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Haïti/18 mai 2020 : la fête du drapeau et de l’université au défi du Covid-19


mercredi 17 juin 2020

Par Jhon Picard Byron [1], Jean Marie Théodat [2] & Nixon Calixte [3]

Soumis à AlterPresse le 17 juin 2020

Cet article fait écho et prolonge les temps forts d’une table-ronde virtuelle – en ligne – organisée le 18 mai 2020. Dans un premier temps, il esquisse l’historique des premiers moments de l’Université d’Etat d’Haïti ci-devant « Université d’Haïti » qui, s’appuyant sur des travaux menés dans le cadre du programme de recherche « L’ethnologie en Haïti. Faire l’histoire de la discipline pour accompagner son renouveau », rend compte de la signification de la tradition associant la fête du drapeau à celle de l’université. Puis, il expose, dans un second temps, de manière succincte le questionnement de la politique du gouvernement en matière d’enseignement supérieur. Enfin, il présente les avancées/réalisations des laboratoires, des chercheurs sans labos et des entités de l’UEH qui contrastent avec des maigres ressources financières dont dispose l’institution. N’ayant pas abordé les années 1960 et 1980 dans l’historique, on remet à une autre occasion les questionnements spécifiques sur l’ancrage de l’absence de politique publique caractéristique du pouvoir actuel.

I

Le 18 mai 2020, des professeur.e.s de l’UEH se sont réuni.e.s pour célébrer la fête du drapeau et de l’université selon la tradition établie par les aînés. Les circonstances obligent, cet évènement s’est tenu en ligne grâce au service TICE de l’UEH. Les premiers intervenants de ce petit rassemblement qui était initialement prévu pour être une table-ronde, Lucie Carmel Paul Austin, Ronald Jean-Jacques, Jhon Picard Byron, sont revenu.es sur le contexte de fondation de l’Université d’Haïti qui deviendrait en 1960 l’Université d’Etat d’Haïti. La loi de création de l’Université d’Haïti, dite loi du 4 août 1920, a été évoquée à maintes reprises. Nous avons passé en revue les figures politiques qui ont marqué la constitution embryonnaire de cette université durant la première moitié du 20e siècle. Ont été évoquées notamment celles de Dantès Bellegarde, le ministre de l’Instruction publique qui avait pris l’initiative de la loi du 4 août 1920 ; de Jean Price-Mars, premier Recteur de l’UH en 1956 ; de Maurice Latortue, doyen de l’École Polytechnique d’Haïti [4], qui dirigeait l’UH embryonnaire, parmi tant d’autres.

La loi de 1920, les circonstances politiques de l’époque, les figures intellectuelles, politiques et littéraires, d’autres initiatives comme la fondation, en 1920, de l’Union patriotique puis, vers 1923, de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie… Tout cela a participé d’une dynamique dans laquelle l’Université d’Haïti adviendrait comme un projet vital, dans un contexte de résistance à l’Occupation américaine (1915-1934). Des éléments des élites haïtiennes — qui ont compris l’intérêt de la culture et de l’instruction publique dans la résistance à l’Occupant (culture latine, pour Dantès Bellegarde, culture paysanne avec ses survivances africaines, pour Jean Price-Mars) — en sont venus à poser la nécessité de mettre en place une Université. Ces grands serviteurs de l’État avaient à l’esprit l’importance d’une telle institution dans la construction d’une Nation, dans l’engendrement d’un véritable Etat-nation. Diplomates de carrière pour la plupart, ayant été en poste dans les plus grandes capitales d’Europe (Paris, Berlin), ils ont compris le rôle, l’impact que les universités ont pu avoir dans la formation d’un Etat-nation, dans les changements de cap, l’impulsion que les pouvoirs d’Etat ont pu donner à leur société par le biais de leur université : l’Université de Berlin fondée trois ans après la défaite de la Prusse face à la Grande armée de Napoléon ; l’Université de Paris refondée après la défaite de 1870 de la France face à l’Allemagne entraînant la perte de l’Alsace-Lorraine (Macherey 2011).

Anciens élèves et anciens professeurs au Lycée national, Dantès Bellegarde et Jean Price-Mars ont occupé, respectivement, les fonctions de directeur de l’instruction publique (1904) et d’Inspecteur général de l’instruction publique (1912 et 1915). Marqués par l’adage selon lequel l’éducation élève une nation, ils étaient bien au fait du rôle de l’université dans les grandes révolutions qui ont bouleversé les sociétés européennes. Ministre de l’instruction publique entre 1918 et 1921, Dantès Bellegarde profita de la franche collaboration de son ami Jean Price-Mars, ancien ambassadeur plénipotentiaire d’Haïti à Paris, qu’il a fait réintégrer le Lycée National (1918-1930). Les deux hommes ont des positionnements politiques différents. L’un s’est laissé convaincre par Louis Borno de collaborer avec le gouvernement de Sudre Dartiguenave, aux ordres de l’occupant américain, l’autre est à fond dans la résistance à l’occupant pendant qu’il exerce son métier de professeur au Lycée Alexandre Pétion ci-devant Lycée national. Cependant ils sont d’accord sur l’essentiel : l’intérêt supérieur de l’État. Ils sont ainsi à l’origine d’initiatives pionnières d’une grande portée scientifique et académique, entre autres, la fondation en 1923 de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie.

La création de la Société comme de l’Université, pour Price-Mars qui a été un membre influent de l’Union patriotique, participait pleinement de la résistance à l’Occupation et de son projet de voir Haïti devenir un véritable Etat-nation. Le projet d’Université d’Haïti fut torpillé par l’occupant, qui flaira aussitôt le danger d’une élite éclairée mobilisant la jeunesse autour d’idées hostiles à sa présence. Il fallut attendre les années 1950 pour voir se concrétiser pareil projet. Price-Mars fut nommé Recteur de l’Université d’Haïti par le président Paul Magloire. Dantès Bellegarde a souvent rappelé l’implication de Price-Mars dans le projet dès son origine (Fouchard & Paul 1956).

Marquée par la présence de ces figures précitées et d’autres, la période d’Occupation (1915-1934) a été un moment de renaissance d’une tradition intellectuelle et scientifique dont la période comprise entre la fin du 19e et le début du 20e siècle a été l’âge d’or (avec les travaux de François Denis Légitime, Louis Joseph Janvier, Joseph Anténor Firmin, Duverneau Trouillot, Hannibal Price, etc.). Il faut donc voir dans la mise en place de cette université une manière de consolider cette tradition intellectuelle et scientifique, de la maintenir, de l’institutionnaliser afin qu’elle serve la nation appelée à se régénérer. On comprend cela quand dans son « discours de réception de Price-Mars comme recteur de l’université », Maurice Latortue lui rend hommage pour « [avoir intégré] à l’Université d’Haïti [...][l’] Institut d’ethnologie [5] [que Price-Mars avait fondé en 1941] » (Fouchard & Paul 1956 : 50).

Il a fallu relever la signification de cette coïncidence entre fête du drapeau et fête de l’Université ; la signification de la formule « l’université, gardienne du drapeau ». Le détour par l’histoire s’est avéré utile et nécessaire.

II

Mais, l’objet de notre rencontre était aussi de questionner la politique [6] gouvernementale de l’Université ou de l’enseignement supérieur. Car, si pour nous universitaires, l’idée selon laquelle le développement du pays et « la construction de la nation politique » passent par le renforcement de l’enseignement supérieur est une vérité de La Palice, il en va tout autrement pour le pouvoir qui ne voit pas la nécessité de disposer de hauts fonctionnaires de la qualité des Bellegarde et Price-Mars, porteurs d’une vision cohérente et moderne de la nation en transformation.

Dans les hautes sphères de l’Etat, le testament de Bellegarde et de Price-Mars n’a pas d’héritiers. En témoignent les faits suivants : le refus manifeste des pouvoirs publics de doter l’université de moyens lui permettant de répondre aux grands défis de la nation dont la demande des bacheliers d’accès à l’enseignement supérieur (voir : le pourcentage accordé par l’Etat à l’éducation dans le budget national) ; de ne pas doter l’UEH de budget lui permettant d’intégrer de nouveaux professeurs ;de maintenir dans la précarité la condition enseignante en général ; un refus de créer des conditions respectant la dignité de nos étudiants en leur donnant accès aux soins de santé, entre autres.

C’est pourtant dans ces conditions enseignantes et estudiantines précaires que l’UEH tente au quotidien de remplir sa mission, qui est triple : la formation, la recherche et les services à la communauté des professionnels mis à la disposition de la société.
Les discussions du 18 mai 2020 ont porté sur ces conditions matérielles et structurelles — du développement de la formation et de la recherche à l’UEH — qui devraient permettre à cette institution de jouer son rôle dans la transformation de la société.

En ce jour solennel, on avait à l’esprit tout ce qui a été accompli en vue d’engager l’UEH dans la voie de la recherche. Les résultats, certes, sont modestes, mais significatifs, vu le peu de moyens disponibles pour les projets de recherche de façon générale.

Communiquer autour de ces travaux, faire savoir au contribuable à quoi sert l’argent investi dans l’enseignement et la recherche dans un souci de service à la communauté, est bien entendu une préoccupation de chaque instant. Les signaler à l’attention du public est aussi une manière d’inviter les pouvoirs publics à assumer leurs responsabilités en vue de relever le niveau de la production scientifique à l’UEH. L’idée ne serait pas juste d’afficher un satisfecit ou de s’auto-encenser, mais de faire valoir nos potentiels tout en mettant en évidence les nombreux défis institutionnels à relever.

Faute de l’avoir fait, l’Université, au recteur de laquelle il revient de prononcer un discours solennel lors de la cérémonie de commémoration de la fête du drapeau le 18 mai 2020, est décriée dans la presse. Passant ainsi sous le boisseau les réalisations en matière de recherche et de publication par les laboratoires depuis les dix dernières années, elle a constaté l’inanité de la recherche et l’absence de l’Université sur le terrain en pleine crise liée à l’agitation sociale et à la pandémie du Covid-19.

C’est mal comprendre le rôle de l’Université dont l’activité est à la fois dans les laboratoires et les cabinets de recherche où ne va pas l’œil profane, mais aussi sur le front social où en tant qu’acteurs du quotidien, nos collègues et étudiants essaient d’insuffler un élan patriotique, scientifique et éthique au corps social en général.

Nous ne partageons pas cette nostalgie de l’expertise par le « béton » qui a souvent permis à des politiciens en panne de légitimité de se faire un nom à peu de frais. La stratégie frondeuse avec vacarmes et tapages qui a été choisie par certains universitaires et qui a enchanté la presse, n’a servi qu’à faire la courte échelle à des opportunistes assoiffés de pouvoir.

Nous pourrions légitimement reprocher à la presse de ne pas relayer les résultats de nos travaux lorsqu’il s’en trouve de très sensibles, dans des domaines précis où notre expertise est reconnue. En sciences de l’agronomie, en psychologie, en anthropologie, en sociologie, en histoire, en géographie, en géophysique, en géologie, en architecture, en urbanisme, en linguistique, en philosophie, … des travaux de fond sont conduits qui suscitent l’intérêt des collègues des universités étrangères et de la presse spécialisée. Point n’est besoin de battre tambour pour dire que certains travaux se font dans la discrétion, car les publications ne se lisent, dans un premier temps, qu’entre spécialistes, jusqu’à ce que les mass media fassent leur travail de vulgarisation auprès du public. Ce lien est à inventer, car cette passerelle vitale entre les publications scientifiques et la presse grand public, si elle est rompue, empêche le partage des savoirs et la démocratisation de l’accès à l’information. Journalistes et chercheurs devraient travailler à informer le public dans un esprit de probité, d’indépendance et de courage, avec un souci de synergie et de solidarité, pas de concurrence.

III

Ainsi donc, nous tenons à relever à l’attention des intéressés les réalisations, actions de recherche des laboratoires et les formes de service à la communauté prises par l’effort de recherche au sein des entités de l’UEH. A travers les partenariats évoqués ci-dessous, on découvre aussi qui est au courant de l’existence de ces laboratoires et entreprennent même de leur faire confiance.
L’après-séisme fait coïncider une augmentation sensible du nombre de jeunes docteurs et la multiplication des laboratoires à l’UEH. Le contexte facilite aussi une égale vitalité entre sciences et SHS. Les nouveaux laboratoires varient dans leurs formes, dans leur mode d’insertion, dans leur mode d’organisation, comme dans leurs règles de recrutement ou encore dans leurs positionnements stratégiques. Certains s’intègrent bien au paysage strictement académique. D’autres sont bien en phase avec la commande sociale en matière de recherche et développement en direction des entreprises publiques et privées. D’autres encore affectionnent le contact avec les acteurs sur le terrain, les petites échelles d’interventions, les focalisations qui vont de l’échelle moyenne au micro-cadrage. Certains réussissent même, à des degrés divers, la synthèse de tout ou partie des trois modes d’insertion évoqués. Dans tous les cas, les nouveaux laboratoires renforcent un dispositif qui fonctionnait tant bien que mal.

Combien de laboratoires à l’UEH

Plus d’une douzaine de laboratoires sont formellement répertoriés à l’UEH, toutes catégories confondues, à côté de structures quand même assez rares dont le fonctionnement participe de la vie de laboratoire dans une actualisation originale où la chose peut se donner paradoxalement sans le mot.
Au seul plaisir d’énumérer l’ensemble, mentionnons :
• Le Centre en Population et Développement (CEPODE)
• Le Centre d’ingénierie rurale et de géomatique (CIRG)
• Le Groupe de Recherche en Agriculture et Santé Publique (GRASP)
• L’Institut National de Recherche sur le Sel et la Santé (INARSSAN)
• Le Laboratoire de recherche en Sciences Economiques et Juridiques (LASEJ)
• Le Laboratoire des Sciences pour l’Environnement et l’Energie (LS2E)
• Le Laboratoire Haïtien d’Etudes Latino-Américaines et Caribéennes (LHELAC)
• Le Laboratoire Médecine Ethique et Société (LABMES)
• Le Laboratoire d’urbanisme résilient (URBALAB)
• Le Laboratoire Langages, Discours, Représentations (LADIREP)
• Le Laboratoire Langue, Société, Education (LANGSE)
• L’Equipe Mobiquité, bases de données et système (MBDS Haïti)
• L’Unité de recherche en Energie et Technologie Alternatives (URETA)
• L’Unité de recherche en Environnement (URE)
• L’Unité de Recherche en Géosciences (URGEO)

Ces structures de recherche connaissent en réalité un niveau de développement assez inégal. Une poignée n’a même pas vraiment le statut de laboratoire. Quelques-uns se démarquent néanmoins en voyant leur maturité consacrée internationalement. Ainsi, depuis 2016, URGEO [7], LANGSE [8] et LADIREP [9], sont habilités à recevoir et encadrer des doctorants dans le cadre du Collège Doctorale d’Haïti (CDH), à la suite d’un audit international commandité par l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Les autres laboratoires de la liste s’inscrivent graduellement dans une dynamique de renforcement. Qui plus est, tous disposent d’un programme de recherche avec emphase sur les défis actuels de la société haïtienne contemporaine.
Une recherche massivement appliquée, voire essentiellement impliquée

Contrairement aux idées reçues, les laboratoires de l’UEH s’investissent beaucoup dans la formation, le conseil et la dissémination des savoirs. Le développement durable, la R&D pour l’industrie et les entreprises, l’accompagnement des acteurs de terrain, sont des facteurs importants de ralliement pour ces équipes qui manifestent par-là un intérêt certain pour les problèmes concrets de la société haïtienne. Très attachés à leurs programmes, les laboratoires privilégient souvent l’action, unique ou répétitive, mais concrète.

URETA un cas typique. Ce laboratoire mène, depuis sa fondation en 2013, un plaidoyer pour ainsi dire concret en faveur des énergies renouvelables et alternatives. Pour mieux contribuer à la réduction des dégâts sur l’environnement, URETA a déployé ses efforts dans trois directions complémentaires : les technologies de cuisson via la certification de réchauds améliorés, en partenariat avec l’USAID ; la réflexion conjointe entre universitaires et acteurs de terrain, à l’occasion notamment de l’université d’été « Economie circulaire : enjeux, technologies appropriées et alternatives pour Haïti », en septembre 2018 [10] ; la formation, par enchainement de séminaires intensifs, de 33 cadres et techniciens de haut niveau, avec le concours d’experts locaux et internationaux, dans le cadre du réseau RENET (2013-2017) supporté par les coopérations espagnoles et cubaines [11].

Côté formation, vulgarisation, réflexion. Le LASEJ est à l’origine d’une Chaire sur le Commerce International dont la réalisation-phare est un Forum d’un semestre autour du thème de l’Intégration commerciale d’Haïti, en 2017. Cette activité avait mobilisé une dizaine de professeurs et de professionnels de la place ainsi qu’une cohorte d’étudiants finissants de la FDSE et d’autres facultés. Un financement était apporté par le Programme d’Appui à la mise en œuvre par Haïti du Marché Commun de la CARICOM (CSME, Caribbean Single Market Economy) [12].

De façon encore plus organique, et certainement bien plus nuancée, URGEO est à l’origine du Master en géosciences, à la Faculté des sciences. (Voir ci-dessous).

URBALAB, créé récemment, est connecté au programme URBATER dont la vocation est de former, pour l’instant avec un appui de la coopération universitaire belge (ARES-CCD), des professionnels compétents aptes à relever le défi d’un urbanisme résilient dans la perspective d’une reconstruction responsable de la capitale dévastée en 2010 par un séisme. Plus spécifiquement, les quartiers précaires et autres bourgades de Port-au-Prince et de la province, s’inscrivent aussi dans son champ de vision.

Volet expertise et accompagnement. Les équipes de la FAMV apportent au secteur agricole en général, à l’industrie agro-alimentaire en Haïti en particulier, comme au pilotage des organisations et des projets, par l’apport d’une expertise, pendant longtemps unique, en gestion de projets, en technologies alimentaires ou en phytopathologie. De cette façon, la faculté toute entière apparait comme le laboratoire de recherche et développement de tout un secteur. Déjà, elle a un lien quasi-organique avec le Ministère de l’agriculture qui en fait son partenaire de prédilection.

Une mention spéciale revient à l’équipe animant le master délocalisé Mobiquité, bases de données et systèmes (MBDS Haïti) à la Faculté des sciences (FDS). Cette équipe accomplit, par le truchement des étudiants qu’elle forme et encadre régulièrement, depuis 1999, un travail de haut niveau en matière de développement de systèmes d’information et de renforcement des bonnes pratiques au sein des grandes entreprises en Haïti.

En plus d’avoir contribué au renforcement de la qualité de service du secteur bancaire en Haïti, le MBDS a intégré par le passé des consortiums qui l’ont amené à s’investir dans des programmes d’envergure internationale où les problématiques locales ne sont pas moins au centre des préoccupations. Il a ainsi participé au projet sur la traçabilité du café haïtien, du champ de culture aux grandes villes françaises, dans une perspective de commerce équitable. Une plateforme de promotion de l’artisanat régional dans la Caraïbe a aussi été développée, avec le soutien de partenaires cubains et de l’Université Nice Sophia Antipolis (France), leur partenaire historique et quasi-organique.

Le projet comme outil de plaidoyer. L’équipe du LASEJ a élaboré un Projet sur l’Economie sociale et Solidaire, à l’écoute des acteurs économiques engagés dans la production maraichère. L’objectif poursuivi est de développer in fine un incubateur pour petites entreprises. Le laboratoire discute aussi avec des instances de l’Etat haïtien dans la perspective d’aboutir à un projet portant sur le développement du marché des hydrocarbures en Haïti et sur les stratégies de réforme de ce marché.

LADIREP, LANGSE, deux laboratoires têtes de pont en SHS

Jusqu’ici, on peut trouver que la pertinence sociale prime sur la performance proprement académique. LADIREP et LANGSE permettent de nuancer le constat, quoique ces laboratoires prennent surtout l’option de la montée en productivité. Pour ce faire, cette stratégie emprunte les deux voies royales : la formation de jeunes doctorants : 3 thèses soutenues sur 10 encadrées pour LANGSE ; 2 sur 4 pour LADIREP [13] ; les manifestations scientifiques qui sont autant d’occasions d’analyser, de partager, de discuter en communauté, avant de publier. Des choix stratégiques dans les alliances et le positionnement, permettent de bien apprécier les efforts des deux côtés.

L’optique inter-facultaire et le pari de la pluridisciplinarité. LADIREP se positionne tantôt comme organisateur, tantôt comme partenaire, depuis 2013, de nombreuses activités scientifiques insérées dans un programme de recherche, donnant lieu à des publications et produisent par elles-mêmes des effets structurants. Le Colloque sur « L’ethnologie et la construction de la nation politique, du peuple, du citoyen en Haïti », organisé en 2012, s’adjuge une place de choix dans l’histoire du groupe. Il précède la création formelle du laboratoire et participe en même temps du programme qui avait trouvé un financement de l’IRD dans le cadre de la JEHAI 2013-2016, sous le titre « L’ethnologie en Haïti. Faire l’histoire de la discipline pour accompagner son renouveau ».

Le chronogramme des activités sur les cinq dernières années fait état des événements suivants : Participation à des colloques via ses membres : Colloque ICAN (la Havane, octobre 2019), 8e Congrès du Collège des humanités médicales (COLHUM) (Paris, juin 2019), 2nde édition de la nuit de philosophie à l’UNESCO (novembre 2019), 30e Conférence annuelle de la HSA (novembre 2018, Port-au-Prince) ; Une douzaine de missions à Paris et dans le reste de la France, pour contribuer à l’édition de travaux spécialisés, intervenir à des colloques, animer des séminaires d’études, soutenir une thèse, etc. ; Co-organisation de Colloques à Paris (Colloque « Littérature haïtienne dans la Caraïbe », novembre 2019) ou à Port-au-Prince (Colloque « Construction du sujet », 10-12 Avril 2019 ; Journées d’études internationales « Penser les "hors" lieux du politique », 24 et 25 avril 2018 ; Colloque de clôture de la JEHAI, mai, 2017 ; Colloque SOHA, mars 2016 ; Colloque « Présence protestante », juin 2016 ; Journées d’étude « Histoire de l’Ethnologie en/sur Haïti », novembre 2015 ; Animation du séminaire « Généalogie de la diversité. Entre politique et anthropologie » au Collège international de philosophie (Paris, déroulement : mars-avril 2017 ; préparation : septembre-octobre 2016) ;

Jusqu’à 2016, le laboratoire totalisait une trentaine de publications pour autant de contributions à des colloques, des séminaires et des journées d’études. Pour moitié ces publications sont des monographies et des chapitres d’ouvrages. D’une part, cela démontre que l’objectif véritable n’est pas spécialement dans l’organisation et l’exploitation d’événements. D’autre part, on comprend que les différentes équipes savent se donner un temps de latence, d’approfondissement et de reformulation après la participation aux manifestations scientifiques qui au départ stimulent et font avancer la réflexion.

Depuis le colloque de fondation, en 2012, LADIREP n’a cessé d’enrichir et de diversifier son réseau. Le cœur de ce réseau comprend aujourd’hui des partenaires comme la FOKAL, l’Université Paris 8 et l’IRD. Des prospections sont pour le moment en cours en vue d’entrer en partenariat avec des équipes polonaises, par exemple. En attendant, l’action du laboratoire s’insère, depuis juillet 2014, dans le programme du Laboratoire Mixte International Méso-Amérique (LMI Méso), Axe « Mobilités, gouvernance et ressources dans le bassin méso-américain » porté par un consortium composé du CIESAS (Mexique), de la FLACSO (Costa-Rica) et de l’IRD (France).

Les sciences du langage comme niche de spécialisation. Parmi les manifestations scientifiques organisées par LANGSE, on compte deux journées d’études titrées respectivement :
• « Le créole haïtien : analyse et description » organisées les 30 juin et 1er juillet 2015 ;
• « Pathologies du langage et rendement scolaire. Essai de diagnostic du système éducatif haïtien dans le département de l’Artibonite », les 25-26 février 2016.

Deux colloques sont à mettre également à l’actif du laboratoire.
• D’abord, le colloque international « L’Analogie dans le processus de lexicalisation et de sémantisation des faits de langue. Vers une approche comparative des créoles à base lexicale française (haïtien, guadeloupéen, martiniquais et guyanais) », tenu à Port-au-Prince du 31 mai au 2 juin 2017.
• Puis, le colloque international « Le créole haïtien dans les études créoles : bilan, avancées et perspectives », Port-au-Prince, 18-19 octobre 2018.

Toutes les manifestations citées pour LANGSE ont donné lieu à des publications, parues ou sous presse, chez les meilleurs éditeurs. Trois titres ont ainsi déjà paru chez L’Harmattan, un en 2014, deux en 2017, dont les actes des deux journées d’études. JEBCA Editions a déjà publié deux titres pour le compte du laboratoire, et un troisième devrait paraître sous peu. Les Editions Lambert-Lucas, en 2019, et les Presses universitaires de la Méditerranée, courant 2020, s’adjugent chacune un titre dans cette production qui respecte, comme partout ailleurs, la loi de Pareto en ce qui concerne la très forte productivité de quelques chercheurs comparés au reste de l’équipe.

Zoom sur URGEO, nécessaire partenaire de la reconstruction

La fonction exceptionnelle de l’URGEO dans le paysage universitaire haïtien [14], nous obligent pour terminer le parcours à faire un arrêt sur image. Le laboratoire s’investit dans l’encadrement de jeunes chercheurs qui vite augmentent l’attractivité de l’équipe. A date, quatre doctorants ont pu boucler le processus menant à la soutenance. Deux autres sont à pied d’œuvre, tandis que des étudiants de deuxième cycle sont en passe de prendre le relai. Le Master en Géosciences en est à sa deuxième promotion. Au chapitre des publications, URGEO en compte plusieurs dizaines dans les meilleures revues de la spécialité. La communication scientifique prend aussi régulièrement la forme de communications orales ou de posters dans pleins de colloques internationaux. L’URGEO a aussi pris l’habitude d’organiser ce genre de manifestations. Le Colloque en géosciences, par exemple, a connu sa deuxième édition l’an dernier [15]. La liste des partenaires compte le SCAC, l’AUF, le PNUD, l’ARES, l’IRD, la Coopération Suisse, la Fondation SOGEBANK.

Au sein de l’URGEO, l’impact social compte autant que la trace académique. Nous retenons ici un choix de trois items volontairement limité aux trois dernières années, afin de permettre au lecteur de mieux apprécier tout à la fois la pertinence, le rayonnement, l’actualité, comme la diversité, du programme qui justifie l’existence de l’URGEO :
Le Projet Socio-Sismologie du Risque en Haïti (2019-2020) . Ce projet interdisciplinaire amène l’équipe à collaborer avec des interlocuteurs de tous horizons : des spécialistes de SHS, une agence de service gouvernementale, des équipes basées à l’étranger. Le montage implique le CNRS, l’IRD, le CSEM, et des partenaires locaux (URBATER, URBALAB, FASCH, BME). Souple, participative, l’approche intègre aussi les NTIC dans un contexte de démocratisation des usages. Le projet entend révolutionner l’information sismologique en introduisant des sismomètres portatifs dans des écoles et chez les particuliers. Le « Ayiti Séismes » existe d’ores et déjà en appui au projet et en complément du réseau officiel relevant du BME [16].
Les Cartes de l’aléa sismique en Haïti : caractérisation du segment oriental de la Faille d’Enriquillo par une approche multi-outil (2018-2020) . La pertinence du projet s’analyse à trois niveaux : une cartographie du sous-sol de Ganthier sous les aspects sismiques et géotechniques ; le renforcement des compétences et le soutien matériel à l’URGEO ; l’appui au programme de master en géosciences. Les partenaires sont Géoazur et l’IRD. Il s’agit d’ailleurs d’une JEHAI qui a reçu le soutien de l’IRD [17] ;
Le Projet d’Interactions entre les structures transpressives sur la frontière entre la Plaque Nord-Américaine et la Plaque Caraïbe (2017-2018) a été conduit avec University of Rhode Island et la National Science Foundation des Etats Unis (NSF). Le projet utilisait un équipement de haute résolution. Déployé sur un petit bateau, cet équipement a permis de visualiser les structures géologiques en dessous du Lac Azueï à une profondeur qui frise les 35 mètres. Des analyses stratigraphiques portant sur des dépôts et de leur déformation récente, ont pu être faites aussi. Les résultats ont fait l’objet de plusieurs communications aux réunions annuelles de l’AGU. [18]

Les chercheurs sans labos, ni hors champ ni hors-jeu

A côté des laboratoires qui n’en portent pas le nom, le cas des chercheurs sans labos est tout aussi intéressant. Ces derniers ont pendant longtemps contribué à l’essentiel de l’effort de recherche à l’UEH. Leur contribution va du livre unique publié à compte d’auteur à des œuvres souvent discrètes et imposantes dans quelques cas. Ces chercheurs s’illustrent volontiers en histoire, en littérature ou dans l’essai d’anthropo-sociologie. Enfin on les retrouve dans toutes les disciplines ou approches qui s’accommodent de l’isolement et dont le dispositif heuristique ne fait pas toujours appel aux grands moyens institutionnels.

Au départ, ils ont ajouté spontanément la recherche à des obligations qui se limitent à l’enseignement. Les plus anciens ont pris cette voie à une époque où l’institutionnalisation de la recherche n’était même pas encore esquissée. Il paraissait alors attractif de vendre une image d’écrivain, d’expert ou de spécialiste. Le milieu universitaire qui se confondait pendant longtemps avec l’UEH, servait de terreau pour échanger, intéresser et mettre à l’épreuve des intuitions. Ce n’était pas encore un lieu de production.

Le poids de la production considérée va certainement décroissant aujourd’hui devant la montée des nouveaux laboratoires et des jeunes chercheurs qui les composent en majorité. Mais c’est la productivité des aventuriers de l’impossible que sont les chercheurs sans labos qui a donné l’idée des premiers laboratoires, poussé aux premières thèses, tout en suscitant les vocations.

Loin d’être une espèce disparue dont on se plait à évoquer la capacité d’adaptation aux conditions difficiles qui ne persistent pas moins, les chercheurs sans labos conservent un rôle-clé dans l’essaimage et la dissémination de la culture scientifique, à l’UEH comme au sein d’autres institutions. Quelques-uns se retrouvent comme animateurs au sein d’associations qui recrutent une grande partie de leurs membres parmi les anciens de l’UEH, et même parmi les professeurs. Très actifs, ces derniers et leurs élèves les plus attentifs trouvent alors le moyen de transposer les méthodes de travail universitaires dans le microcosme associatif.

Fermons cet aperçu avec un seul exemple parmi tant d’autres qui témoigne aussi d’une forme discrète de service à la communauté. L’association haïtienne de psychologie (AHPsy) fait partie de ces quelques associations où le zèle universitaire de nombreux membres, exerçant par ailleurs la profession d’enseignant à l’UEH, entretient l’intérêt pour la recherche. L’association édite une Revue haïtienne de santé mentale qui en est à sept numéros publiés. Elle a aussi organisé plusieurs manifestations scientifiques dont des colloques qui s’inscrivent dans un échange formel avec l’UEH. Des ouvrages collectifs et des monographies de haute facture signés par ses membres, ont été publiés ces dernières années aux Editions de l’UEH.
L’UEH face à l’urgence COVID-19

On jugera dans le recul des temps meilleurs, à venir sans doute, de la pertinence ou du succès de l’intervention de l’UEH dans le combat contre le COVID. Un autre sujet de réflexion concerne le mécanisme d’insertion dans la bataille. Pour l’instant l’UEH semble faire de son mieux. En tout cas, plusieurs Projets COVID-19 ont émergé à l’UEH sous le label de la recherche, du design ou de l’encadrement stratégique.

Voici maintenant les cinq faits qu’il est important de signaler dans le contexte actuel.

1. Un projet de FABLAB destiné à produire des objets à usage médical a été sélectionné par l’AUF, le 22 mai dernier. Ce projet d’une enveloppe de 30,000 euros promis par l’AUF, implique des équipes de l’UEH (Architecture, URBATER, URBALAB) et des homologues belges de l’Université de Mons (FA+U). L’on s’attend, sans trop de difficulté, à pouvoir reconvertir quelques-uns parmi les actifs qui resteront du projet dans le contexte post-pandémique.

2. L’UEH fait partie de la Commission scientifique présidentielle de gestion de la pandémie. Elle développe par ailleurs une influence sur la nécessité, entre autres, de valider les formules et recettes labelisées « médecine traditionnelle », avant toute diffusion de masse. L’équipe type constituée par lettre circulaire, depuis le début de ce mois de juin, détient de fait le leadership indiscuté en matière de contrôle qualité.

3. L’UEH se pose en fait comme la seule institution universitaire du pays à s’être dotée, depuis 2005, d’un « Programme de valorisation des savoirs et savoir-faire locaux haïtiens ». Deux appels à projets ont été lancés dans ce cadre. Le premier en 2007, le second en 2012. Trois ouvrages ont paru aux Editions de l’UEH, toujours dans le cadre de ce même programme, sur les usages et les pratiques en matière de médecine populaire traditionnelle. Un numéro spécial de Chantiers. La Revue des sciences humaines et sociales de l’UEH a été consacré aux savoirs locaux [19] dans la foulée d’une série de tables rondes organisées en 2013 en partenariat avec l’AUF.

4. L’INARSSAN, spécialisé dans l’étude du sel de cuisine, occupe ces jours-ci un couloir stratégique, dans la mesure où, d’une part, l’hypertension artérielle se révèle comme un facteur important de comorbidité alors que, d’autre part, cette affection est une pandémie en soi au sein des populations africaines ou d’origine africaines comme Haïti. Le contexte actuel doit normalement relancer le projet de recherche sur la quantification du sodium dans le régime alimentaire habituel de la population.

5. LADIREP a ajouté un Axe COVID-19 à son programme de recherche, circulaire du 17 avril 2020. Au premier niveau de la démarche, la recherche envisagée prendra en compte la représentation de la maladie par le citoyen. Un autre niveau entend questionner le recours à la médecine traditionnelle comme pratique populaire de soin dans le contexte actuel au regard de ses interactions avec les actions de sensibilisation basées de préférence sur la médecine conventionnelle.

A la fin de la réunion, nous en étions encore à nous demander comment continuer l’œuvre des aînés tout en relevant les nombreux défis posés par la modernité : la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, le maintien d’une exigence de qualité, la proposition de solution concrète aux problèmes du moment et l’anticipation des défis à venir. Il nous est apparu que le premier pas consistait à dire qui nous sommes et à nous situer dans un paysage académique global qui pour être dévasté, en lambeaux comme tout le reste, compte encore des lieux d’ancrage : les lieux du savoir, où l’espoir continue de briller d’un lendemain meilleur pour Haïti. Dont acte.

Références :

Dantès Bellegarde. 1956. « Hommage à Price-Mars ». In Emmanuel C. Paul & Jean Fouchard. Témoignages sur la vie et l’œuvre du Dr. Jean Price-Mars 1876-1956. Port-au-Prince : imprimerie de l’Etat (6-10).

Maurice Latortue. 1956. « En manière d’hommage ». In Emmanuel C. Paul & Jean Fouchard. Témoignages sur la vie et l’œuvre du Dr. Jean Price-Mars 1876-1956. Port-au-Prince : imprimerie de l’Etat (49-50).

Pierre Macherey. 2011. La parole universitaire. Paris : La Fabrique.

Jhon Picard Byron. 2016. « Transforming Ethnology : Understanding the Stakes and Challenges of Price-Mars in the Development of Anthropology in Haiti ». In Alessandra Benedicty, Jhon Picard Byron, Kaiama L. Glover and Mark Schuller (eds.). The Haiti Exception : Anthropology and the Predicaments of Narrative. Liverpool : Liverpool University Press (LUP).

Jhon Picard Byron. 2016. « Quelques propositions pour l’étude de la genèse du discours duvaliérien d’après le rôle attribué à une de ses sources : l’ethnologie haïtienne ». In Bérard Cénatus, Stéphane Douailler, Michèle Duvivier Pierre-Louis et Etienne Tassin (Dir). Haïti. De la Dictature à la démocratie ? Québec : Ed. Mémoire d’Encrier.

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[1Enseignant-chercheur à l’UEH, Directeur du laboratoire LADIREP.

[2Professeur invité à l’UEH, Maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[3Professeur à temps plein à l’UEH et cadre au Vice-Rectorat à la recherche (VRR).

[4Remplacée, en 1961, par la Faculté des Sciences (FDS).

[5Elevé au rang de Faculté en 1958.

[6Politique non explicite qui n’en demeure pas moins une pour autant.

[13Voir le bulletin du laboratoire LADIREP, No. 1 vol. I.