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Haïti-R.D. : Border of Lights – Frontière de Lumières

Commémoration du massacre d’octobre 1937
samedi 12 octobre 2019

Par Kettly Mars, écrivaine *

Soumis à AlterPresse le 10 octobre 2019

Origine et contexte

L’écrivaine américano-dominicaine Julia Alvarez a été la première à publiquement attirer l’attention des États-Unis d’Amérique et du monde sur cet épisode occulté de l’histoire des relations haïtiano-dominicaines. Un crime contre l’humanité. Des sympathisants se sont ralliés à la cause, qui est devenue Border of Lights. Cela fait sept ans, le 12 octobre 2012, qu’un groupe d’Haïtiens et de Dominicains s’est réuni pour commémorer le 75e anniversaire du massacre et initier une série d’activités communautaires au bénéfice des deux villes frontalières qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui.

Border of Lights est porté aujourd’hui par Edward (Eddy) Paulino – né à New York de père et de mère dominicains, professeur au City University de New York (Cuny), par Megan Myers – caribéniste et humaniste, professeur à l’université d’Etat de l’Iowa, et par Cynthia Carrion, née de mère dominicaine et de père portoricain, activiste du développement communautaire et de la jeunesse. Des figures proéminentes comme les écrivains Junio Diaz et Edwidge Danticat ont contribué et continuent de contribuer à la cause. Des militantes et militants haitiano dominicains comme Anna Maria Belique ou Hermania, figure centrale du mouvement Reconocido, maintiennent des liens avec Border of Lights. Cette mouvance va dans la foulée des mouvements revendicatifs des années 1980 soutenus avec passion par la dominicano-haïtienne, Sonia Pierre, poto mitan de la lutte pour les droits de ses compatriotes, tombée trop tôt au combat en 2011.

L’initiative Border of Lights ne saurait masquer le fort sentiment anti haïtien en République Dominicaine qui s’est même renforcé depuis les soixante dernières années. Les dominicains qui manifestent positivement en faveur des Haïtiens sont souvent vus comme des traitres par une majorité nationaliste et blancophile. L’année 2013, les organisateurs ne furent pas autorisés à se rendre à la frontière pour la marche aux chandelles. Ils n’ont pas baissé les bras et ont plutôt organisé une veillée virtuelle à laquelle des supporteurs autour du monde ont participé. C’est aussi par le biais virtuel que beaucoup de donateurs participent au financement de programmes et projets collaboratifs au niveau de la frontière. Les actions du mouvement sont aussi soutenues en Haïti par la Fokal et aux Etats-Unis par la American Jewish World Service (Ajws).

Car l’histoire n’est jamais finie même si le passé est passé. Pour preuve, le décret no. 168 pris par le Tribunal constitutionnel, la plus haute instance judiciaire dominicaine, en septembre 2013, révoquant rétroactivement la citoyenneté d’environ 200,000 Dominicains d’origine haïtienne. Un génocide légal qui renvoie au passé ces hommes, femmes et enfants devenus apatrides, car légalement non existants. Une situation que les autorités haïtiennes ont laissé faire et ont marquée de leur impuissance ou de leur indifférence. Cette énième tragédie concernant des ressortissants haïtiens ou d’origine haïtienne dans la région et dans le monde rappelle cruellement la faiblesse de nos institutions gangrenées par la corruption. Notre pays est aujourd’hui à la merci politique et économique de nos voisins dominicains qui ont pris la part du lion de la manne des contrats occultes qui se négociaient après le séisme de janvier 2010. Nous sommes le second interlocuteur commercial des dominicains, après les U.S.A. La ville de Dajabon dépend du commerce frontalier quasi unilatéral avec Haïti. La République Dominicaine a tenu son cap malgré les démarches d’avocats, malgré les sentences favorables des instances judiciaires internationales, malgré les pressions de l’Eglise et d’une partie de la société civile dominicaines. La République Dominicaine s’est déclarée seule souveraine à interpréter sa Constitution. Haïti est un capital politique dans la lutte pour le pouvoir en RD et l’épouvantail haïtien est agité aux moments critiques et opportuns. Politique à double visage et à double tranchant.

Les journées de commémoration

Vendredi 4 octobre, 8 heures a.m. Dajabon, ville frontalière d’environ 40 mille âmes, capitale de la province du même nom située sur la rivière Dajabon, appelée aussi rivière Massacre. Petites maisons basses en béton aux couleurs vives, grilles en fer forgé. Les chiens sont en santé, les motos nombreuses dans les rues étroites. A dix minutes à pied du centre-ville, il suffit d’enjamber un pont sur la rivière et de passer une barrière pour se retrouver à Ouanaminthe, Haïti.

Depuis la veille, se déroulent des deux côtés de la frontière des activités à l’allure d’un rituel. Comme pour une conspiration, des Dominicain.es et des Haïtien.nes de la diaspora et du pays, des binationaux, des étrangers et une frange de la communauté frontalière de Dajabon se rassemblent en ce lieu et se passent une flamme. À Ouanaminthe ont eu lieu le jeudi 3 octobre une conférence, du théâtre, une messe et surtout l’inauguration par leurs descendants d’un monument aux victimes du massacre. À Ouanaminthe et à Dajabon on se souvient ensemble des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, haïtiens et dominicains, systématiquement assassinés pendant une semaine, dans la région frontalière nord-ouest et aussi dans le Cibao voisin. Le nombre de disparus varie entre 12 mille et 35 mille, selon les sources. Cela se passait entre le 2 et le 8 octobre 1937, durant un génocide qui était aussi une épuration ethnique que l’Histoire appelle El corte, le Massacre du persil, Kout kouto a. Un évènement peu connu et peu étudié dans les classes d’histoire qui régla aussi de vieilles querelles territoriales et permit au président Trujillo de sécuriser la frontière contre de potentiels révolutionnaires et envahisseurs. Sans pathos, ils/elles viennent communier dans une mémoire douloureuse qu’ils transforment en fraternité, en solidarité et en énergie positive. Pour ces femmes et ces hommes, l’héritage du massacre doit être celui de la lumière, de l’espoir et de l’action dans l’entraide.

Ce vendredi 4 octobre, alors que les participants convergent vers l’auditorium de l’Université Technique de Santiago (UTESA) à Dajabon pour écouter et rencontrer les panélistes de la conférence du jour, les artistes du mouvement Azuëi travaillent à une murale dans une cour intérieure de l’église Nuestra Señora del Rosario. Azuëi est un mouvement qui réunit des artistes multidisciplinaires d’Haïti et de la République Dominicaine. Il a pris naissance en août 2015, sur les rives du lac Azuëi bordant les deux républiques. Parmi les initiateurs du mouvement on retrouve Perla Marola, Rebel Layonn, Jahbeat (Abraham Rosario), Rachel Magloire, Philoctète, Younès Karoum, Ama Makeda. À travers l’art et la culture, ils créent des passerelles de dialogues et d’échanges. Ils prennent le contrepied de la tendance générale qui est de ne pas ressembler aux Haïtiens pour être valorisé.

Un panorama historique et politique en 4 interventions

À l’auditorium de UTESA, le professeur Edward Paulino a présenté les 4 panélistes Quisqueya Lora, Jésula Blanc, Mathias Bosch et Gustavo qui ont pris, tour à tour, la parole devant le public auquel s’étaient jointes deux délégations d’élèves du secondaire. Quisqueya Lora, universitaire, féministe progressiste et éducatrice a fustigé le décret 2013 et mis à l’index le réflexe systématique de certains dominicains de parler de ce que les Haïtiens leur ont fait et pas de ce qui a été fait aux Haïtiens. Selon Lora, l’histoire dominicaine s’est construite contre Haïti, pour montrer ce que les dominicains ne sont pas. Le massacre fut un déni d’humanité, en dehors de tout contexte. Elle a aussi rappelé que beaucoup de Dominicains sont tombés, parce qu’ils étaient de phénotype nègre et ressemblaient aux Haïtiens. Elle a martelé que les peuples qui ne connaissent pas leur passé sont condamnés à le répéter. Le peuple dominicain laissé dans l’ignorance et entretenu dans les pensées racistes peut réitérer l’atrocité, a conclu la panéliste.

Jésula Blanc vit et travaille à Ouanaminthe. Avocate, elle est responsable de la plateforme genre et droits humains de Oxfam. Jésula assure la liaison avec 66 associations membres. Le leitmotiv de cette jeune leader est de construire des ponts et non des murs. Pour elle, le décret de 2013 est un mur énorme. Mais la lutte continue. Ce n’est pas le moment de pleurer et de se lamenter, dit Jésula. Il faut voir le présent et l’avenir, continuer les tables de dialogues transfrontaliers. Pour le moment, dit-elle, ce sont les autorités qui profitent de la situation, pas la société, pas les Haïtiens.

Mathias Bosch, progressiste radical, éducateur et journaliste dirige la fondation Juan Bosch, qui transmet l’héritage de son grand-père, fondateur du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) et du Parti de la libération dominicaine (PLD), premier président démocratiquement élu en République Dominicaine et considéré encore aujourd’hui comme un honnête politicien et un écrivain proéminent. Deux sœurs de Juan Bosch sont nées au Cap-Haïtien. Mathias Bosch s’est mis debout pour s’adresser au public. Il questionne la distribution des richesses en République Dominicaine, la discrimination, les privilèges et le pouvoir de l’argent. Qui parle de la frontière à la capitale si ce n’est seulement pour dire que les Haïtiens entrent et envahissent. Alors que tout le monde sait l’importance du commerce avec Haïti pour l’économie dominicaine. Alors qu’une évasion fiscale systématique est la norme en défaveur des douanes haïtiennes. Il réclame pour la frontière les mêmes attentions au progrès et au développement que tout le reste du pays. Il faut parler du massacre pour contrer un discours discriminatoire. Parler du massacre pour dénoncer la double politique. Il faut dénoncer les auteurs et les bénéficiaires du trafic qui se fait à la frontière.

Gustavo - avocat originaire de Dajabon, spécialiste en droits humains a tout de go rappelé que les bénéfices du marché frontalier demeurent en grande majorité du côté dominicain. Il parle de défis. Il y a des Dominicains que l’éternel statut de parent pauvre des Haïtiens dérange. Il y a des Dominicains aujourd’hui qui ne veulent pas être identifiés à l’image raciste ou anti haïtienne. La situation socioéconomique d’Haïti les affecte car les vies sur la frontière sont entremêlées. Il y a de l’amitié, il y a des liens que le temps tisse. Le panéliste demande où est la Commission mixte bilatérale ? Pourquoi ce marché bi-national a-t-il une seule vitesse ? Pourquoi Haïti ne renforce-t-elle pas les échanges commerciaux, ne renforce pas ses douanes, ne reprend pas de vraies relations bi nationales avec la République Dominicaine. Questions que les Haïtiens doivent se poser jusqu’à en trouver les réponses et d’autres façons de faire. Cela pourrait relever de la volonté politique, de l’intégrité et de la compétence pures et simples.

Fièvre électorale à Dajabon

Pendant ce temps, dehors, une autre fièvre envahit progressivement les veines de Dajabon. Le bruit augmente en intensité avec les heures. C’est le weekend des primaires présidentielles et parlementaires. La chaleur politique fait monter les décibels de la bachata devant les bureaux politiques, les bars, les comptoirs de poulets frits, sur les places publiques. La bière coule à flots, on parle fort, on klaxonne sans miséricorde. Leonel Fernandez est le candidat favori du PLD, mais l’est-il vraiment ? Quarante-huit heures pour le savoir. Son rival au parti, Gonzalo Castillo, ministre des travaux publics est un rookie, il n’a jamais brigué de fonction élective, il a juste mené campagne soixante-sept jours avant les primaires. Une voiture blanche coiffée d’un puissant haut-parleur annonce avec fracas que Ramfils Trujillo, présenté comme futur président de la RD, sera le lendemain dans la ville. Etrange, ce nom de Trujillo à Dajabon la semaine de commémoration du massacre. Le hasard fait bien les choses. Ou peut-être pas ? Leader du Parti démocratique institutionnel (PDI), Ramfils ambitionne de devenir président en 2020 et fait de l’expulsion de tous les Haïtiens illégaux et de la construction d’un mur pour séparer la frontière des piliers importants du programme de son parti. Et le pire c’est qu’il pourrait réussir, en 2020 ou plus tard. Les pouvoirs se radicalisent, nous n’échapperons pas aux extrémismes reformulés et aux nostalgies totalitaires des deux côtés de l’ile si des alternatives politiques fortes ne se construisent et ne se renforcent en permanence. Le temps est court.

Communion et marche

Un autre moment fort de la journée fut la messe à Nuestra Senora del Rosario, concélébrée par 8 prêtres haïtiens et dominicains. Des Jésuites. L’église totalement remplie résonnait des chants de la chorale des jeunes filles et jeunes garçons haïtiens chantant les cantiques en créole et espagnol. Le prêche délivré par un prêtre haïtien a abordé le thème du chrétien dont le devoir est de dénoncer les injustices sociales et économiques dans le monde. Le mot solidarité était écrit en grandes lettres sur une banderole traversant le pupitre devant l’autel.

Après la messe, bougies allumées et une fleur blanche en main, la petite foule s’est réunie en face, sur la place Juan Pablo Duarte, pour former le cortège de la marche. Une procession pour ne pas oublier, pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Après lecture d’un poème par Eddy Paulino, le cortège s’est mis en branle en direction de la frontière, sous protection de quelques militaires de la garde nationale. Un camion haut-parleur a accompagné les marcheurs en diffusant des chansons de circonstance. No tengo miedo de amar... no tengo miedo de la libertad... (Je n’ai pas peur d’aimer… Je n’ai pas peur de la liberté…) A trois intervalles, le cortège s’est arrêté et des chants et des textes ont fusé dans le soir. A la station finale, à quelques mètres de la rivière/frontière, l’un des concélébrants dominicains a fait une adresse aux autorités politiques - des 2 pays - pour leur rappeler les besoins de leurs peuples comme un vrai marché binational, un pont exclusivement piétonnier etc. Le religieux a fait un appel énergique à l’unité organisée, pour réclamer la justice. Personne n’est au-dessus ni en-dessous de la loi. Un croissant de lune timide derrière un voile de nuage laisse briller dans la nuit la lumière des hommes.

Nul n’échappera à l’Histoire

L’Histoire garde des traces indélébiles du meilleur et du pire des actes posés par l’homme. Les générations ne peuvent pas rejeter la mémoire douloureuse de leurs prédécesseurs. Mais ils peuvent exprimer le refus farouche de redevenir cela, génocidaires, assassins, fratricides. Voilà pourquoi il ne faut pas oublier, pour guérir.

Et nous autres aujourd’hui, Haïtiennes, Haïtiens qui traversons cette trop longue douleur, nous rendons-nous compte que nous sommes en train d’écrire notre mémoire ? Des mots reviennent aujourd’hui dans nos conversations et nos peurs comme machettes, bourgeois, mise à mort. Gare aux radios mille collines ! Prenons-nous la mesure de ce que nous vivons aujourd’hui ? Le pire est toujours possible, nous en savons quelque chose depuis 1986. Un génocide en Haïti ne nous servirait à rien. Des rapaces viendront se repaître de notre sang avant qu’il n’ait séché. Encore et toujours le même scénario. Là-bas, à la frontière, ils n’oublient pas. Et nous ?

* Présidente Centre Pen Haïti