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La corruption électorale en Haïti aux temps de la mondialisation (en cinq parties) 3 de 5

Autour de l’ouvrage Haïti - La drôle de guerre électorale (1987-2017) écrit par Sauveur Pierre Étienne
mercredi 19 février 2020

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse

Ce n’est pas seulement drôle, mais c’est aussi délirant, quand on navigue parmi les acteurs nationaux et internationaux des élections de 2010-2011. On trouve des références exceptionnelles et des produits de marque. On apprécie dans cette conjoncture comment la communauté internationale sermonne ses clients haïtiens et surtout comment elle devient une composante permanente de leur vie quotidienne. Tous les dérapages haïtiens sont tolérés tant que les nouvelles ficelles internationales sont admises. Soumis à une pression politique de plus en plus forte, les démocrates font de leur mieux face à la coalition néo-duvaliériste qui mêle de manière ciblée l’objectif de prise du pouvoir avec son arme de choix : la violence.

L’agencement est fait de telle manière que les deux se renforcent. En y ajoutant le soutien de la communauté internationale et le divertissement, à tous les coups l’objectif de prise du pouvoir est atteint. Avec la lame de la mobilisation des rues, les chauves (tèt kale) trouvent le moyen de se faire pousser des cheveux. Rudy Hériveaux, porte-parole du PHTK, donne le mot d’ordre. La question de l’impunité est prise au sérieux dans toute sa complexité avec les crimes et le recel des sommes volées qui la sous-tend. Il n’y a plus de présidence à vie, c’est vrai. Mais, à travers les formes subtiles de la corruption électorale, on peut assurer la pérennité effective du pouvoir (apre nou se nou). L’attention ne doit pas relâcher et laisser que le pouvoir se perde par l’application de l’esprit critique de l’opposition.

Avec tout son sérieux, Rudy Hériveaux, connu pour avoir traité en 2014 ses adversaires politiques de « ravèt » (cafard), s’est prononcé sur les milliers de votes irrétraçables dénoncés par la Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE) et considérés comme des zombis. Sur cette lancée du débordement de l’imaginaire, il a déclaré : « Les zombis vont gagner les rues et se préparent à voter à nouveau en grand nombre [1]. » En bon joggeur sur une route sans fin, Rudy Hériveaux ne peut s’empêcher de faire sourire tristement. L’âme haïtienne reste sur sa faim avec cette question sur toutes les lèvres : Pourquoi le Core Group a repoussé les conclusions du rapport de la CIEVE et s’est aligné sur le scénario du PHTK ? Pourquoi mettre en avant le vote « surnaturel » des zombis pour tenter de justifier la forfaiture du CEP ? À quelles fins ce côté morbide de la culture haïtienne qui envahit notre psychisme utilise-t-il le « surnaturel » pour légitimer la délinquance ? Autant de questions qui indiquent que « des traits culturels plus ou moins déviants se solidifient chez certains individus et provoquent des comportements pathologiques » [2].

Malgré les catastrophes accumulées d’une élection à l’autre, les autorités d’observation nationales et internationales ont trouvé des expressions qui « sonnent juste » pour qualifier les récentes élections de 2015-2016. Refusant toute dénonciation, Jose Antonio De Gabriel, chef observateur adjoint de la Mission d’Observation Électorale de l’Union Européenne (MOE-UE), apporte sa caution aux résultats du scrutin publiés par le CEP, malgré les fraudes confirmées dans le rapport de la CIEVE. Les déclarations faites par la MOE-UE pour qualifier les falsifications dénoncées reviennent à dire : « Ils n’ont pas triché, ils étaient seulement fatigués et/ou incompétents » [3]. Ainsi, les grands maux font bon ménage avec les principes de saine gestion. Des explications qui frisent la caricature et qui laissent croire que les élections sont devenues une farce monumentale et un business juteux.

Quand la subjectivation devient pratique d’assujettissement

La section de l’ouvrage éclairant le jeu trouble des protagonistes gênés aux entournures, lors des élections de 2010-2011, est celle que je préfère, car elle souligne des points importants, qui peuvent remettre en ordre le débat politique, tout en l’enrichissant. D’une part, avec un enthousiasme ardent, l’auteur présente un éclairage qui intègre les subtilités et les imprécisions des alliés incertains et des ennemis irréductibles. D’autre part, il présente la danse sur le feu de la Secrétaire d’État américain Hillary Clinton et de Cheryl Mills, sa cheffe de cabinet, qui ont, sans ménagement, retiré toute voix au chapitre aux acteurs haïtiens. Qu’il s’agisse des simples électeurs, de Jean-Bertrand Aristide, de René Préval ou de Joseph Michel Martelly.

Les éclairages offrent une intelligibilité optimale sur les comportements des acteurs nationaux et internationaux. La démonstration faite par l’auteur indique les limites de la dévotion qui a bénéficié au clan Martelly en 2010 et 2011. En effet, la subjectivation est vite devenue pratique d’assujettissement. L’une de ses conséquences a été la démission prématurée du Premier ministre le 14 décembre 2014. Comme l’écrit l’auteur, « Laurent Salvador Lamothe aura appris la leçon : quand on est Premier ministre en Haïti et qu’on a des ambitions présidentielles, on ne doit pas badiner avec les Clinton et encore moins les provoquer » (p. 287).

Les campagnes électorales sont devenues des carnavals avec ses banderoles, inscriptions, musique, rythmes compas, distributions de gourdes, etc. qui ne protègent pas les protagonistes de toutes sortes de péripéties, tourments, désastres, catastrophes, et lamentations. Haïti a connu neuf élections présidentielles de 1987 à 2017, alors que, selon la Constitution de 1987, on aurait dû en avoir 6 en 30 ans. Les coups bas et l’aveuglement de notre classe politique, qui a ainsi perdu toute notion de dignité, ont conduit celle-ci à participer à sa propre épuration.

L’auto-évaluation n’existe pas

Scrutateur de son époque et de la société politique qui en découle, le politologue traque les aberrations et anachronismes de l’heure afin d’éviter tout repli dans l’amnésie volontaire. Comme une épidémie, les malaises aboutissant aux fractures se généralisent dans toutes les organisations politiques. Quand on fait une simple addition de ces méfaits, le constat est celui d’une société malade. Aux élections présidentielles de 2015, on comptait 54 candidats. En 2016, il y en avait 27 parmi lesquels 8 ont désisté, réduisant le nombre à 19 à la date de clôture des candidatures [4].

Depuis que Jean-Claude Duvalier a été nommé président à vie à 19 ans par son dictateur de père, n’importe qui, sans préparation, sans moyens, sans programme et sans vision, se croit présidentiable. L’auto-évaluation n’existe pas. Tout moun ka fè tout bagay (Tout le monde peut tout faire). L’auteur ne se penche pas uniquement sur le courant Lavalas qui en prend pour son grade. Sans réticences, il nous guide dans le musée des horreurs de son propre parti, l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL). En effet, certains membres bien nommés y ont organisé des magouilles pour éviter que Sauveur Pierre-Étienne ne sorte des primaires avec le mandat de représenter le parti aux présidentielles de 2015. Il a même été agressé physiquement à l’occasion ! (p. 305-306).

Belote et Rebelote

L’auteur montre dans toute sa plénitude la corruption qui a entaché les élections de 2010 et de 2011. Les aspirants au pouvoir n’ont pas raté une occasion de s’affirmer en jouant à la belote . On l’a vu aux élections du 28 novembre 2010 qui ont proclamé Mirlande Hyppolite Manigat et Joseph Michel Martelly gagnants au premier tour. Pourtant, les vrais résultats donnaient plutôt Mirlande Hyppolite Manigat et Jude Célestin en tant que vrais gagnants habilités à se présenter au deuxième tour (pp. 235-238). Puis, 30 mars 2011 : Rebelote au deuxième tour avec Joseph Michel Martelly proclamé gagnant, alors que Mirlande Hyppolite Manigat était l’élue (pp. 238-256). Ces pages sont indépassables en ce sens qu’elles montrent bien les zéros qui ne se prêtent pas à la division et cet infini qui ne souscrit pas à la multiplication pour paraphraser Arthur Koestler [5] dans les luttes entre Saint Georges et le Dragon.

Tableau 1. Coûts des élections des 30 dernières années [6]


Sources : CEP/MINUSTAH, (médias). Les données des années 2015-2016 sont tirées de UNDP Haïti, Support to the Electoral Process in Haiti, Final Evaluation Report, p. 58.

Dans cette approche d’un Soi repensé, (car Sauveur Pierre Étienne participe à cette drôle de guerre électorale qui va de 1987 à 2017 et il ne le cache pas), les combattants nationaux et internationaux ont les yeux bien fixés sur un objectif : l’argent qu’ils en tirent pour eux-mêmes. Les activités pécuniaires sont le secret de la fièvre électorale qui brûle les mains des organisateurs. Ce problème est éclipsé par l’auteur, mais la CIEVE n’a pas hésité à demander au PNUD de gérer les fonds avec transparence pour permettre au « peuple haïtien de connaître le coût réel de la logistique électorale et le coût différé des activités d’observation et extra électorales afin de mesurer la proportion effective des sommes dépensées au nom du renforcement institutionnel haïtien » […] Mais plus encore, l’opinion publique a le droit de savoir si les fonds de l’État haïtien et ceux collectés en son nom auprès des bailleurs ont été gérés efficacement et conformément aux lois en vigueur.[…] N’est-il pas indécent que l’on continue de collecter au nom du peuple haïtien des fonds qui sont dépensés sans aucune transparence par des organisations internationales qui font des salaires de leurs cadres expatriés des secrets bien gardés [7]

Le mot de Cicéron s’applique parfaitement à ces guerres électorales : « l’argent est le nerf de la guerre ». Le Tableau 1 indique le rôle incontournable joué par les donateurs internationaux dans le financement des élections. Par exemple, celles de 2005 ont coûté « 60 millions de dollars US dont 90% sont fournis par la communauté internationale » [8]. Quant aux élections de 2011 imposées par le couple Clinton en faveur de Martelly, ce rituel électoral n’en est pas resté là. L’économiste Jake Johnston révèle que l’USAID a utilisé la firme Chemonics pour transmettre 100 000 dollars au Mouvement Tèt Kale (MTK) [9] en mai 2011. De cette somme, l’entreprise complice a reçu des miettes pour sa collaboration. Caïn a donc des deniers pour continuer di betiz (dire des insanités). Un chien ne peut qu’aboyer, qu’il soit au Palais national ou dans une salle de danse. On ne peut pas lui en vouloir, car c’est son métier !

*Économiste, écrivain

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[1Louis-Joseph Olivier, « PHTK dénonce le rapport de la CIEVE et menace de mettre leurs zombi dans les rues », Le Nouvelliste, 1er Juin 2016.

[2Jacques Gourgue, « Une folie ordinaire », Revue haïtienne de santé mentale, numéro 6, 2018.

[3« Nouveau son de cloche de l’UE : les fraudes transformées en erreurs dues à la fatigue », Le Monde du Sud, Paris, Siel, 6 Janvier 2016.

[4Mission d’expertise électorale de l’Union européenne en Haïti, Election présidentielle et élections législatives partielles du 20 novembre 2016 Rapport final , p. 4.

[5Arth Koestler, Le zéro et l’infini (1944), Paris, Calmann-Lévy, 1974.

[6Etzer Émile, « Élections en Haïti 2015 ? : Coût et bénéfice pour le trésor public et pour l’économie nationale »,
Port-au-Prince, 4 mai 2015.

[7CIEVE, « Réponse du bras technique de la CIEVE à l’analyse de la MOE-UE ; La Mission d’observation électorale de l’Union européenne (MOE-UE) a-t-elle contribué à maintenir l’intégrité du processus électoral haïtien de 2015 ? », Le Nouvelliste, 15 Juin 2016.

[8Suzy Castor, « La difficile sortie d’une longue transition » dans Yasmine Shamsie, Andrew S. Thompson (editors), Haïti : Hope for a Fragile State, Canada, Wilfrid Laurier University Press, 2006, p. 116.

[9Jake Johnston, « Revealed : USAID funded group supporting Haitian president in 2011 », Washington, D.C., CEPR, Washington, July 15, 2015.