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« Le Prix du sang » de Bernard Diederich

Haïti : Mémoire et histoire de la résistance sous François Duvalier

Par Gusti Gaillard-Pourchet*

Soumis à AlterPresse le 17 janvier 2017

Bernard Diederich a signé en 2016 une nouvelle édition de «  Le Prix du Sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannie. Tome 1 : François Duvalier (1957-1971) ». Disponible dans nos librairies et destiné à un large public, ce titre majeur et volumineux d’histoire politique (511 pages) est une version révisée, corrigée et augmentée de la première édition parue en 2005. Fruit d’un travail initié il y a près de huit ans, cette mise à jour a été réalisée avec la collaboration de Nathalie Lamaute-Brisson et François Benoit. Elle mérite d’être saluée et avec force d’autant plus qu’elle s’insère opportunément dans la dynamique récente des activités mémorielles autour de la répression exercée par le régime de Papa Doc et initiées par le Comité de Commémoration du 26 avril 1963 devenu Devoir de Mémoire. Comme le prologue de Jean-Claude Bajeux l’indique, à l’origine cette publication visait la « rupture du silence ». Aujourd’hui elle répond à la quête de citoyens, de plus en plus nombreux, d’être informés sur les modalités et l’ampleur de cette répression. Grâce à la refonte opérée, cette nouvelle édition s’inscrit avec éclat dans la récente production d’œuvres diversifiées autour de cette thématique.

Bernard Diederich, journaliste de profession et écrivain prolifique, se passe de présentation pour les générations des plus de cinquante ans. A l’attention des plus jeunes, signalons qu’il y a plus d’un demi-siècle, Haïti est devenue la patrie d’adoption de ce ressortissant étranger, marié à une fille du pays. Fondateur et directeur de l’hebdomadaire Haïti Sun, il a été expulsé par le gouvernement Duvalier au lendemain de la tuerie du 26 avril 1963. Comme tant d’Haïtiens anti-duvaliéristes ou tombés en disgrâce auprès du tyran, Diederich connaît donc l’exil jusqu’à la chute de la dynastie Duvalier en 1986. Dès cette période et fort de son expérience concrète de la vie politique haïtienne, Diederich s’est attaché à produire de nombreux travaux sur les gouvernements haïtiens de la seconde moitié du XXe siècle, en particulier en ce qui a trait à la politique intérieure. Depuis lors il n’a de cesse de nous faire partager son regard sur les réalités nationales, y compris sur les lieux chargés de symbolique comme celui des cachots de l’innommable centre d’incarcération, Fort Dimanche.

Du devoir de mémoire à l’histoire

Au fil des ouvrages qui constituent son œuvre, Diederich a franchi des étapes l’amenant à une prise de distance accrue à l’égard du phénomène étudié. Diederich a d’abord répondu à un devoir de mémoire pour s’essayer ensuite à un rigoureux travail de mémoire (liant le témoin à l’enquêteur-historien) qui débouche, in fine, sur une imposante contribution à l’histoire des luttes contre la terreur makout. Avec pour outil premier, le métier de journaliste, l’auteur met à l’index l’étau de la dictature tout en rendant compte, à travers la relation des faits, des efforts entrepris par divers secteurs de la population, toutes tendances politiques confondues, pour réduire cet étau, voire s’en libérer. La nouvelle édition du premier tome du « Prix du sang » est une puissante illustration de ce parti-pris de l’auteur.

Tout au long des 33 chapitres qui font écho aux pics de répression qui ponctuent la présidence de Duvalier et aux modes d’action utilisés en vue de l’éradication des libertés chèrement acquises par la génération de 1946, Diederich mobilise deux angles d’approche méthodologiques. Si ces angles sont distincts, ils s’associent très vite et soulignent la complexité de l’objet étudié selon un plan chronologique. Le premier prisme relève du propre vécu de l’auteur et de ses enquêtes de journaliste durant les années de plomb 1957-1963 au cours desquelles s’instaure un régime totalitaire et la marche vers sa pérennisation. Toutefois, d’emblée, dès l’évocation de ce sextennat traité au fil des 15 premiers chapitres, Diederich ne se limite pas à ses seuls souvenirs. Il a systématiquement recours à un second prisme, celui des voix des rescapés comme des victimes ou celles de leurs proches, les partisans de Duvalier ou les tortionnaires préférant souvent, pour leur part, éviter ses sollicitations d’interview. Ciblant les sources orales, cette démarche est d’abord observée en guise d’appui mais elle devient vite l’axe central des investigations conduites. Ces sources constituent le socle de la seconde moitié de l’ouvrage couvrant les huit années 1964-1971 qui débouchent sur un événement ubuesque : la présidence à vie est désormais héréditaire.

Diederich confronte ces témoignages confiés à lui oralement aux informations livrées par des acteurs à travers des mémoires autobiographiques publiés. Cette mise en tension lui permet, entre autres, d’interroger judicieusement le discours du pouvoir sur les épisodes répressifs dont il se glorifie. Ce croisement de sources participe ainsi à l’élaboration d’une grille de lecture des événements ainsi que de la stratégie et des actions des groupements et partis politiques de l’opposition de droite comme de gauche. Les témoignages privilégiés explorent particulièrement les préparatifs de coups de force comme des incursions militaires ou de la lutte armée et ils renseignent, entre autres, sur les modalités et la durabilité de leur mise en échec. S’ils contribuent à retracer le parcours militant de plusieurs cadres de l’opposition, ces témoignages permettent parfois d’approcher le vécu de la masse des anonymes et des sans-voix. Aussi, du coup, ils éclairent, pour parfois en prendre le contre-pied, les communiqués du pouvoir et les articles parus dans la presse haïtienne de l’époque au sujet des adversaires à la dictature. Forte d’une Chambre législative servile, la tyrannie enserre toujours davantage la société dans ses fers, en particulier par le biais du réseau pyramidal des miliciens makout opérant dans le cadre du Corps des volontaires de la sécurité nationale (VSN). Ces témoignages indiquent également combien, de 1957 à 1971, les oppositions au pouvoir, à l’exception de deux partis de la mouvance communiste, ne paraissent pas se fédérer en un mouvement rassembleur, encore moins en un front uni que des interconnexions auraient pu impulser. Pourtant des gens de toutes les catégories sociales, tant ceux des villes que des campagnes, y adhéraient, certes peu ou prou en fonction du mouvement politique concerné et du positionnement de celui-ci dans l’échiquier politique. Plus encore, la confession comme le statut des militants ne paraissent pas constituer de barrière au sein de chacun des courants de l’opposition et de leurs sympathisants. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières, on y retrouve des militaires et des ex-militaires comme des civils, des laïcs comme des religieux, tous relativement vite convaincus de l’obstruction du combat dans le cadre légal qui prévalait encore à l’avènement de Duvalier. Aussi peut-on se demander si les contraintes de la clandestinité et le cloisonnement des activités militantes ne participeraient pas, a posteriori, à conférer à l’opposition ce caractère éclaté. Les témoignages des militants et militantes peuvent du coup être partiels sans mettre en cause l’honnêteté du récit, bien au contraire.

Suivre la ligne de crête de la répression

Le « Prix du sang » dévoile ainsi combien, malgré le dynamitage par Duvalier des acquis sociopolitiques et l’instauration de la terreur (1957-1963), des citoyens et des citoyennes s’attachent à résister et ce jusqu’à 1971 et même après. Ils s’y essaient en empruntant diverses formes de lutte (conspirations militaires, incursions armées, tentatives d’invasion, lutte armée…). Elles se développaient parallèlement mais sans que les écrasements ultimes de chacune ne se chevauchent, du moins en général. Sous la houlette du bureau de Recherches criminelles siégeant aux Casernes Dessalines, ces pics de répression se succèdent, avec parfois des épisodes d’accélération comme le montre la progression chronologique qui sert de trame à l’ouvrage. A noter également qu’il n’y a quasiment jamais non plus de tentatives simultanées d’assaut à l’encontre du pouvoir. Les rares essais en ce sens de l’opposition se soldent par des échecs auxquels, en plus de l’efficacité des corps de répression (VSN et armée), des interventions ou complicités internationales ne sont pas étrangères (chapitres 15, 24, 30 et 31). Enfin, une macabre singularité du régime de Duvalier-père par rapport aux gouvernements antérieurs se profile et marque une rupture. Aux dirigeants des tentatives, avortées, de saper le pouvoir en place et qui ont été capturés dans les années soixante, aucun simulacre de procès n’est intenté. Ces figures emblématiques subissent plutôt le supplice soit de la décapitation, la tête apportée au tyran en guise de trophée, soit de l’exécution capitale, cérémonie retransmise parfois en direct par les radios et télévision de la capitale, soit du calvaire de la torture et de la longue agonie dans le lugubre triangle associant les sites des Casernes Dessalines et du Pénitencier national à celui du Fort Dimanche (chapitres 1, 24 et 30).

Dans sa recherche d’éléments pour appréhender au plus près le tribut payé, le prix du sang versé par ce large spectre d’opposants, et pour reconstituer les faits, Diederich associe donc aux techniques maîtrisées du journalisme, les outils de l’historien dont celui de l’exploitation des sources orales. Cette méthodologie est évidemment à nouveau utilisée dans les ajouts spécifiques à la seconde édition de ce « Prix du sang » avec en plus, et c’est appréciable, la mobilisation de deux nouveaux registres de données. Il s’agit d’abord, dans une mise en perspective de moyenne durée, le rappel des textes de lois restreignant les libertés qui ont été adoptés par les gouvernements Vincent et Estimé et rigoureusement appliquées sous Magloire puis l’indication des divers décrets et lois liberticides mis en œuvre par Duvalier (chapitre 30). Ces textes de lois prolongeant, tout en s’en distinguant, les trois expériences autoritaires précédentes, Diederich appelle désormais le lecteur à s’interroger sur les racines et les leviers de la dictature makout. Il invite à s’attacher à historiciser ce phénomène en l’inscrivant dans une durée plus longue et dans une plus large réflexion, à la suite, entre autres, des impulsions données par Michel Rolph Trouillot, Claude Moïse et Leslie Péan. Par ailleurs et simultanément un second fonds documentaire est exploité, celui des archives orales constituées, ces dernières décennies, à partir de témoignages recueillis auprès de victimes. Les conclusions de travaux rigoureux d’histoire orale portant sur des faits de répression massive sont ainsi judicieusement intégrées au texte original. Telle, par exemple, la reconstitution de la terreur qui frappe Grand-Bois Cornillon en 1969, sous le prétexte fondé ou non, de contrecarrer l’implantation locale d’un mouvement communiste (chapitre 30). Cette seconde édition est donc rigoureusement ancrée dans l’actualité des recherches en cours sur la seconde moitié du XXe siècle haïtien. Un tour de force réussi !

Approche événementielle et nouveaux horizons

Un autre apport de cette nouvelle édition du « Prix du sang » doit être mis en relief à défaut de pouvoir ici les inventorier tous. Tout en maintenant l’approche chronologique des grands épisodes de répression sous François Duvalier, la focale choisie pour la révision du texte initial tâche de les appréhender dans leur globalité. Cet effort transparait avec vigueur dans un chapitre inaugural qui faisait défaut à la précédente édition. Intitulé « Le goulag de Papa Doc » et construit autour d’adroits allers-retours chronologiques, ce chapitre essaie de camper le cadre de l’exercice du pouvoir en place et les courants de fond auxquels il se voit confronté mais dont il sort toujours victorieux. Parmi autres incidences stimulantes, ce propos introductif sur ces 14 années engage à repérer les éventuels éléments de continuité et de rupture qui marqueraient l’ensemble des expériences de l’opposition à la dictature. Relevons ici trois axes qui, entre autres, orientent la lecture en ce sens et qui entrouvrent de nouvelles pistes historiographiques.

Le premier axe interroge les itinéraires de quelques protagonistes majeurs et invite, entre autres, à confronter leurs tracés à la personnification irréversible du pouvoir central comme aux paramètres relevant de l’échiquier régional. Par exemple, lors des premières années du pouvoir de Duvalier, le parcours du chef de la police politique Clément Barbot indique combien le dictateur tient à un pouvoir sans partage. Duvalier prépare alors son maintien au pouvoir, au-delà du terme légal de son mandat, par le biais, entre autres, de l’élimination systématique de ses concurrents potentiels (chapitres 3, 4 et 8). Toujours dans le même registre mais cette fois de l’autre côté de la barrière, l’inlassable détermination du militant Fred Baptiste six ans durant (1964-1970) pour instaurer un foyer de guérilla à partir de la frontière haïtiano-dominicaine n’a d’égale que la violence des représailles dont les habitants de la région concernée pâtissent également (chapitres 23 et 31).

Le second axe d’approche questionne, lui, les éventuels liens entre les diverses tentatives de résistance au bâillonnement des institutions d’état. Par exemple, pointant les divisions au sein de l’armée face au totalitarisme, l’exécution des 19 officiers en 1967 soupçonnés de comploter contre le pouvoir central prolonge l’affaire Honorat du premier semestre 1963 même si les contextes politiques sont différents (chapitres 1 et 15).

Enfin, et en troisième lieu, la ténacité des luttes sociopolitiques interpelle autant que la détermination en vue de leur liquidation. Ainsi le démantèlement du réseau de militants communistes et l’expulsion de religieux catholiques au cours de l’année 1969 s’insèrent dans la continuité des luttes contre la mise au pas, en 1959-1963, des syndicats, des associations d’étudiants et de l’Eglise catholique (chapitres 9 et 30). Il faut ici signaler combien durant cette décennie 1960 une seconde rupture avec les modes antérieurs de répression surgit. Le pouvoir n’hésite pas à exercer des représailles massives sur les populations civiles, paysannes pour l’essentiel, soupçonnées de connivence avec les kamoken puisque n’ayant pas dénoncé ces opposants ou parce qu’ayant avec eux des liens de parenté, du moins de proximité (chapitres 16, 22, 24 et 30). En témoignent plus particulièrement les massacres perpétrés à Jérémie, Thiotte et Saltrou/Belle-Anse en 1964 ainsi qu’à Cazale en 1969.

Un outil pour les recherches à venir

Certes, en général, ces mises en correspondance ne sont pas expressément indiquées par Diederich mais l’existence nouvelle d’un remarquable index de noms de personnes, de lieux et de partis politiques permet d’esquisser quelques mises en relations. Ce répertoire est un véritable outil pour établir de nouveaux découpages thématiques et chronologiques de la répression sous Duvalier-père. Il aide judicieusement à prendre la mesure de la vitalité des terrains de lutte contre la dictature comme de la violence des coups de sabre qui leur sont portés à l’aide, souvent, de la complicité d’Etats voisins ou d’institutions étrangères. Très opérationnel, l’index permet également de suivre avec facilité le parcours de tel ou tel personnage politique ou encore l’évolution de la stratégie d’un parti politique d’après les informations rassemblées par l’auteur. Dans certains cas, ces informations ont d’ailleurs été judicieusement précisées pour cette présente édition. Ainsi et grâce, entre autres, au précieux témoignage d’un militaire de l’époque, un vif éclairage est porté sur les relations entretenues par des membres de l’armée avec les mouvements d’opposition (chapitres 26, 28 et 30). Cependant l’approche de l’histoire de la gauche communiste ne parait pas avoir bénéficié de renseignements de nouveaux témoins. Pourtant, l’ouvrage de Michel Hector, « Syndicalisme et socialisme en Haïti », donne de précieuses pistes en ce sens. On peut ici légitimement espérer que la prochaine édition de cet ouvrage de Diederich bénéficiera de ces enrichissements supplémentaires mais aussi qu’elle mettra davantage en valeur la documentation déjà ici largement utilisée.

En effet, la bibliographie sélective de la présente édition a omis de mentionner les nouveaux fonds exploités alors qu’ils sont indiqués dans le corps du texte. Or ce large éventail de sources a l’insigne mérite de regrouper, entre autres documents, ceux produits par le Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH), des extraits d’archives mis en ligne par le site Haïti lutte contre l’impunité (HLCI), des documents d’archives emblématiques ou peu connus ainsi que des archives orales issues de recherches spécialisées telles celles conduites, il y a deux décennies par Anne Fuller et Louis Estiverne et récemment rendues publiques. Ces sources ont donc participé à prolonger et à mettre à jour le minutieux et long recoupement des informations initié par Diederich après la chute de la dynastie des Duvalier. Il est d’ailleurs remarquable combien, d’une édition à l’autre et d’après ses propres mots, l’auteur s’est contraint à obstinément « découvrir la vérité » (page 21). Grâce à cette quête toute historienne et à son souci de multiplier ses postes d’observation des divers moments étudiés, l’auteur approche de cet objectif qu’il s’est fixé. Entre autres indications de ce cheminement et alors que la tentation aurait pu être forte, aucun des différents mouvements d’opposition et aucun de leurs principaux dirigeants ne sont ici l’objet d’hagiographie. En s’attachant à convoquer l’histoire dans la mémoire des résistances (d’orientations politiques diverses), l’auteur convie à en amorcer une analyse critique.

Au final, « Le Prix du sang » présente, entre autres qualités, un double mérite. La richesse du récit événementiel de Diederich en fait une contribution historique majeure qui ouvre de nouveaux horizons à la connaissance des résistances à la dictature de Duvalier-père. Cet ouvrage est de surcroit un fonds de documentation incommensurable pour les chercheurs intéressés à ce chantier d’études à peine ouvert. Les citoyens, les professeurs et les chercheurs vous resteront redevables, Monsieur Diederich, d’avoir contribué à placer des balises dans la production historiographique sur cette page d’Histoire maculée de sang et pourtant traversée d’espérances, en particulier celle d’une société respectueuse des droits de la personne. Votre lectorat peut-il espérer une édition révisée et augmentée du second tome du « Prix du Sang » portant sur le pouvoir de « L’héritier » Duvalier-fils, de 1971 à 1986 ?

*Professeure à l’Université d’État d’Haïti

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