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LWA : Réalité et rôle dans la vie de l’Humanité

Destinée et futur dans le Vodou
mercredi 13 mai 2020

Par Didier Dominique*

Soumis à AlterPresse le 10 mai 2020

Plus que reflet de discussions, quoiqu’il y en ait eu et qu’elles persistent encore, ce texte exprime une sensibilité qui existe d’elle-même. Fruit de l’évolution d’une dégradation sans pareille, tant sociale qu’environnementale, elle rejoint une vérité d’origine, une pensée essentielle, qui va à la racine et fait appel à la justice et à l’égalité en tant que dimension intrinsèque du sujet. Qu’elle se force à émerger de nouveau aujourd’hui est résultat de l’aliénation qui a suivi sa naissance et de l’histoire sanglante de ce peuple meurtri jusqu’aux os. Ainsi, futur antérieur, elle a donc lieu sans la présence de l’auteur.

Pour Aboudja

Expressions, chaque fois spécifiques, de la Reine Mère – Yèwe – Totalité englobant toute vie, matérielle et immatérielle de l’univers – le Djò, les Lwa sont les énergies, les entités qui affirment les différents caractères qu’ils représentent en les animant. Sur Terre, ils agissent, pendant qu’ils reposent dans la nature : arbres, eaux, feu et air ambiant... le tout s’imbriquant mutuellement. D’où le culte de cette Nature en tant que Culture en soi.

Historiquement, les Lwa, transportés, transposés du berceau initial qui les avait vus naître, l’Afrique Ginen, aux différentes contrées du nouveau continent de l’exploitation européenne, l’Amérique, y rencontrèrent dans les Forêts – Gran Bwa – et se mêlèrent aux expressions de ce territoire retiré, celui des Sociétés aborigènes. En Haïti, les Lwa et les hommes d’Afrique s’entrelacèrent donc avec les énergies tainas, donnant naissance au Vodou haïtien : Kafou ! Ainsi concentrés, ensemble, ils construisirent la résistance, la défense puis, dans un sursaut libérateur, l’offensive indépendante. Depuis, cette Culture, devenue Tradition, se déploie en s’exprimant tant dans le culte Rada-Ginen de synthèse ethnique qu’à l’interne des Sociétés Secrètes mises sur pied pour le développement des luttes dans la colonie et durant les XIXème et XXème siècles.

Comme nous le voyons donc, les Lwa sont partie intégrante de la vie des hommes : c’est une totalité historique, en concordance avec la nature et la société de chaque moment. Cette totalité historique réside à l’intérieur de chacun de nous. Les Lwa accompagnent toujours les êtres humains. Lwa et Humanité vodou ont, ensemble, la même racine : celle d’émerger de la Nature même et d’en être une particulière expression. En tant que produit, résultant donc de l’évolution de la Nature dans sa totalité, l’Être vodou EST Nature. Car dans cette évolution-nature, plus que millénaire, la faculté de penser est devenue un réel, et, de par ce processus, quelque chose d’atteint, un fait, un attribut de cette évolution même : l’Homme-Nature est devenu capable de penser. « Penser » en tant qu’évolution du cerveau, en tant que processus donc Matériel, en tant que Fait. Penser, sur tout ce qui se retrouve en dehors de l’autonomie de son être matériel et spirituel, mais aussi sur lui-même, homme individu, homme social.

Cette relation est si étroite que l’adage la formule clairement : « Wi, Nou se Bondye ». Nous, Humanité, sommes symbiose de ce rapport où l’univers est EN NOUS : les Lwa en témoignent. « Wi, NOU se Bondye » : Ordonnance totale qui identifie l’Unicité des éléments constituant l’Humanité, la Nature et ses « Mystères », le tout alors organique. Avec une telle ouverture d’esprit, dans une absence d’à priori sur les choses, on peut atteindre alors la profondeur de cette philosophie populaire.

Parfois, souvent, identifiant clairement cette unicité, les Lwa possèdent les Hommes, les épousent. Et, d’entités (identités) autonomes, tous deux ne deviennent qu’un. C’est alors que cette silencieuse et permanente symbiose, cette harmonie intérieure Lwa-Hommes expose les différentes propriétés qui la composent dans une intense expression : la transe ! En cérémonie : tambours, chants, danses, vêtements, objets rituels appropriés, attitudes individuelles concertées, organisation collective et autres commandements naturels... rythment, règlementent et organisent le processus, le guidant chaque fois vers la naturelle transcendance qui l’attend.

Dans la vie courante, autels (Pe) et autres lieux rituels (Hounfò, Péristyle, Djèvò, Kay lwa...) rendent vivant le territoire ainsi possédé. Avec la Nature – trouvée et perpétuellement bâtie – les demeures des Lwa, retrouvées, façonnent et ponctuent l’espace. Respiration globale, il s’agit d’une communion : Nature, Lwa, Humanité, dans leur dynamisme à chacun inhérent, le tout formant sur le territoire un ensemble. Cohérent.

« Bay Lwa manje » ! Parmi les relations fondamentales qui existent entre les Lwa et les Hommes, se profile celle où l’homme doit « Servir les Lwa ». En réalité, dans cette pratique où les animaux sacrifiés servent de nourriture à partager entre les membres de la communauté, entre leur énergie et la nôtre, ‘Servir les Lwa’ se résume à « Servir la communauté », philosophie collective d’avant-garde s’il en est.

Mais, en contre-partie, les Lwa doivent également ‘Servir les hommes’. Il s’agira alors d’une protection bienfaisante et généreuse, sorte de couverture globale sur l’humanité qui exerce cette relation : les pratiquants vodou. Cependant, pour bénéficier de cette protection, il faudra certainement l’activer : par l’intermédiaire des Sociétés Secrètes et leur ‘Règleman’ approprié, réunir les Forces, énergies concentrées, aptes, capables de propulser toute résolution nécessaire et souhaitée. Magie ! L’Initiation, la Cérémonie, le Traitement et sa Guérison en sont les expressions spirituelles : l’Équilibre au travers des propriétés de la Nature, de la connaissance acquise des Hommes durant des millénaires et l’agir des Lwa. Maji-Maji ! Mineure quand il s’agit de résoudre quelque problème individuel, majeure quand il s’agit de dénouer les plus complexes contradictions sociales collectives : Bois-Caïman en est la preuve par excellence, sacrée.

En effet, c’est de la Masse avant tout dont il s’agit. Car « Sa Bondye mande, se Rara ». « Rara » ! Où le collectif, la foule, la MASSE en MOUVEMENT en est l’achèvement le plus avancé. Mais, pour ce faire, le « Rara » doit être tout aussi structuré, organisé, mystiquement et matériellement. Mystiquement, dans la mesure où la Mystique – tout comme la poésie, pierre magique libre, créatrice et transformatrice – n’est autre que l’aboutissement de la concentration provoquée des forces cosmiques, sociales et spirituelles, individuelles et collectives, matérielles et immatérielles, où l’esprit – l’Esprit – devenu réel, agit.

D’où l’importance capitale de l’organisation : « Konplo pi fò pase wanga » ! C’est ainsi et ainsi seulement que le futur peut être projeté, maîtrisé. À ce niveau, il ne s’agira évidemment pas de piètres interprétations de ‘révélation’ ou autre ‘divination’, mais de conscience, d’engagement et, surtout, d’organisation. Alors, et alors seulement, les forces magiques, de la magie majeure interpellée, collective, celle des masses organisées, conscientes, solidaires et agissant comme un tout structuré, avec leur clair objectif d’Émancipation dans la Lumière affiché, pourront garantir notre avenir de peuple et celui de l’humanité tout entière.

* Architècte

Photo : Saut d’Eau
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