La corruption électorale en Haïti aux temps de la mondialisation (en cinq parties) 1 de 5

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse

L’ouvrage Haïti - la drôle de guerre électorale (1987-2017) du politologue Sauveur Pierre Étienne semble être, au prime abord, la somme des petits conflits entre des personnes s’attribuant des noms de “partis politiques” dont l’objectif serait d’être invités à la table du pouvoir. Ces querelles insignifiantes pour partager le gâteau du pouvoir ont souvent culminé dans une vraie guerre de la bêtise avec des morts de part et d’autre, ce qui accentue encore leur caractère frivole. Quand on y ajoute les interventions visibles des puissances étrangères (interventions militaires de 1994 et de 2004) et souterraines telles que révélées par les câbles diplomatiques publiés dans Wikileaks et les millions de dollars engagés par ces puissances pour s’offrir une part substantielle du gâteau, les guéguerres ne sont plus que de l’ordre de la mise en scène.

L’ex-Coordonnateur général de l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL) a été en première ligne au cours de ce tournant historique des guéguerres. Son témoignage offre un regard venu de l’intérieur qui examine les invariants culturels haïtiens qui n’ont pas basculé. De ce fait, il présente les structures qui se soudent, les lignes de pointillés des populismes de gauche et de droite utilisant la clameur publique pour devenir des lignes de force brouillant les horizons.

Les glissements lents qui aboutissent au renouveau duvaliériste apparaissent alors bloquant toute innovation sous les feux d’artifice des carnavals et des divertissements. Tout en commençant par une revue classique de l’ouvrage, l’analyse que nous en proposons va donc au-delà d’une simple présentation et s’inscrit dans le débat auquel il participe. Nous reprenons donc des thèmes abordés et nous mettons en relief d’autres qui y sont amorcés. Les pages de l’ouvrage auxquelles les citations et références renvoient sont indiquées entre parenthèses.

L’État, c’est nous 

L’interprétation consacrée de la réalité haïtienne voudrait qu’on ait affaire à un groupe de mauvais comédiens imposés par la communauté internationale et façonnant en guise d’État une énigme totalitaire médiocrisante à coups d’embargos (1804-1825), de dettes (1825-1947), d’occupation américaine (1915-1934), de dictature fasciste (1957-1986) et d’occupations onusiennes (1991-2020). Avec ces épisodes qui se télescopent nez à nez, l’objectif est de démontrer aux peuples périphériques le sort qui les attend s’ils se rebellent contre les conditions d’esclavage moderne imposées par les puissances internationales du jour. Poursuivant les recherches entamées dans L’énigme haïtienne : échec de l’État moderne en Haïti publié en 2007, le politologue regarde droit dans les yeux ce passé encore présent.

Il le fait en abordant la question des combats électoraux en Haïti au cours des trente (30) dernières années dans son ouvrage Haïti - la drôle de guerre électorale (1987-2017) [1]. Trente (30) piteuses après les 30 horrifiques des Tontons Macoutes. Le résultat est un décorticage à la hauteur des espérances du projet démocratique d’un peuple héroïque. Victime de ses ennemis mais aussi de ses propres divisions. Contrairement à son ouvrage précédent qui restituait la situation politique en la replaçant dans la longue durée (depuis l’indépendance de 1804), l’auteur focalise ses réflexions sur la réalité contemporaine, se basant sur un large éventail de sources pour présenter la vision, celle d’un penseur et observateur-participant.

La problématique de l’absence d’un « État moderne » en Haïti demeure la même à partir de l’expérience de l’organisation des combats électoraux dans la période de la mondialisation qui débute à partir de la fin des années 80. N’oublions pas que : « l’État, c’est nous ». L’auteur étudie la faillite de l’État haïtien, qui est aussi la nôtre, par le biais des multiples élections organisées au cours des 30 années qui vont de 1987 à 2017. Trois décennies cruciales qui sont en même temps, avec la chute du mur de Berlin et du démantèlement de l’URSS, celles de la mondialisation c’est-à-dire du déclin de l’autonomie des États-nations et du démarrage en force de l’hégémonie des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Des entreprises dont le rayon d’action et la capacité d’intervention dépassent celles des États les plus puissants.

Le problème psychologique est profond

Armé des théoriciens (Weber, Elias, Duverger, Foucault, Habermas, etc.) expliquant la conduite de la politique, l’auteur offre des données empiriques pour l’élaboration de modèles plus adaptés de la politique politicienne en Haïti en tenant compte des spécificités et des variantes dans des contextes électoraux différents. L’incapacité de l’État défaillant haïtien à financer et à sécuriser les opérations électorales fait de la communauté internationale (principalement les États-Unis d’Amérique) « ce Deus Ex Machina déterminant en dernière instance le gagnant de l’élection présidentielle en Haïti » (p. 28). C’est la même famille, même si l’orchestre joue des instruments différents. Le marbre est le même avec des veines de couleurs différentes. Qui finance commande, rappelle l’auteur (p. 131). Qu’il s’agisse des élections présidentielles financées en grande partie par la communauté internationale. Qu’il s’agisse des élections parlementaires financées par l’establishment politico-financier de la République de Port-au-Prince. On y reviendra.

À partir des histoires racontées, le chercheur haïtien, allemand ou chinois peut faire une immersion au sein des folles équipes qui se disent « partis ». Avec une succession de références historiques et des matériaux neufs, il pourra effectuer un certain nombre de rapprochements pour signaler des faits apparemment loufoques et tordus. Nombre de signaux démontrent que les dirigeants politiques sont des mégalomanes qui n’hésitent pas à faire n’importe quoi pour laisser leurs empreintes. Le problème psychologique est profond quand une société produit autant de personnes ayant un tel besoin d’être au centre de l’attention. Le dirigeant de l’OPL, en entrant dans les détails, met en évidence cette parodie qui se répète au cours des 30 dernières années.

Une parodie qui a abouti à la réalité de cette « drôle de guerre électorale ». La mise en évidence du primat de l’économique sur le politique, avec la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) dirigée par Bill Clinton, explique non seulement l’introduction de Martelly comme « président » de la République, mais surtout l’approfondissement du consensus du néo-libéralisme de Washington dans la destruction sous l’administration Préval de ce qui restait de l’économie haïtienne. Les indicateurs les plus évidents de cette destruction sont : la politique tarifaire, la privatisation des entreprises publiques et l’implémentation des ateliers de misère (sweatshops) [2] spécialisés dans l’exploitation de la main d’œuvre surtout féminine [3].

Cette corruption des idéaux populaires était la condition imposée par les puissances d’argent, en échange du retour d’Aristide au pouvoir en 1994. On peut dire que c’était « drôle », pour faire allusion au titre de l’ouvrage de Sauveur Pierre Étienne, mais une telle corruption du capitalisme se voyait à une autre échelle dans les tractations obscures aboutissant à l’imposition du capitalisme d’État dans les pays de l’Est et en Chine populaire. En Haïti, la déréliction qui a eu lieu sous le gouvernement Préval n’a pas empêché ce dernier de poser des gestes courageux (signature de PetroCaribe, refus d’accepter l’ultimatum de Mulet, transgression des règles diplomatiques en demandant à l’ambassadeur canadien Rivard de lui mettre les menottes et de le conduire en prison [4], etc.), de défendre les droits de l’homme et de libérer de prison certaines personnes injustement détenues !

Le casting des acteurs principaux et des seconds couteaux, inconnus, connus et reconnus

Les exemples de choses drôles à rire ne manquent pas, entre autres autour du Conseil Électoral provisoire (CEP). L’absurdité est érigée en principe. Après les élections législatives du 21 mai 2000, Léon Manus, président du CEP, est convoqué au Palais national et menacé par le président Préval et l’ex-président Aristide au téléphone ; Léon Manus, président du CEP, se sauve en République dominicaine et part aux États-Unis.

Sous le second mandat de René Préval, le CEP commence par exclure le parti LAVALAS aux élections sénatoriales d’avril et juin 2009 ; deux listes de candidats sont présentés par le parti Fanmi LAVALAS (FL) aux élections sénatoriales ; pour inscrire les candidats de FL, le CEP exige un mandat signé de Jean-Bertrand Aristide, chef de FL ; le CEP demande que le mandat soit authentifié par le consulat haïtien en Afrique du Sud qui n’existe pas ; le CEP autorise l’inscription des candidats additionnels de FL alors que la période d’inscription est terminée.

Des anecdotes croustillantes et vraiment drôles ne manquent pas sur cette période qui culmine en 2008 dans des « émeutes de la faim ». L’auteur donne à voir les gouvernements de Préval de 1996 et de 2006 avec tout le casting des acteurs principaux et des seconds couteaux, inconnus, connus et reconnus qui ont conduit à un désastre. Par-devant la rapidité d’enchaînement des événements, la population ne peut qu’avoir une participation minimale dans ce capharnaüm où l’État est utilisé essentiellement à des fins d’enrichissement personnel.

La drôle de guerre électorale n’est pas une vue de l’esprit. En effet, tout en étant une force indéniable traversant les 30 années, le courant LAVALAS n’arrive pas à s’inscrire pour participer légalement aux élections parlementaires. Cette absence est bien drôle surtout quand le président est René Préval, une « appellation contrôlée » de LAVALAS. Encore une preuve que les élections, au lieu d’être une manière légitime de désigner les gouvernants, deviennent plutôt une source de conflits et de crises politiques.

Mutatis mutandis, le parti LAVALAS n’est pas unique dans ce drôle de comportement qui fuse et rebondit avec la corruption de la valeur fondamentale : la rationalité électorale. En effet, les partis politiques ne mobilisent pas la population pour qu’elle aille voter. Ceci se vérifie à travers le niveau de la participation électorale qui n’a jamais dépassé 60% comme ce fut le cas aux élections présidentielles de 2006. Sinon aux élections de 1990 elle était de 50% déclinant autour de 28% en 1995, 8% en 2000, 28% en 2011, 30% en 2015 et 19% en 2016 [5].

Le massacre de la ruelle Vaillant du 29 Novembre 1987

Aucune interaction n’existe entre le vote et le changement des conditions de vie de la grande majorité de la population. Le lien entre ces deux actions disparaît. Une autre image mentale entre ces deux moments s’est formée et s’entretient d’elle-même. Cette image mentale a sa source dans ce que Sauveur Pierre Étienne nomme « le bain de sang annoncé ». (page 88). Le massacre de la ruelle Vaillant du 29 novembre 1987 a sonné le tocsin et caricaturé les élections comme un gigantesque abattoir et non comme un élément organique de la démocratie. Situation d’insécurité pour les électeurs qui ont confirmé leur conviction par l’abstention.

Le discours du zèle mobilisateur patriotique n’est pas une fin en soi et ne pèse pas lourd face à la surcapacité chronique de répression des Tontons Macoutes. Avec les morts et les blessés, l’idée que le peuple se faisait des élections a changé. La transgression des règles a mis mal en point les votants car ils ont été violemment attaqués et tués. Les responsables de ces méfaits n’ont jamais été punis et le traumatisme créé a engendré des attitudes plus prudentes. L’horreur des Tontons Macoutes associés aux gangs armés a enfermé la population dans les carcans de la peur et de l’intimidation. Et depuis lors, les électeurs trainent la jambe et ne font pas le petit effort supplémentaire pour s’inscrire dans les registres électoraux et voter le jour du scrutin.

De plus, les attentes d’amélioration ne se matérialisent pas, alors les conséquences produisent des avalanches d’abstention qui ne favorisent pas l’essor de la démocratie. Ne doit-on pas reconnaître avec l’historien Jean Alix René que les citoyens « ne considéraient pas les élections comme le véritable lieu de négociations des rapports de pouvoir et où les citoyens pouvaient, avec la plus grande efficacité, défendre leurs intérêts » [6].

*Économiste, écrivain

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