allié de Fort Dimanche qui a perdu un de ses leaders et Waf Jeremi de Micanor présenté comme un traitre qui a retrouvé le camp ennemi.

16. Dans ce climat de tension entre groupes pro ou antigouvernementaux, la Police Nationale d’Haïti (PNH) comme pour prendre position, à travers son unité de blindés, le 10 mai 2020 tirait sur des jeunes à Pont Rouge en dehors des cas prévus pour l’usage de la force armée par des agents responsables de l’application de la loi. Cette attaque a fait deux morts : Yvenson JOSEPH et Fritz VIAU laissant chacun deux enfants mineurs. A l’occasion de cette attaque, le chef du gang de Pont Rouge, Yvon FRANCOIS alias Ti Yvon est blessé par balle au pied. Incapable de commander sa troupe, il est aussitôt remplacé provisoirement par Yvens A.c. comme nouveau chef du groupe.

17. Le samedi 23 mai 2020 est organisée à Delmas 2, sous l’obédience de Jimmy CHERIZIER alias Barbecue une rencontre avec la participation de Micanor aux fins d’envahir Pont Rouge.

18. Le dimanche 24 mai 2020, une coalition de troupes de Barbecue, Micanor, Ti Sonsonn et Ti Junior a d’abord attaqué Tokyo comme allié de Pont Rouge. Ils ont pillé, incendié des maisons et maltraité des gens qui ne participaient pas au combat mais trouvés sur leur passage ; ils ont poussé à la fuite Pablo, le chef de la base de Tokyo, avant de s’en prendre à Pont Rouge où ils ont tué, incendié des véhicules et des maisons à la ruelle (corridor) Deschamps. Le corps d’une personne tuée a même été calciné.

19. Rappelons que Pont Rouge était initialement composé de trois quartiers ou corridors (ruelles) comme les riverains les appellent : Deschamps – Dessalines (juste en face du Mausolée de l’empereur) et Charlotin Marcadieux. Mais quand Cité Soleil fut élevé au rang de commune, ces trois quartiers, ajoutés à ceux de Chancerelles, Fort Dimanche et village Waf Jeremi composent désormais le Bloc 1 ou Varreux 1 dans la configuration actuelle de la commune de Cité Soleil.

20. Pendant que le groupe de Barbecue, Sonson, Ti Junior et Micanor opèrent à Pont Rouge, d’autres groupes de la coalition appelée le G-9 (une coalition de neufs chefs de gang alliés au pouvoir), Djouma qui dirige Simon Pelé et Cité Militaire, Andrice ISCARD alias Iska, chef de Belecourt et Mathias qui remplace Ti Oungan à Boston forment une ceinture de sécurité pour bloquer tout renfort pouvant venir de Ti Gabriel de Brooklyn, allié de Pont Rouge.

21. Le lundi 25 mai 2020, la coalition dirigée par Barbecue a incendié de nouveau plusieurs maisons à Fort Dimanche et dans la zone de Nan Bayawonn dans le but d’éliminer la poche de résistance au pouvoir située à Pont Rouge.

22. Parallèlement, les hommes de Djouma ont occupé l’espace conduisant à Cité Militaire pour terroriser les habitants qui tentaient de fuir la zone de Pont Rouge. Ils ont enlevé Panès et Ti Roy (ainsi connu) dont on est sans nouvelle au moment de rédiger le présent rapport ; en outre, ils ont incendié le camp des sourds-muets sur la piste de l’aviation.

23. Le 26 mai 2020, la coalition préparait une intervention contre Ti Gabriel, intervention qui n’a pas eu lieu. La coalition bénéficiait encore de l’appui de l’Unité des Blindés de la Police nationale d’Haïti (Pnh) selon les riverains.

24. Si l’attaque contre Ti Gabriel n’a pas eu lieu ce jour-là, la coalition a quand même attaqué Bois Neuf et Projet Drouillard qui sont contrôlés par des alliés de Ti Gabriel. Elle a fait plusieurs blessés par balles dans ces quartiers.

25. Le 1re Juin 2020 ; le policier Wismick ARISTYL A1 ID : 09-21-06-10648 est tué par balles dans la cité. Les rumeurs de l’intervention imminente des troupes de la coalition pour déloger Ti Gabriel ont créé une situation de panique dans la cité et les soldats de Ti Gabriel étaient sur le qui-vive. C’est donc dans ces conditions que le policier a été tué.

IV.- MOBILE DES CRIMES PERPETRES AU PONT ROUGE

26. Depuis 2018 le président de la République, Jovenel MOISE, a du mal à se présenter au Pont Rouge le 17 octobre, date de l’assassinat du père fondateur de la Nation, le Généralissime Jean Jacques DESSALINES.

27. Le 17 octobre 2020 représente un véritable défi pour le pouvoir en place qui veut utiliser cette date pour show politique, une véritable démonstration de force de manière à prouver à la communauté internationale la capacité du pouvoir à imposer son programme politique pour la fin du mandat du Président MOISE incluant ce qui suit :
 Adoption d’une nouvelle constitution avant la fin de l’année 2020 par une assemblée constituante ;
 Réduction de la capacité de l’opposition à mobiliser les quartiers populaires ;
 Organisation de nouvelles élections sous l’empire de la nouvelle constitution en 2021 ;
 Assurance de la continuité du pouvoir au parti au pouvoir, le Pati Ayisyen Tèt Kale (Phtk).

28. Le pouvoir devra pour ce faire contrôler la région métropolitaine de Fontamara à Cité Soleil. Il faut se rappeler, que la zone sud de Port-au-Prince comprend quatre gangs : Gang Base Pilate, Gang Base Tibwa, Gang Base Gran Ravin et Gang Base Village de Dieu.

29. Chacun de ces gangs occupe une partie du territoire de la zone. Et le chef de la zone place des sous-chefs dans des espaces respectifs. Et les conflits sanglants sont souvent intervenus entre eux pour protéger ou étendre leur sphère d’influence. Le territoire est synonyme de pouvoir, de privilèges et d’argent. La situation se présente ainsi actuellement :

-  Base Pilate (ayant pour chef Ezechiel ALEXANDRE ID : Numéro de matricule : 11-PP-0689), contrôle un territoire qui s’étend au bas de 4ème et 5ème avenue Bolosse, 1ère et 2ème avenue, à côté du cimetière de Port-au-Prince, une partie débouchant sur Carrefour-Feuilles, portail de Léogâne, Cité Plus, Cité de l’Eternel et Corridor Kòkdò.

-  Tibwa (ayant pour chef Krisla), dirige un territoire du Haut de Martissant jusqu’à Fontamara 23, zone Denwi et Martissant 7.

-  Gran Ravin, dirigée par Bougoy et Ti Lapli avec pour zone d’influence Haut de 4ème et 5ème avenue Bolosse, Pont Breya et la zone communément appelée zòn pwojè.

-  Village de Dieu et ses zones avoisinantes dirigés par Manno.

30. Base Pilate et Base Tibwa (pro-pouvoir) s’opposent à Gran Ravin et Village de Dieu (anti-Pouvoir)

31. Les poches de résistance au Sud de Port-au-Prince sont donc Gran Ravin et Village de Dieu. Ainsi Bougoy et Ti Lapli de Gran Ravin, Manno et Izolan, Base 5 secondes doivent être neutralisés ou éliminés.

32. Au Nord de la capitale, Pont Rouge, Tokyo et Brooklyn doivent entrer dans les rangs ou leurs chefs neutralisés ou éliminés, et principalement, Ti Gabriel.

33. Aux dernières nouvelles, Ti Lapli et Bougoy auraient accepté de négocier la paix avec Krisla, chef de gang de Ti Bwa. Il ne resterait donc, à présent, que ceux de Village de Dieu, principaux alliés de Gran Ravin. Vont-ils tomber dans les rangs ? Selon des informations obtenues de citoyens vivant dans la zone, l’ancien caïd de la zone Arnel JOSEPH, emprisonné, aurait passé des instructions à Maf (ainsi connu) pour prendre le contrôle de la zone et rallier le G-9. Il s’en est suivi des affrontements entre les partisans de Manno et Izo contre ceux de Maf et plusieurs personnes sont mortes, puis brulées selon les résidents. La circulation dans la zone devient de plus en plus difficile.

34. C’est dans cet objectif que la coalition de neuf chefs de gang appelée le (G-9 an fanmi) et alliés est créée. La première étape pour cette coalition c’est de parvenir à l’unification des gangs des quartiers populaires de l’Ouest. Ensuite, elle va tenter d’en faire de même avec ceux des autres départements/et ou communes tels : le gang de 400 Mawozo dans la zone de Ganthier dirigé par Joseph Wilson alias Lanmò 100 jou, le gang d’Odma LOUISSAINT à Savien (anti pouvoir) dans l’Artibonite dont les affrontements avec les gangs de Barrage et de Jean Denis (pro-pouvoir) dirigé par un certain Ti Mépris, devenu homme lige de l’ex Député Profane Victor, font fuir les habitants de ces localités, situation qui rend impossible l’organisation d’élections dans le bas Artibonite.

35. Pont Rouge est donc au cœur d’un choix politique macabre. Il doit être basculé dans le camp du pouvoir ou réduit au silence avant la date fatidique du 17 octobre 2020, date de la démonstration de force du président. La commune de Cité Soleil dont Pont Rouge, Delmas et les 3 circonscriptions de Port-au-Prince sont au cœur de ce choix politique macabre, mais le signal devait être donné au Pont Rouge. Tel est le mobile des crimes perpétrés à Pont Rouge.

V.- Force Politique et électorale du G-9 et alliés

36. Dans les quartiers populaires, les élections ne sont jamais vraiment libres. Le choix des chefs de gang et des seigneurs de guerre se reflète souvent dans les urnes. Ce n’est plus un secret pour personne. Dans ce contexte où près d’un tiers du territoire national est contrôlé par des gangs, le poids politique des gangs sur les prochaines élections ne fait l’ombre d’aucun doute. L’exemple des élections gagnées par la violence et la fraude et validées en 2015 ne laisse pas le pouvoir insensible. Et c’est pourquoi le pouvoir est associé à la formation du G-9. Ne pouvant compter sur l’institution policière, qui est de nos jours, traversée par des contradictions profondes, des dissensions internes et une situation de rébellion déclarée, le régime en place joue la carte des gangs pour se renouveler.

37. Avec le G-9, le pouvoir cherche à contrôler l’axe : Fontamara – Cité Soleil aux fins d’imposer le silence à ses adversaires et remporter par tous les moyens les prochaines élections et assurer le retour au pouvoir de Joseph Michel MARTELLY.

38. Le G-9 est constitué de neuf chefs de gang qui contrôlent des territoires spécifiques. Ils ont aussi des alliés. Il s’agit de :

1.- Jimmy CHERIZIER alias Barbecue (zone d’influence Delmas : 2-24) ;
2.- Serge ALECTIS alias Ti Junior, Nan Chabon, la Saline
3.- Andris Iscard alias Iska, Belecourt
4.- James ALEXANDER alias Sonsonn , Baz Krache Dife, rue Saint-Martin/Rue Porcelaine (derrière Lacroix)
5.- Christ-Roy CHERY alias Krisla, Nan Ti bwa, Martissant, Fontamara
6.- Jean Emilio MICANOR, Waf Jeremi
7.- Coby, Chancerelles
8.- Mackenson, Pont Rouge
9.- Desange ROMANE alias Déporté (Delmas 2/Tokyo)
10.- Base Pilate (une nébuleuse de policiers/ Ezechiel Alexandre, 11-PP-0689)
11- Jonès, Terre Noire
12- Manilo, La Saline
13- Djouma Albert, Simon Pelé
14- Jude, Fort Dimanche
15- Mathias SAINTIL, Boston Cité Soleil

39. Ces chefs de gang cherchent à étendre leurs sphères d’influence au profit du pouvoir, à chasser les chefs de gangs hostiles au pouvoir et à installer à leur place des gens qui leur sont proches.

40. Les manifestations organisées par l’opposition démarraient dans le temps en face de l’église de St Jean Bosco. De nos jours, la bande à Ti Junior, Sonsonn et Barbecue interdit toute forme de rassemblement en ces lieux. Est-ce pourquoi, elles démarrent désormais au Carrefour de l’aéroport appelé : Carrefour de Résistance. Les axes : Delmas 2-Delmas 24, Cité Soleil – Pont Rouge, La Saline-Tokyo, Ruelle Mayard au Bel-Air représentent indéniablement une grande force mobilisatrice. Si ces axes sont contrôlés par le pouvoir à travers le G-9 et alliés, le pouvoir peut mettre en échec ceux qui voudront contester par la rue les décisions importantes en fin d’année dans la perspective de se renouveler et faciliter le retour au pouvoir de Martelly par des élections truquées tant au niveau du pouvoir législatif, local que présidentiel. D’ailleurs, certains candidats aux prochaines élections (liés à/ou issus des gangs) sont impliqués dans cette stratégie.

41. Pour se faire une idée du poids électoral du G-9 et alliés, on peut regarder la carte électorale des dernières élections pour ces quartiers populaires :

● Ti Gabriel à lui seul, avec son influence sur les zones de Soleil 9 à 17, Linto, Ti Ayiti, Brooklyn et Cité Gérard contrôle 25-30% de l’électorat de Cité Soleil à travers notamment deux (2) centres de vote situés l’un au lycée de Cité Soleil et l’autre à Projet Drouillard.

En chassant les alliés de Ti Gabriel à Projet Drouillard et Bois-Neuf, le pouvoir prendrait le contrôle de cet électorat important de la zone nord de Port-au-Prince avec :
-  Projet Drouillard comptant 54 bureaux de vote ;
-  Lycée de Cite Soleil : 25-30 bureaux de vote
-  Building 2004 (zone d’influence de Barbecue) : 60 bureaux de vote ;
-  Sonson : pour le contrôle des Bureaux de vote à Derrière Lacroix, Bas Bel-Air, rue Porcelaine ;
-  Ti Junior pour le contrôle des bureaux de vote à La Saline ;

• Du côté sud de la Capitale, Gran Ravin et Village de Dieu sont hostiles au pouvoir, ce dernier veut prendre le contrôle total de cette zone avec :
- Base Pilate et Krisla qui ont pour mission de neutraliser les zones

VI.- FORCE ECONOMIQUE ET SOCIALE DU G-9 ET ALLIES

42. Les chefs de gang exercent sur les territoires qu’ils contrôlent de véritables pouvoirs étatiques. Ils font payer les impôts, l’électricité, les places dans les marchés publics, les chauffeurs des camions de transports publics, les candidats pour leurs meetings et l’affichage de photos ou affiches publicitaires. En outre, ils rançonnent les commerçants/petits détaillants, les hommes d’affaires, les politiciens. De plus, ils volent, détournent des camions de marchandises et réalisent des actes de kidnapping. Bien plus, Ils travaillent comme agents de sécurité rapprochée de certains élus et certains fonctionnaires de l’État, font placer leurs proches dans certaines administrations communales et bureaux de certains parlementaires sans compter le fait qu’ils exécutent certains projets sociaux grâce à l’appui d’organisations non gouvernementales (ONG), de certains hommes d’affaires et des pouvoirs publics.

43. Dans la perspective des prochaines élections et pour renforcer le pouvoir économique et social du G-9 et alliés, selon des informations concordantes, sur intervention de Christ-Roy CHERY alias Krisla auprès du Palais National, le pouvoir a placé à la tête de la Caisse d’assistance sociale (Cas) Frantz IDERICE. La Cas est, depuis quelque temps, considérée comme une vache à lait des politiques, soit pour s’enrichir indûment ou pour faire du clientélisme politique.

44. Questionné sur ses relations avec le G-9, le nouveau directeur de la caisse d’assistance sociale, Frantz IDERICE, nie toute relation avec le G-9. Il déclare qu’il est un licencié ès Sciences Economiques de la Faculté de droit et des sciences économiques de Port-au-Prince (Fdse) et fut président de sa promotion, la promotion Henri BAZIN. Il a bouclé le cycle de formation en gestion des affaires à l’Institut national de gestion et des hautes études internationales (Inaghei) et prépare actuellement une maitrise en ligne en Économie du développement à l’Université Madison International.

45. Frantz IDERICE se présente plutôt comme un ancien cadre du Mouvement de la Troisième Voie (Mtv/AYITI) du Dr. Reginald BOULOS. Il fut responsable de logistique et de base de données à Mtv. Il a démissionné de son poste à Mtv le 27 mai 2020, quelques jours avant son installation à la Cas. Il informe que son nom a été proposé au chef de l’État par les étudiants grévistes de la Faculté de droit et des sciences économiques de Port-au-Prince (Fdse) et supporté par d’autres organisations estudiantines au cours d’une rencontre au Palais National entre le Président de la République, certaines organisations estudiantines de l’Université d’État d’Haïti, certains Petrochallengers et d’autres organisations sociales.

46. Si son nom est lié à Krisla, c’est tout simplement parce qu’il a vécu longtemps, ce, jusqu’en 2017, à Fontamara 27, qui est la zone d’influence de Krisla et déplore le fait que son lieu de résidence passée puisse être utilisé contre lui, malgré sa compétence, dans l’accession à un poste de responsabilité où il entend servir son pays. « Je n’ai jamais rencontré ni parlé avec Krisla » a-t-il confié à un enquêteur de la Fjkl. Il n’a jamais rencontré le président Jovenel MOISE ni parlé avec lui, avant sa nomination ; toutefois, il a eu un entretien téléphonique avec son chef de Cabinet.

47. Si son nom a été effectivement proposé au Chef de l’État par les étudiants grévistes de la Faculté de Droit, l’influence de Krisla auprès du Palais National a joué un rôle déterminant dans sa nomination. Le pouvoir renforce donc le pouvoir économique du G-9 dans la perspective des prochaines élections.

VII.- Les dessous de l’acharnement contre Gabriel JEAN-PIERRE alias Ti Gabriel–Pourquoi ce chef de gang qui a servi le pouvoir est-il tombé en disgrâce ?

48. Le nom de Gabriel JEAN-PIERRE alias Ti Gabriel est généralement associé à celui de l’ancien député de Cité Soleil, PIERRE Lemaire, que la Fjkl a rencontré dans le cadre de cette enquête.

49. Ti Gabriel est comme tous les chefs de gang. Ils sont généralement versatiles. Ils changent de position politique au gré de leurs intérêts du moment et parfois jouent le double jeu pour ne rien laisser passer.

50. Élu sous la bannière de Renmen Ayiti, le député PIERRE Lemaire a intégré le groupe des parlementaires pour Haïti (Aph), proche du pouvoir. Il a œuvré pour rétablir la paix dans la cité et n’a jamais caché les rapports privilégiés qu’il entretient avec Gabriel JEAN-PIERRE alias Ti Gabriel dans la zone de Brooklyn.

Le championnat de football, que le parlementaire a initié et financé dans la Cité, était placé sous la gestion de Gabriel. L’homme d’affaires Réginald BOULOS, de son côté, offrait des motos dites motos boxers. En outre, sur la demande du parlementaire, M. BOULOS a facilité le remplacement de transformateurs électriques dans cinq zones de Cité Soleil, qui en manquaient. Lors de la finale du championnat de football, tenue en juillet 2019, l’homme d’affaires Réginald BOULOS, invité à prendre la parole avant la remise des trophées, a tenu les propos suivants : « Kote vòlè yo chita se nan Palè, kote vòlè yo chita se nan Palman an, depite Lemaire se yon eksepsyon ». A partir de cette déclaration de Boulos, le député Prophane VICTOR, dont le nom est lié au gang de Odma de Savien à la Petite Rivière de l’Artibonite, proche du Palais National, lui a déclaré : « Ou trayi ! ».

51. Il a commencé, à partir de cette déclaration de son collègue de la Petite Rivière de L’Artibonite, à avoir des difficultés avec le Palais national, où il fut de plus en plus perçu comme faisant partie des opposants du pouvoir.

52. Pendant la période de « pays lock » le président MOISE lui a fait comprendre que Ti Gabriel et Ti Ougan sont ceux qui alimentent la mobilisation contre lui dans la cité. Le député PIERRE Lemaire, pour rassurer le Président, l’a mis en contact par téléphone avec Ti Ougan et Ti Gabriel. « Mwen fè li pale ak nèg yo, li voye kòb ba yo », a-t-il déclaré aux enquêteurs de la Fjkl.

53. Le 29 novembre 2019, Ginel LOUIS alias Ti Ougan est abattu par des hommes du chef de gang Iska. Dès lors, le pouvoir a laissé entendre qu’il contrôlait désormais tous les quartiers de Cité Soleil, sauf Brooklyn contrôlé par Ti Gabriel, proche du député PIERRE Lemaire, le pouvoir entendait éliminer ce dernier obstacle, selon le parlementaire qui recevait désormais des menaces de plus en plus fréquentes. Il décida alors de quitter le pays le 3 novembre 2019 pour Orlando (USA). Il faisait le va-et-vient pour revenir fin décembre 2019 au pays. Le président de la Chambre des députés, Gary BODEAU, lui conseilla vivement de repartir, car il est ciblé par le pouvoir, lui a-t-il confié.

54. Voilà pourquoi Ti Gabriel tombe en disgrâce et est devenu une cible à abattre. L’ex-parlementaire renonce, de ce fait, à l’idée de se représenter et envisage de se réfugier aux États-Unis d’Amérique.

VIII.- Bilan provisoire

55. Il est difficile d’établir un bilan définitif des événements de Pont Rouge pour les raisons suivantes : Premièrement, la situation dans la zone est toujours tendue. Il est pratiquement impossible de se présenter sur les lieux pour faire le décompte des maisons ou véhicules incendiés, rencontrer les blessés, les parents des personnes tuées. Deuxièmement, les chefs de gangs développent, de nos jours, une stratégie pour effacer les traces de leurs victimes en brûlant ou en enterrant les cadavres. Toutefois, selon les informations fiables dont nous disposons, il est permis d’établir le présent bilan provisoire, lequel prend en compte seulement les cas survenus dans les évènements du Pont Rouge à l’exclusion des autres cas enregistrés dans d’autres évènements connexes.


A- Morts : 6

1- Yvenson JOSEPH
2- Fritz VIAU
3- Ricardo Étienne
4- Deux (2) cadavres non identifiés dont l’un est carbonisé sur les carcasses d’un véhicule et un autre recouvert de drap blanc qu’on peut identifier dans la vidéo circulant sur les réseaux sociaux.
5- Ernso A.C.


B- Disparitions forcées : 3

1- Panès A.C.
2- Ti Roy A.C
3 - Ti Joël A.C.

Panès et Ti Roy ont été interceptés par Djouma, le chef de Simon Pelé au moment où ils tentaient de fuir la zone de Pont Rouge au cours de l’attaque du 25 mai, tandis que Ti Joël a été maitrisé et emmené par les hommes de Barbecue au cours de l’attaque du 24 mai et on est jusqu’ici sans nouvelles de ces trois personnes.


C- Maisons incendiées :

7 maisons incendiées à Pont Rouge en plus des préfabriqués du camp des sourds-muets incendiés par les hommes de Djouma.

VIII.- Conclusions et Recommandations

56. L’enquête révèle qu’il y a un effort d’organisation des gangs armés en milice pour permettre au pouvoir en place de se renouveler. Pont Rouge, la commune de Cité Soleil, Delmas et les trois circonscriptions de Port-au-Prince sont au cœur de cette stratégie macabre.

57. Si le plan aboutit, Haïti sera officiellement et légalement un État voyou, un ordre public assassin. Et les droits humains continueront à être massivement et systématiquement violés.

58. Les citoyens doivent se réveiller dès maintenant pour faire échec à ce plan macabre.

59. La Fondasyon Je Klere (Fjkl) recommande la création d’une commission d’enquête indépendante avec le support du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme pour faire la lumière sur ces douloureux évènements et la multiplication des actes de criminalité, de disparitions forcées, de viol, d’incendies criminels, d’enlèvements, d’exécutions extrajudiciaires qui constituent le lot quotidien des habitants des quartiers populaires en particulier et de la population en général et que justice soit rendue aux victimes.

[1Voir : www.fjkl.org: Terreur à la Saline : la FJKL déplore l’incapacité de l’État à garantir la sécurité des citoyens et des citoyennes

[2Voir, www.fjkl.org.ht: Conflit au Bel-Air la Fjkl s’inquiète de l’instrumentalisation politique des gangs armés