Perspectives

Haïti/Île-à-Vache : Les dégâts sociaux très réels de la corruption


mardi 18 février 2020

En 2013, l’État haïtien jetait son dévolu sur Île-à-Vache, une île de 45 km2, située au Sud, pour lancer le plus ambitieux programme touristique post-séisme, avec des investissements estimés à plus de 200 millions de dollars américains [1]. Très vite, le rêve s’est fait cauchemar, malgré des sommes astronomiques décaissées pour si peu de chantiers menés à terme. Sept ans après, une sécheresse atroce frappe cet « eldorado » et la population s’est appauvrie plus que jamais.

Reportage*

Par Websder Corneille et Marc-Evens Lebrun

« Nous mourrons tous… », fait dire Jacques Roumain à la vieille Délira, dans son roman « Gouverneurs de la rosée », publié en 1944. Une histoire, qui campe Pont-Rouge, communauté fictive au nord de la capitale, en proie à une sécheresse aiguë dans les années 1940.

Soixante-quinze ans plus tard, le cultivateur Kenel Cazeau, originaire de la localité La Hatte, l’une des vingt-six que compte l’Île-à-Vache, pousse le même soupir. « L’eau est une denrée rare ici », affirme-t-il. La source d’alimentation la plus proche se situe à Balairase, une distance de deux kilomètres à faire à pied ou à dos d’âne.

Expropriation et violation de droits humains

La sécheresse prolongée n’est pas la seule épée de Damoclès qui pèse sur la tête des habitants de cette communauté. L’État les a également étranglés le 10 mai 2013 avec la publication d’un arrêté déclarant Île-à-Vache « zone réservée et zone de développement touristique ». Cette mesure continue d’exaspérer la population tant elle a fait d’opposants et de victimes.

« Je ne peux plus faire de récolte depuis que le projet s’est accaparé les trois quarts de mon carreau de terre pour élargir la route [une voie de 15 km s’étendant de Kay Kock à la Pointe Est de l’île, ndlr] », soupire Michèle Constant. Avant, elle pouvait compter sur l’agriculture, principale source de revenu de l’île, pour nourrir sa famille et gagner quelques sous. « Je n’ai plus rien aujourd’hui », regrette-t-elle. Kenel Cazeau s’est fait également déposséder de plus de dix-huit cocotiers et d’un carreau de terre. Aujourd’hui, les deux vivent dans l’espoir d’être indemnisés un jour par les autorités étatiques.

Dans la localité de Madame Bernard, capitale de l’Île-à-Vache, Édithe Pierre, 49 ans, commerçante, raconte ses déboires depuis la démolition de son domicile perché sur le littoral. « Trois de mes huit enfants ne peuvent plus aller à l’école cette année, explique-t-elle. Je n’ai plus de commerce ». « J’ai maigri dans les mois qui ont suivi la dépossession, et je n’ai jamais repris mon poids naturel ». Mme Pierre a reçu une compensation jugée « insuffisante » pour tous les biens ainsi perdus.

Depuis un an, le Bureau des droits humains en Haïti (BDHH) s’est saisi du dossier et planifie de faire un recours contre cet arrêté. « Si la justice tranche en faveur des victimes, elles recevront des dommages et intérêts », assure Me Jacques Letang, coordonnateur du Bureau. Mais quand ?

La pêche en chute libre

Les pêcheurs à l’Île-à-Vache, autre activité majeure, font face à des difficultés de tout ordre. « Nous ne pouvons presque plus vivre de la pêche », dit Cyprien Joseph Pascal, 47 ans, président de l’association des pêcheurs de l’Île-à-Vache. « Nous ne pouvons plus capturer de gros poissons, nous ne sommes pas assez équipés pour nous aventurer au fond de la mer », déplore-t-il. Cependant, les responsables du projet nous avaient promis monts et merveilles, ils nous ont même garantit la mise en place de DPC (Dispositifs de concentration de poissons) », se rappelle Pascal.

La grande désillusion des pécheurs a commencé lorsqu’ils ont appris qu’une partie des matériels de pêches promis par l’administration Martelly/Lamothe avait été offerte à des partisans du régime sur l’île. Cette décision avait déchiré le secteur, et le tissu social ne s’est jamais reconstitué depuis. « L’administration Martelly/Lamothe n’envisageait pas l’amélioration des conditions de vies des Île-à-Vachois, elle voulait tirer profit de notre secteur, et nous diviser tout bonnement », regrette Pascal.

Trop beau pour être vrai

En mai 2012, Laurent Lamothe devient premier ministre du nouveau président Michel Martelly. Il est pressé, les slogans du régime étaient « Haiti is open for business » et « Haïti, pays émergent à l’horizon 2030 ». Il s’agit de rassurer les investisseurs étrangers, de les attirer, eux qui regardaient le pays par le petit bout de la lorgnette. Laurent Lamothe s’engage à une mise en place des infrastructures de base.

Pays à potentiel touristique indéniable, son premier ministre mise sur ce secteur pour donner chair à sa stratégie néo-libérale. C’est ainsi qu’est annoncé le programme de développement touristique intégré de l’Île-à-Vache comportant trente-et-un projets, dont le fameux « Destination Île-à-Vache ». Il vise à « changer l’image du pays et devenir un motif de fierté pour tous les Haïtiens », claironnent les autorités.

Cet ilot avec un paysage de carte postale, une couverture forestière enchanteresse où aucun président haïtien n’a mis les pieds avant Martelly, est soudain proclamé futur eldorado. Le projet prévoit la construction de plusieurs hôtels-ressorts, de 2 500 villas, d’un aéroport international (il coûtera plus de 19 millions de dollars dont 5 millions ont déjà été versés à la compagnie dominicaine Estrella), de parcs et de jardins botaniques, de 15 km d’infrastructures routières, etc.

L’État central jouissait à l’époque de la manne financière de PetroCaribe (4 milliards, 237 millions, 598 mille, 789.12 dollars américains sur dix ans, du 5 mars 2008 au 14 avril 2018). Il faut aller vite, l’argent se met à couler à flots. L’Etat signe à tout va des contrats, parfois de gré à gré, avec des compagnies, souvent étrangères. Et voilà qu’en 2015 les chantiers sont arrêtés. Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien des travaux de ces compagnies qui ont elles aussi disparu de l’île.

Le wharf inachevé de Madame Bernard, capitale de l’Île-à-Vache/Luckenson Jean

L’État central est en premier pointé du doigt dans l’échec spectaculaire de ce projet. L’ancienne ministre du tourisme, Marie-Christine Stephenson, parle de « légèreté » dans la conception et la mise en place du projet. « Il y avait une faille dans la manière de présenter le projet », se plaint-elle. Elle déplore le hold-up des Port-au-princiens sur des îles en Haïti. « Les gens qui décident sur l’Ile-à-Vache sont de la capitale et ont la main mise sur l’ensemble du territoire, particulièrement les îles, explique-t-elle. Ils se moquent des populations qui sont manipulées dans tous les sens ».

Exère Jean Dieunest, directeur du Centre communautaire de Kay Kock depuis 2014 et agent de terrain du projet, abonde dans le même sens. « Les gens croyaient qu’ils risqueraient de tout perdre avec l’implantation d’un tel programme dans la communauté, dit-il. Cela demandait une gymnastique d’esprit pour leur faire croire le contraire ».

En juillet 2015, Evans Paul succède à Lamothe au poste de premier ministre et casse les reins du projet en reprenant le contrôle de certains fonds qui étaient alloués au projet pour les réutiliser à « d’autres choses plus pratiques », dit-il. « Nous avions voulu faire des choses plus pratiques, explique ce dernier, joint par téléphone. Je ne voyais pas la raison pour laquelle le département du Sud devait avoir deux aéroports à une dizaine de kilomètres de près », l’autre aéroport (du nom d’Antoine Simon) existant de longue date dans la ville voisine des Cayes et qui n’avait jamais généré de trafic depuis 2005.

Un État autoritaire

Alors que les premiers travaux du programme ont démarré, la population locale se mobilise et fait connaître ses oppositions. « Les concepteurs ont exclu du projet la population de l’île », indique l’ex-officier de police Jean Matulnes Lamy, ancien vice-président de l’organisation paysanne KOPI (Konbit Peyizan Ilavach), joint par téléphone à New York, aux États-Unis. « Ce projet constituait une menace pour la survie de notre communauté », estime Jérôme Genest, membre de KOPI.

Dépassé par les événements, l’État recourt à la force pour faire plier les opposants. Une vingtaine de policiers sont déployés sur l’île. « L’exécutif voulait intimider la population », déplore Genest. Dans un rapport publié le 2 avril 2014 par le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), les policiers ont été accusés de bastonnades, arrestations arbitraires, et autres violations de droits humains.

Corruption et ramifications internationales

En 2018, le peuple haïtien est descendu dans les rues pour protester contre la corruption qui gangrène le pays depuis des lustres. Depuis, les manifestants appellent le chef de l’État, Jovenel Moïse, à démissionner : il est cité dans les deux rapports de janvier et mai 2019 de la Cour des comptes (CSCCA) sur la corruption et l’enrichissement illicite à partir du fonds Petro Caribe. La dernière tranche de ce rapport est supposée être rendue publique en mars prochain.

Dans ces documents qui passent en revue les différents contrats et montants décaissés dans le cadre du programme PetroCaribe, il apparaît qu’environ 44 contrats ont été signés, de gré à gré, par Stéphanie Villedrouin, ministre du tourisme de 2014 à 2016, sans intervention aucune du Conseil National de passation de marchés (CNPM). Cerise sur le gâteau, la moitié a concerné l’ensemble du projet « Destination Île à Vache », dont la ministre se chargeait de sa coordination.

Plusieurs grands groupes internationaux ont participé à cette vaste gabegie. Les travaux aujourd’hui interrompus et les chèques signés à l’ordre des firmes étrangères permettent d’établir les liens entre responsables de l’État haïtien et compagnies étrangères. Un exemple ? Le rapport de la CSCCA établit que pour la seule journée du 8 novembre 2010, trois compagnies auxquelles est lié l’ex-sénateur dominicain Félix Bautista, ont signé huit contrats pour un montant de 385 millions de dollars.

Pour la reconstruction du bâtiment du Ministère des affaires étrangères, effondré pendant le séisme, la firme Constructora Hadom SA, appartenant à l’ex-sénateur, a déjà encaissé un premier versement de 10 millions de dollars des 14,7 prévus. Le chantier n’est toujours pas achevé et la firme a complètement disparu des radars, écrit, en juin 2018, le journal Miami Herald.

L’Île-à-Vache d’aujourd’hui

Sept ans plus tard, la situation ne s’améliore pas sur l’Île. Didier Boulard, de nationalité française, manager de l’hôtel Port Morgan, annonce la fermeture de son complexe hôtelier.

« Nous ne recevons plus de touristes, constate-t-il. Nous sommes obligés de claquer la porte ». Aux yeux du premier investisseur de l’île, le projet « Destination Île-à-Vache » est un échec.

L’Abaka Bay Resort classée 57e plage au monde par CNN en 2013/Luckenson Jean
L’Abaka Bay Resort classée 57e plage au monde par CNN en 2013/Luckenson Jean

Abaka Bay Resort, un autre grand complexe hôtelier, classé 57e parmi les 100 plus belles plages au monde en 2013 par Cnn, ne reçoit presque plus de visiteurs depuis des lustres, selon Saint-Juste Ernist.

L’homme assure que « L’hôtel pourrait, à tout moment, fermer ses portes si la situation ne s’améliore pas. Les jours meilleurs, annoncés en 2013, nous les attendons toujours », se désole-t-il.

Le 22 octobre 2019, Robert Dietrich, copropriétaire de l’hôtel Abaka, le nom indien de l’Ile-à-Vache, et gendre de Fernad Sajous qui est le propriétaire connu de tous, a annoncé, sur Facebook, la fermeture de l’hôtel pour « un changement systématique », écrit-il. « Nous rouvrirons […] à la prochaine administration ».

Personne ne connaitra toute la vérité sur ce programme pharaonique, qui prétendait être le symbole d’un pays, qui veut rebondir après le cataclysme de 2010. L’ambition était grande.

« L’argent a été dépensé dans le mauvais sens », assure l’actuel maire de l’Île-à-Vache, Jean-Yves Amazan.

Des millions ont été déversés sur Haïti et le pays peine toujours à trancher ce nœud gordien : la corruption. Pendant ce temps, l’Île-à-Vache continue à s’appauvrir.

Crédit photo et vidéo : Luckenson Jean

*Ce travail a été réalisé dans le cadre de l’appel « Enquêtes et grands reportages pour les 10 ans du séisme », lancé par la Fondasyon Konesans ak libète (Fokal).

[1Ndlr : US $ 1.00 = 96.00 gourdes ; 1 euro = 111.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.00 gourdes aujourd’hui.