Pourquoi célébrer l’anniversaire d’Auschwitz et taire les autres martyrs ?

Commentaires de Juliette Broder, résistante et juive, vivant à Bruxelles

26 janvier 2005

Repris par AlterPresse de Investigaction [1]

[En cette fin de janvier 2005, à l’initiative des Nations Unies, on commémore la libération du camp de concentration d’Auschwitz par les troupes soviétiques.] Cette commémoration me laisse un goût amer. Certes, alors que les rats nazis masqués sortent de plus en plus de leurs trous, alors que pas mal de bourreaux finissent paisiblement leurs jours heureux, on ne dévoilera jamais assez combien est sanglant le drapeau du fascisme ordinaire.

Mais commémorer Auschwitz et le martyr des bébés, des vieillards, des hommes et des femmes nés juifs, cela justifie-t-il que l’on taise presque toujours le martyr des tziganes, des prisonniers de guerre et civils soviétiques qui alimentèrent les mêmes fours crématoires en compagnie des juifs ? [2]

Une autre chose me bouleverse. Pourquoi commémorer spécifiquement la délivrance d’Auschwitz et taire celle des autres camps de la mort ? En quoi les martyrs du fascisme et du nazisme sont-ils différents ? En quoi les bourreaux sont-ils différents ?

Pourquoi taire le fait que Dachau, libéré le 29 avril 1945, a été le premier camp de la mort mis en place dès la prise de pouvoir par les hitlériens pour y martyriser et exterminer les communistes, les socialistes, les démocrates allemands ?

Pourquoi ne pas commémorer en une seule date la libération de tous les camps de concentration ? Pourquoi faire d’Auschwitz une exception ?

Pourquoi taire que des juifs ne se sont pas livrés comme des moutons à l’abattoir nazi mais ont mené le combat avec des résistants et partisans armés non-juifs ? Pas un mot là -dessus à la TV, à la radio, dans la presse...

Dans ma famille, il y eut 32 martyrs dont il ne reste que cendres. Parmi eux, il y eut des communistes qui participèrent et moururent lors de la révolte du ghetto de Varsovie. Il y eut mon cousin et compagnon de jeux, Joseph, fusillé, non parce que juif, mais parce que partisan armé. Il n’avait pas 20 ans.

Celui qui allait devenir le père de mon fils, juif, étudiant à l’Université de Liège, membre actif des Partisans armés, avait 20 ans quand il fut dénoncé avec ses compagnons de lutte non-juifs. Il passa près de deux ans à Buchenwald. Quand il en revint, il pesait un peu plus de 50 kg

Il y eut résistance de juifs dans tous les pays occupés, organisée en collaboration étroite ou fusionnée avec des non-juifs belges, hollandais, français, italiens et allemands, etc. La Résistance, quel que fut l’endroit où elle s’exerça était une, comme sont uns tous ceux que le fascisme, le nazisme a martyrisés, exterminés pour leurs opinions comme pour leur origine. C’est cette mémoire-là que nous devons cultiver et que nous devons laisser en héritage aux jeunes d’aujourd’hui et de demain.