Rompre avec la « vieille Haïti » : le combat des 13

Par Alain Saint-Victor*

Soumis à AlterPresse

S’il y a un aspect du livre de Ralph Allen qui saute aux yeux dès les premières lignes et qui se manifeste au fil de la lecture, c’est cette volonté de rendre historique, d’historiciser l’« aventure » des 13 de Jeune Haïti. Cette volonté se précise par la quantité de documents mis à la disposition du lecteur, documents qui constituent, certes, des textes d’archives de Jeune Haïti, de l’Armée d’Haïti, mais aussi des textes d’individus qui ont connu les 13 ou qui ont été membres de l’organisation. Pourtant, il faut préciser que l’auteur, comme il l’admet lui-même, n’est pas historien. Ce qui peut, à première vue, paraitre paradoxal. S’il manque à l’ouvrage une certaine « narrativité » historique et souvent l’absence de contextes dans lesquels se déroule l’« aventure » des 13, il n’en demeure pas moins que son importance pour l’histoire, plus précisément, pour la période historique marquée par le duvaliérisme, ne fait aucun doute.

L’auteur parle de fresque pour caractériser le livre, ce qui n’est pas peu dire. En effet, tout l’ouvrage découle d’une tentative de synthétiser une vue d’ensemble de l’action, de l’intention, de l’orientation politique et idéologique, des conséquences de l’intervention et même du vécu existentiel des 13.

Des 80 jours de combat tels qu’ils ont été dévoilés par les archives de l’Armée d’Haïti, on n’en tire aucune connaissance ou peu sur la stratégie des jeunes rebelles. Où voulaient-ils exactement aller ? Pourquoi se sont-ils dirigés vers le sud, c’est-à-dire vers la ville des Cayes, au lieu d’essayer d’atteindre Jérémie où, pour plusieurs, se trouvait leur famille ? Du point de débarquement à Dame-Marie, petite ville située à l’extrémité de la presqu’île du Sud, les derniers des 13 qui sont tombés au combat sont morts à Aquin, ville située à plus de 120 kilomètres de Dame-Marie. De quelle façon ont-ils parcouru cette distance et quels ont été leurs objectifs dans chacune de ces régions ?

Ce sont des questions pour lesquelles on ne trouvera, sans doute, aucune réponse, les 13 n’ayant pas laissé un journal relatant leur combat. Une chose, toutefois, est évidente : ils ont combattu jusqu’au dernier moment avec détermination et un courage exemplaire, sans doute une attitude reflétant une conviction profonde de la nécessité de lutter pour une transformation véritable de leur pays. De nombreux textes inédits publiés dans l’ouvrage attestent de ce patriotisme vigoureux et visionnaire. Un particulièrement frappant est celui de Jacques Armand qui dénonce avec force une certaine récupération de l’histoire nationale par des « politiciens traditionnels », récupération qu’ils mettent « au service de leurs desseins égoïstes ». L’épopée du 1804 se transforme, en ce sens, en un véritable instrument de mystification, un outil idéologique pour endormir le peuple.

C’est de cette pratique politicienne, cette politicaillerie, dont Jeune Haïti veut se démarquer. L’adjectif « jeune » prend ici une signification idéologique particulière : il s’agit d’un renouveau profond, car, comme l’écrit Gusler Villedrouin et Gérald Brière, « Il y a toute une vieille Haïti qui doit mourir pour que naisse un pays jeune, neuf, actif, épanoui […], un pays où le travail pour tous apporte le pain à tous, où les responsables sont les premiers serviteurs et les derniers servis, où règne non point un fallacieux et étouffant nivellement, mais une recherche généralisée du dépassement de soi et dans le don aux autres, un pays où la participation commune au redressement national cimente l’union des cœurs. Voilà la jeune Haïti qui doit maintenant entrer dans l’Histoire. » Jacques Armand, avec le même zèle, ajoute : « La gloire du passé ne nourrit pas la faim des affamés d’aujourd’hui. Les mânes sacrés des héros de l’Indépendance ne tomberont pas du ciel pour remplir les ventres creux. »

Voilà un discours découlant de la volonté d’une rupture radicale et fondamentale avec un passé dominé par la mystification, la corruption, le népotisme, l’exclusion et l’exploitation violente ; bref avec l’idéologie nombriliste d’une classe politique incapable de penser la nation. Aujourd’hui, ce passé reste toujours actuel, et domine encore notre présent. C’est pourquoi il est important de comprendre l’idéologie du mouvement Jeune Haïti, et les raisons pour lesquelles ces 13 jeunes ont sacrifié leur vie, car elles demeurent d’une brulante actualité.

Toutefois au-delà de cette prouesse qui a marqué notre histoire récente, il est essentiel, surtout en ce moment précis caractérisé une fois de plus par des luttes pour rompre avec le passé mortifère, de tirer les leçons historiques de l’aventure des 13. Leur échec militaire a certainement contribué à renforcer la dictature. La terreur comme politique d’État, devenue la norme peu de temps après la prise de pouvoir par Duvalier, s’institutionnalise et pénètre toutes les sphères de la société civile. Les deux survivants des 13, Marcel Numa et Milou Drouin, sont exécutés publiquement, en présence d’élèves.

27 personnes, dont les membres des familles Drouin, Villedrouin, sont massacrées à Jérémie, dans une espèce de rite orgiaque et sacrificiel, où des jeunes enfants ne sont pas épargnés. Connu sous le nom de Vêpres jérémiennes, ce massacre eut un énorme impact sur l’imaginaire collectif de la nation. C’est au cours de la même année (1964) que Duvalier s’autoproclama président à vie, et c’est par la terreur qu’il entend garder le pouvoir en dissuadant et en paralysant tout mouvement de contestation.

Certains textes rédigés par des membres de Jeune Haïti, en particulier la lettre écrite par Jacques Wadestrandt au président Kennedy, montrent qu’ils (ou du moins certains d’entre eux) n’avaient pas bien saisi les enjeux de la politique extérieure américaine, surtout à un moment où la guerre froide prenait une dimension de plus en plus importante. Certes, par la mise en œuvre de sa politique de l’alliance pour le Progrès visant les pays de l’Amérique latine, Kennedy affichait une certaine intolérance vis-à-vis de la dictature et voulait, selon toute vraisemblance, la fin du régime de Duvalier. Mais la décision d’intervenir en Haïti a été prise par les 13 après l’assassinat du président américain, ce qui peut laisser croire qu’ils misaient encore sur l’appui de l’administration Johnson.

Par ailleurs, le mouvement Jeune Haïti ne dissimule pas son objectif d’en finir avec la pratique politique traditionnelle : il ne s’agit pas uniquement de se débarrasser de Duvalier, mais de « tous les Duvalier en préparation ». Il dénonce ces « hommes qui ont déjà amplement échoué […] et qui sont même les premiers responsables de l’homme désastreux qui a nom Duvalier (et qui) osent encore se présenter devant la nation haïtienne en éventuels sauveurs. »

La tendance du mouvement semble se radicaliser avec le temps, malgré qu’il prenne la précaution de mettre en garde contre « le communisme international » prêt « à se déchain[er] sur l’île avec une juste furie pour établir une révolution radicale, extrémiste et sanglante. » Cette mise en garde adressée vraisemblablement aux pays occidentaux et en particulier aux Américains reprend l’essentiel de l’idée de Kennedy, selon laquelle pour éviter l’expansion du communisme en Amérique latine, surtout après la révolution cubaine, il faut procéder à des réformes économiques et politiques importantes.

Les membres de Jeune Haïti croyaient-ils vraiment, dans un premier temps, que les États-Unis allaient appuyer leur programme résumé dans le slogan : Instruction + Travail = Liberté ? Un programme qui promeut l’autonomie alimentaire, qui vise « une socialisation de plus en plus poussée », qui veut construire une « Haïti libérée […] [où] tous nos frères, les ouvriers, les paysans, [vivront sur] une terre de Justice et de Prospérité. » ?

L’idéalisme des 13 saute aux yeux : il transpire dans leurs textes, leurs poèmes émouvants et d’une grande beauté. Ils ont fait le sacrifice de leur jeune vie parce qu’ils croyaient à la possibilité de créer une nouvelle Haïti. C’est cette leçon historique que le mouvement actuel doit en tirer, car il s’agit encore de rompre avec la « vieille Haïti ».

Par cet ouvrage, Ralph Allen contribue à nous édifier sur cette période du duvaliérisme encore mal connue, mais surtout de nous décrire, par de multiples textes inédits, la résistance héroïque incarnée par le mouvement Jeune Haïti.

*Enseignant

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Ralph Allen, Tombés au Champ d’Honneur. Les 13 de Jeune Haïti, Éditions Zémès, 2019