Regard

Arnold Antonin, cinéaste du patrimoine d’Haïti


vendredi 13 décembre 2019

Par Roody Edmé*

Soumis à AlterPresse

La ville a de ses trésors cachés qui se révèlent à nous au fil des documentaires réalisés par le cinéaste Arnold Antonin. Dans son dernier film « Heureux sculpteurs », il va à la rencontre de certains de nos plus grands sculpteurs de pierre, de marbre ou du bois.

De véritables magiciens d’un art qui transforme la matière en énergie fusionnelle ou en expression de la beauté du monde. Des artistes qui « sculptent la vie » avec leurs maillets pour le bonheur des amoureux de l’art. Ils sont de ceux qui, avec la force de leurs poignets et la puissance subjective de leur imaginaire parviennent, comme le poète, « à transformer le trivial en beau ».

Ils sont de cette catégorie de femmes et d’hommes qui comme François Sanon, ou le professeur-sculpteur Grand Pierre, de véritables penseurs qui abordent les questions complexes des relations entre l’artiste et ses œuvres. Sanon est un chantre de la nature, il est celui qui n’hésite pas à s’émerveiller devant un arbre magnifique, à se prosterner comme devant une idole et à l’embrasser. Une relation intimiste entre le créateur et la matière vivante de son art, le bois, dont la sève irrigue le corps, et dont le toucher le plonge dans des rêves de création, comme pour reconfigurer le monde. Son rêve est d’être enterré dans un magnifique cercueil ou s’exhalerait le parfum irrésistible du chêne qui ferait qui sait, frémir encore ses narines.

Le sculpteur Almetone Fremont a son atelier à ciel ouvert dans le creux de la rivière grise, où les eaux tumultueuses lui apportent la matière première de sa création : il va à la rencontre de la pierre, revenue d’un long périple du flanc de nos mornes, pour se reposer dans le lit de la rivière. Les travaux de Frémont résument bien ces paroles du Poète Charles Baudelaire : « Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte, car j’ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

La sculpture est donc cette forme d’art qui fondu dans la pierre, le marbre ou le bois donne aux éléments une nouvelle existence. La magie des sculpteurs haïtiens est un véritable éloge à la beauté, mais aussi une manière « burinée » de dire le quotidien tragique d’un peuple. Aucun thème n’échappe à leurs maillets, le rêve fou et la réalité prosaïque sont gravés dans la matière qui devient source d’inspiration ou miroir de l’âme.

On trouve paradoxalement de tous les styles du baroque au classique, en passant par un réalisme merveilleux ou social. Tous les « matins » du monde, toutes les formes d’expression étrangères à certains de nos artistes qui n’ont pourtant pas fréquenté des écoles d’art se retrouvent dans leurs œuvres. Comme pour nous rappeler que le souffle « divin » de la création traverse l’humanité dans un universalisme qui n’est guère contrainte, mais libération de formes diverses que peuvent prendre l’imagination et la puissance créatrice de l’artiste en situation de création. Des œuvres qui racontent une histoire ou imitent les arabesques de danseuses, que dis-je ? L’objet tournant, suivant une astuce du cinéaste, devient mouvement, se fait aérien. Des statues de femmes qui, comme dirait Baudelaire, « balancent le feston et l’ourlet » dans leurs robes « talatanes ».

Les formes semblent naître spontanément sous l’effet quasi miraculeux d’une transformation de la glaise ou du chêne. L’émotion artistique prend naissance à partir de cette improbable métamorphose de la matière inerte qui devient imitation de la vie ou mieux encore éternité de la vie dans un bloc de granit ou un bois centenaire.

Des traces du vivant dans la matière qui sont autant de témoignages pour l’Histoire, une symbiose qui franchit les limites imposées à la matière et l’esprit par une certaine philosophie idéaliste.

Mireille Pérodin Jérôme est la personne indiquée pour accompagner le cinéaste dans son périple, son habillage théorique, ses explications des différentes tendances, qui ont marqué et influencent encore la sculpture haïtienne, ont considérablement aidé à la mise en contexte du film.

Marie Carmelle Félix, Joseph Delva, Jean baptiste Obert Jeune, Almetone Fremont ont tous partagé face à la caméra des moments intenses de leur existence professionnelle et familiale. Des instants forts de poésie et de savoir-faire sur certains aspects méconnus de leur art, ou tout simplement de leur vie intime, ont été saisis par le cinéaste qui a voulu sans filtre aucun, nous plonger dans un univers à la fois merveilleux et combien précaire.

La vie quotidienne de nos sculpteurs vivant dans des quartiers populaires est difficile. Ils ont tous mis l’accent sur le manque d’encadrement des pouvoirs publics, ils ont aussi parlé de la dégradation de l’environnement qui menace leur art et le pays tout entier.

Et si l’Etat central ou les municipalités faisaient appel à ces sculpteurs pour rénover nos espaces publics. Ce serait le début d’une nouvelle urbanité. Quand les touristes voyagent à Rome ou à Paris, c’est pour entre autres visiter la place Navone ou la place Firenze, les Champs-Elysées et certaines de ses expositions géantes.

Haïti a un riche potentiel dans ce domaine. Ne laissons pas partir ces artistes sans exposer au grand public et à nos visiteurs de magnifiques œuvres qui feront le prestige de nos villes et montreront une fois de plus au monde entier, la créativité haïtienne.

Arnold Antonin, par son patient et laborieux travail cinématographique d’investigation et d’exposition de nos écrivains et artistes en tous genres, mérite le titre de cinéaste du patrimoine.

*Enseignant, éditorialiste