Haiti : Autour de l’évasion massive du 19 février 2005

Interview avec le professeur Michel Soukar

Par Nancy Roc

« La drogue et la politique ne font qu’un surtout dans un pays aussi fragile qu’Haïti. On ne pourra pas reconstruire ce pays tant qu’on n’aura pas constitué des structures solides pour faire face à la politique de la cocaïne »

Professeur Michel Soukar à l’émission Métropolis du 26 février 2005

L’ampleur de l’attaque au pénitencier national le 19 février dernier a pris tout le monde par surprise : gouvernement et gouvernés. Désormais, il semble avéré que des complicités à l’intérieur de l’institution ont facilité ces évasions au point que l’on a vu des assaillants se promener avec des M14 et des fusils de calibre 12 dans le centre ville quelques minutes après l’attaque. Dans le contexte actuel de précarité politique et d’insécurité des vies et des biens, il ne saurait être question de minimiser ce qui s’est passé le samedi 19 février à Port-au-Prince. Les précisions nous arrivent progressivement et les réactions s’amplifient. Dans le climat d’insécurité grandissante depuis le lancement de l’Opération Bagdad par les partisans de l’ancien régime, le 30 septembre dernier, l’évasion du 19 février 2005 constitue un nouveau tournant dangereux : selon de nombreux observateurs politiques, il a mis en péril le processus électoral et consacre l’échec du gouvernement de transition. Dans l’émission Métropolis du 26 février 2005 animée par Nancy Roc, le Professeur Michel Soukar a disséqué les dessous de cette évasion et pointe le doigt vers les secteurs de la drogue alliés au pouvoir politique du pays. Nous reproduisons ici une partie de l’interview qu’il nous a accordée sur les ondes de Radio Métropole.

Nancy Roc : Professeur Soukar, l’évasion du 19 février dernier constitue-t-elle un coup monté, un coup de théâtre ou les deux ?

M. Soukar : L’un n’exclut pas forcément l’autre. D’après ce que nous savons et avons vérifié, vers les 3hPM ce jour là , un commando s’est présenté devant le Pénitencier National et a effectué des tirs de sommations. Immédiatement, les portes de la prison se sont ouvertes et un jeune garde, Oméus Guerrier est tué. Le commando a pénétré dans la prison et est arrivé jusqu’aux prisonniers alors que nous savons qu’il y a tout un dispositif à franchir pour y pénétrer et en ressortir. Ce qui signifie pour le commun des mortels qu’il y a eu une complicité évidente qui n’a rien à voir avec une question de moyens.

N. Roc : Complicité interne ou externe ?

M. Soukar : Il y a eu connivence entre le commando et les gens chargés de la sécurité du pénitencier. On ne peut pas le nier

N. Roc : Quel était, selon vous, l’objectif de ce coup ?

M. Soukar : Il y a trois thèses : premièrement, celle de libérer les grands dirigeants Lavalas. Nous n’y croyons pas puisque ces derniers se sont rendus eux-mêmes à la MINUSTAH. On peut reprocher à Mr Yvon Neptune de ne pas être une lumière mais il n’aurait certainement pas fait ce cadeau au gouvernement. Nous avons d’ailleurs entendu l’Ambassadeur du Chili contredire les propos du Général Abraham, Premier ministre a.i. lors des événements : le retour de Mrs Neptune et Privert n’a pas été du aux services de renseignement mais tout simplement parce qu’ils voulaient revenir en prison. S’il y a des services de renseignements et que ce coup a pu avoir lieu, ces services sont corrompus car tout le monde savait depuis plus de 48h, notamment à travers la radio, que ce coup allait être perpétré. Deuxièmement, on avance la thèse que ce coup a eu lieu pour libérer des bandits. Personnellement, je trouve cette thèse débile car un coup pareil ne se fait pas de façon aussi spectaculaire pour libérer quelques petits malfrats. Troisième thèse : ce coup a été fait pour libérer des barons de la drogue. Là , je voudrais tout de suite signaler un danger : de plus en plus, dans ce pays, on met un masque devant les citoyens pour les tromper en séparant les affaires de drogue de la politique. En Haïti, aussi bien qu’en Amérique Latine et dans les Caraïbes, depuis près de 20 ans, les milieux de la drogue sont tellement puissants que les cartels, pour assurer leurs droits de passage et leurs connexions vers les Etats-Unis, sont obligés de contrôler les appareils de répression ; c’est-à -dire, la police, l’armée, l’administration publique, les partis politiques et le gouvernement. Les milieux de la drogue sont bien des puissances policières, militaires et paramilitaires. Si on fait semblant de ne pas le comprendre, on ne comprendra jamais ce qui se passe réellement dans tout le continent américain.

La drogue et la politique ne font qu’un surtout dans un pays aussi fragile qu’Haïti où l’Etat, avec la Fanmi Lavalas, était devenu un narco Etat et maintenant, l’héritage lavalassien fait que nous n’avons plus d’Etat. Mais il faut aller encore plus loin. Depuis un an, Haïti vit une période de transition qui devrait nous amener vers des élections sinon crédibles, du moins potables. Après le 19 février dernier, peut-on dire que nous avons des structures - tant au niveau du gouvernement que des partis politiques- capables de nous protéger du danger de la politique de la cocaïne ? C’est la grande question qu’il faut se poser à présent. On ne peut pas penser bâtir un pays tant que nous n’aurons pas ces structures solides pour y faire face. En effet, cette politique mine plusieurs piliers d’une société normale :

1/ la sécurité du territoire et celle des vies et des biens des citoyens

2/ les vertus du travail et de l’éducation.

Pour s’assurer leur passage, les réseaux de la drogue se sont accaparés des moyens de contrôler le premier. Quant au second, comment allons-nous demander à un jeune aujourd’hui en Haïti de rester honnête, lorsque depuis 20 ans, nous voyons des gens devenir riches sans travailler, sans avoir d’éducation, sans effort et sans respect pour qui que ce soit ?

N.Roc : Il y en a même qui se présentent aux électionsÂ…

M.Soukar : Ils se présentent aux élections parce que les voyous ont une capacité étonnante de se recycler dans la société et lorsque l’on attend une sanction contre eux, on se rend compte que l’impunité règne en maîtresse et que ces gens se pavanent, sont acceptés par la société haïtienne ; certaines familles leur tendent même leurs jeunes filles car ces types sont la garantie de l’avenir économique et financier de la famille. Nous avons donc affaire à forte partie. Quand on a ouvert la porte au Diable en croyant uniquement qu’il était venu souper, le Diable ne s’en va jamais. Il demeure.

N.Roc : Or, comme disait le Lieutenant général Roméo Dallaire dans son livre sur la faillite de l’humanité au Rwanda [1], il y en a même qui serrent la main du DiableÂ…

M. Soukar : Serrer la main du Diable, c’est un ; mais accepter de devenir le Diable, c’est pire ! Or c’est ce qui nous arrive. Pour employer un terme religieux, je dirais que ce pays a besoin d’un grand exorcisme car nous sous sommes laissés possédés par tous les démons qui agitent cette planète. Ce qui s’est passé au Pénitencier est l’expression de cette crise démoniaque. Je le répète : il ne faut pas que ce gouvernement qui est en train de consacrer son échec, se cache derrière un fallacieux prétexte de manque de moyens pour justifier ce type d’actions. En effet, nous avons une communauté internationale qui quadrille le territoire à travers la MINUSTAH. Ainsi, si au plus haut niveau de ce gouvernement on souhaitait réellement avoir des moyens, on saurait où frapper, où exercer des pressions. Or, on a l’impression qu’au plus haut niveau justement, les gens n’ont aucun intérêt à ce qu’il y ait un combat contre cette pieuvre qui est en train d’asphyxier le pays : la drogue. Ensuite, le gouvernement ne peut pas nous dire que cette évasion a eu lieu car la PNH et l’APENA manquent d’armes. Ce n’est pas l’arme qui mène l’homme, c’est l’homme qui même l’arme. Mais pour cela, il faut qu’il soit décidé à tirer dans la bonne direction !

N.Roc : Vous avez employer le terme ’’démoniaque’’. Permettez-moi d’y ajouter celui de la manipulation. En effet, selon des sources policières qui ont voulu conserver l’anonymat, Dread Wilmer aurait été à la tête d’un de ces commandos et une unité de la police se serait retirée juste avant l’attaque. D’autre part, Mr Youri Latortue aurait déclaré sur les ondes d’une radio de la diaspora que Lavalas se cachait derrière ce coup car il était trop bien monté. Peut-on aujourd’hui toujours se réfugier derrière le prétexte lavalassien ou n’y a t il pas là matière à manipulation ? La responsabilité lavalassienne avancée à tout bout de champ n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt ?

M. Soukar : C’est exactement ce que je pense. C’est non seulement l’arbre qui cache la forêt mais c’est l’étiquette que l’on pose sur la bouteille de la cocaïne. Il faut aller plus loin. Je ne dirai pas, comme Youri Latortue, que c’est Lavalas car le secteur politique de Lavalas a été occupé pendant 10 ans par le secteur de la drogue. D’ailleurs, lorsque l’on retrouve un sénateur Lavalas emprisonné pour drogue à Miami, cela veut tout dire, quand des barons de la drogue derrière des barreaux n’hésitent pas à citer le nom de Jean Bertrand Aristide, cela veut tout ire, quand Mme Judith Trunzo de l’Ambassade américaine déclarait à l’époque à une station sœur que le pouvoir Lavals se servait de l’argent de la drogue pour payer les fonctionnaires de l’Etat, cela voulait déjà tout dire. Il est donc dangereux d’assimiler tout ce qui se passe à Lavalas car les têtes pensantes du secteur de la drogue sont intelligentes : Dread Wilmer ou un autre, ne sont que des pions, des mercenaires. Demain ce sera X ou Y. En 1986, c’était le Colonel Jean Claude Paul. Le problème ne se pose pas en terme d’individualité car ces gens ne constituent que des pions pour assurer la prédominance de secteur de la drogue.

N.Roc : Comment réaliser des élections dans un tel contexte ?

M.Soukar : C’est une autre grave préoccupation. Comment réaliser des élections lorsque l’on sait que dans le monde, le trafic de la drogue est lié au trafic d’armes et pas n’importe lesquelles : des armes lourdes et parfois même, nucléaires ? Or, aucune politique de désarmement n’a été appliquée en Haïti. Lorsque Jean Michel Caroît dans son article publié le 16 février dernier écrit que ’’soumis à une forte pression du lobby financé par Jean-Bertrand Aristide, toujours actif aux Etats-Unis, Washington a suspendu une ligne de crédit qui devait faciliter le désarmement des anciens militaires’’ [2], il faut se poser beaucoup de questions. Aujourd’hui, il règne une telle impunité qu’il est impossible de donner une bonne éducation à son enfant en Haïti car tout ce que vous lui dites chez vous et lui inculqué comme principes, dans la rue, il constate le triomphe de tout le contraire ! Est-ce que la communauté internationale est consciente de cela ? Quels sont les vrais intérêts qui sont en jeu aujourd’hui dans notre pays ? Quelle marchandise veut-on nous vendre avec une étiquette qui est le contraire du contenu ? Ecoutez Nancy, je reviens à peine du Bas Artibonite. Jusqu’en 1999-2000, il y avait 7 commissariats dans cette région, aujourd’hui il n’en reste plus que 3. Les policiers n’ont aucune automobile, bicyclette, arme, radio de communication et sont sans téléphone. Quand ils sont 6 dans un commissariat, 4 n’ont pas d’armes et ils doivent eux-mêmes aller acheter des balles au marché noir pour se défendre. Ils ne reçoivent même pas le salaire d’une ménagère pour l’entretien d’un commissariat ! Or, cette région est celle qui contient le plus d’habitants au km2 (soit 600 habts/km2). C’est une zone qui ne manquera donc pas d’être fréquentée par les futurs candidats. A quoi va-t-on assister ? Les candidats débarqueront armés jusqu’aux dents et où cela va-t-il nous mener ? Ceci consacre la disparition de l’Etat et son incapacité d’assurer la sécurité d’un meeting électoral. Si ces candidats perdent, d’après vous, comment réagiront-ils ? Est-ce que tout cela constitue un plan pour pouvoir nous dire à la fin que puisque nous n’arrivons même pas à assurer un meeting électoral, il faut la mise sous tutelle, le protectorat pour rebattre les cartes et repartir à zéro ?

N.Roc : Avez-vous constaté une forte présence de militaires démobilisés ?

M. Soukar : D’après ce que les gens m’ont dit, on a réinstallé des chefs de section. Jusqu’en 1999, les policiers avaient des fusils d’assaut et des véhicules tout terrain, mais lorsque Aristide est arrivé au pouvoir, il a récupéré ces armes pour les distribuer aux chimères. Aujourd’hui, les policiers n’ont aucun moyen de se déplacer ou de communiquer.

N.Roc : Parlons à présent de la réaction du gouvernement suite aux événements du 19 février. Nous avons constaté, une fois de plus, l’absence totale de communication avec la population et l’absence physique du Premier Ministre ( il était à Miami), du Ministre de la Justice ( il était à Trinidad) , du Chef de la police ( il était sur la frontière) alors que des rumeurs d’attaque circulaient depuis 48h. Qu’est-ce que cela implique pour le gouvernement et la société haïtienne ?

M. Soukar : Que l’on veuille ou non, cela nous amène à tirer une conclusion : ce gouvernement est dépassé par les événements (Â…)

N. Roc : Est-il dépassé par les événements ou les laisse-t-ils passer ?

M. Soukar : J’allais y arriver. N’oublions pas qu’au début de cette interview, nous avons parlé de complicité. Ce gouvernement veut-il et peut-il travailler ? Tout le monde se pose cette question aujourd’hui. Même si la communauté internationale aurait comme agenda de nous mener vers la mise sous tutelle, est-ce que ce gouvernement- et au plus haut niveau de la Primature- ne facilite-t-il pas cet agenda par son laxisme et son comportement irresponsable, paresseux, radoteur et bluffeur ? Est-ce que cela ne faciliterait pas aussi ce que certains appellent déjà un ’’agenda caché’’ ? Car, même si certaines personnes voudraient travailler sérieusement, comme certains policiers par exemple- dont plusieurs ont été décapités depuis le 30 septembre- comment pourraient-ils le faire à présent ? Mettons-nous à leur place : le samedi 19 février lorsque certains de ces policiers qui ont risqué leurs vies en arrêtant ces bandits ont entendu que ces derniers étaient en liberté dans les rues, que doivent-ils penser ?

Le constat est donc clair, la transition a échoué. J’entends parler de délai accordé au gouvernement pour redresser la barre mais je ne vois pas comment car je ne sens pas une main ferme capable de le faire. Le mauvais pli est déjà pris et depuis trop longtemps. Est-ce que je prône le départ du gouvernement ? Tôt ou tard, nous serons obligés d’y penser mais cette fois-ci, il faudra vraiment réfléchir et tirer les leçons de ces onze derniers mois. Il ne faut pas se précipiter à remplacer quelqu’un par quelqu’un d’autre. Il faudra tirer les leçons de l’absence de désarmement, d’actions concrètes pour nettoyer le terrain et que tout a été fait pour conserver l’impunité : tout a été fait pour nous conduire où nous sommes. Ceux qui faisaient de l’argent sale sous l’ancien régime s’en font encore davantage et la communauté internationale doit être claire sur ce qu’elle veut. En effet, on a l’impression que même au sein de cette dernière, il y a des dissensions. Haïti ne joue pas dans la cour des grands mais Haïti est devenue une portion de la cour des grands entre les intérêts américains, français, canadiens et brésiliens. Nous faisons le jeu et les frais de tous ces grands joueurs internationaux. Alors, il faut arriver à une convergence entre eux et nous avec un langage direct, clair et précis pour arriver à bâtir ensemble un autre pays. Dans les conditions actuelles, les élections ne pourront pas avoir lieu : nous pouvons avoir non seulement un bain de sang à la manière du 29 novembre 1987 mais même plusieurs.

N.Roc : Ce gouvernement est de plus en plus décrié pour son inefficience et sa corruption. Selon vous, à quel type de gouvernement faisons-nous face ?

M. Soukar : A un gouvernement qui est un mélange de ce que nous avions de plus mauvais auparavant : néo-militaire, néo-duvaliériste et néo-lavalassien. Ce cocktail est indigeste et ne donnera rien.

N. Roc : Professeur Soukar, nous vous remercions.