Perspectives

Haïti-Migration : Retour sur le dossier des 20,000 migrants Haïtiens en situation irrégulière en Colombie en 2016


mercredi 18 janvier 2017

Par Wooldy Edson Louidor

Bogotá (Colombie), 16 janv 2017 [AlterPresse] --- 20,366 migrantes et migrants haïtiens en situation irrégulière ont été détectés dans différentes régions du territoire colombien, au cours de l’année 2016, selon le rapport annuel, présenté le 12 janvier 2017, par les autorités migratoires de ce pays sudaméricain [1].

Les migrantes et migrants haïtiens apparaissent, pour la première fois, en tête de la liste des étrangères et étrangers, conduits (bon nombre d’entre eux) par des réseaux de trafiquants illégaux à travers les départements de Antioquia, Nariño, Valle del Cauca, Risaralda et Cauca principalement, dans leur trajectoire vers les États Unis d’Amérique.

Les Haïtiennes et Haïtiens devancent largement toutes les étrangères et tous les étrangers en transit en Colombie, en quête du « rêve américain », en particulier celles et ceux originaires de Cuba (8,167), de l’Inde (874), du Congo (570) et du Népal (553), selon le rapport publié sur le site web de Migración Colombia.

Ce qui porte les principaux médias, des organisations de défense des droits humains des migrantes et migrants et des universités de la Colombie à se questionner sur ce nouveau flux migratoire, qui utilise ce pays sudaméricain comme lieu de transit.

Le Brésil est identifié comme le principal pays, d’où proviennent les migrantes et migrants haïtiens, qui ont eu la possibilité de régulariser leur statut dans ce pays (plus de 80 mille, selon les autorités brésiliennes [2]) mais qui, depuis environ deux ans, sont de plus en plus désespérés par la crise politique et économique, que traverse le géant sudaméricain.

Cette crise a frappé, de plein fouet, le secteur de la construction qui utilise la main-d’oeuvre étrangère (depuis l’organisation, en été 2014, de la dernière Coupe du monde de football), provoquant, ainsi, le chômage pour ces migrantes et migrants, en particulier.

Puisque leur pays d’origine, Haïti, n’est pas une option pour eux, en raison de la crise humanitaire qui s’est aggravée depuis le séïsme du12 janvier 2010, ils préfèrent entreprendre le périple vers les États-Unis, traversant fleuves, montagnes, forêts et faisant face à toutes sortes de risques et de menaces, et à des conséquences néfastes pour leurs droits humains, leur dignité et leur vie [3].

« Le nombre de migrants irréguliers, détectés par Migración Colombia, au cours de l’année 2016, qui dépasse, de 4 fois, celui de l’année antérieure, est un exemple clair de ce que les contrôles effectués, les mesures prises et le travail, réalisé par l’autorité migratoire [colombienne], donnent des résultats », a déclaré, satisfait, le directeur de Migración Colombia, Krüger Sarmiento.

Cependant, des experts en migration ont argumenté que ce durcissement a, au contraire, augmenté les risques et dangers, auquels ces migrants sont confrontés, les obligeant, par exemple, à utiliser les « services » des trafiquants et d’autres réseaux criminels (dont ceux de la drogue et de la prostitution), pour contourner les mesures de contrôle, très strictes, mises en place par les autorités.

Le rapport de Migración Colombia a, en outre, signalé plusieurs points, par où les étrangers en transit sont rentrés sur le sol colombien (Putumayo, Amazone, l’île de San Andrés et d’autres points frontaliers avec l’Équateur, le Brésil et le Pérou), ainsi que les routes, empruntées pour atteindre l’Amérique Centrale, et la quantité d’argent payé aux réseaux de trafiquants pour arriver en Colombie (entre 2 mille et 2,500.00 dollars américains, en moyenne).

D’autres sources indiquent que les migrants arrivent jusqu’à payer 10 mille dollars américains, pour entreprendre le voyage (traversant le continent, du Sud au Nord) à la frontière du Mexique avec les États Unis d’Amérique.

Par ailleurs, dans une interview accordée à la presse colombienne [4], Krüger Sarmiento a affirmé que l’entité qu’il dirige a déporté plus de 20,000 Haïtiens et 8,000 Cubains en 2016.

Cependant, il n’a pas donné plus d’information sur les pays, vers lesquels les migrantes et migrants haïtiens, en particulier, ont été déportés et surtout sur les conditions dans lesquelles ces déportations ont eu lieu.

Ce qui ne manque pas de soulever des questions (jusqu’ici sans réponse), des inquiétudes et des appréhensions, au sujet de la destination de ces migrants déportés.

Ont-ils été rapatriés en Haïti ? Ont-ils été refoulés en Équateur et dans les autres pays d’où ils arrivaient (le Pérou, le Brésil, le Venezuela, etc.) ? Ont-ils poursuivi leur trajectoire vers l’Amérique Centrale ? Combien d’entre eux ont péri en cours de route ?

Rappelons que le Conseil d’État de la Colombie (l’une des plus hautes cours de justice du pays) a dénoncé, dans une sentence, rendue publique à la mi-novembre de l’année 2016 [5], le caractère illégal des déportations de migrantes et migrants cubains (dû aux violations des droits humains de ces étrangers), opérées en août de l’année 2016 à la frontière de la Colombie avec le Panama (plus particulièrement, dans la localité colombienne de Turbo), par les autorités migratoires et policières colombienes.

D’autre part, des médias internationaux [6] et d’autres organisations de droits humains ont informé de l’arrivée, fin 2016, de 12 mille migrants haitiens à la frontière du Mexique avec les États Unis, en particulier à la ville mexicaine de Tijuana. Ces derniers attendraient encore une décision favorable du gouvernement étasunien.

En conséquence, Tijuana (ville très frappée par l’insécurité, à l’instar de plusieurs autres zones du Mexique) serait en train de faire face à une grave crise humanitaire, marquée par l’absence de logement, de nourriture, de mesures d’hygiène, ainsi que de menaces d’insécurité très sérieuses à l’égard de ces migrantes et migrants.

En outre, les chances d’entrer légalement aux États Unis d’Amérique (à travers un statut de réfugiés ou pour « raison humanitaire ») sont presqu’inexistantes pour ces Haïtiennes et Haïtiens ; puisque le gouvernement de Barack Obama, dans un communiqué de presse de la Maison Blanche, vient d’éliminer le privilège, accordé aux Cubaines et Cubains foulant le sol de ce pays (privilège refusé à ceux qui arrivent en mer) d’obtenir la résidence permanente, de manière immédiate.

D’où le nom de cette mesure « pieds secs, pieds mouillés », qui vient d’être dérogée, en dépit de sa mise en éxécution depuis plus de 20 années, dans le cadre de la politique du grand voisin du Nord (prévue dans la Loi du 2 novembre 1966 [7], dans le contexte de la Guerre Froide) face aux réfugiés cubains, depuis la révolution cubaine de 1959.

Par ailleurs, depuis le 23 novembre de l’année 2016, les autorités migratoires étasuniennes avaient annoncé la décision de l’administration d’Obama de déporter les Haïtiennes et Haïtiens irréguliers, face à l’augmentation du nombre de migrants à la frontière de ce pays avec le Mexique et dans les centres de détention [8].

Cette décision a été précédée par la levée du moratoire des déportations d’Haïtiens (établi suite au séïsme du 12 janvier 2010, pour des raisons humanitaires), de la part du gouvernement étasunien en date du 22 septembre 2016.

Tout semble indiquer que le nombre de migrantes et migrants haïtiens et cubains continuera à s’accroître.

En revanche, face à ce durcissement étasunien, qui peut être maintenu, voire renforcé par le prochain président Donald Trump (à considérer son attitude hostile face aux migrants, du moins durant sa campagne présidentielle), ces migrantes et migrants seront bloqués à la frontière du Mexique avec les États Unis et dans d’autres pays de l’Amérique latine.

Il y lieu de se poser plusieurs questions :

Quelles répercussions aura cette décision d’Obama (de fermer la porte aux migrantes et migrants haïtiens et cubains) sur les pays de transit en Amérique Latine ?

Assitera-t-on à une cascade de crises humanitaires, dont seront victimes ces migrantes et migrants (outre les autres, originaires de l’Afrique et de l’Asie) ?

Ces pays sudaméricains et centraméricains maintiendront-ils leur décision de fermer leurs frontières (à l’instar du Costa Rica, de Nicaragua et de Panama) ou de déporter ces migrants (comme la Colombie et l’Équateur) ?

Que fera le Mexique face à cette situation si complexe ? Négocier avec Donald Trump, avec le régime castriste, avec le gouvernement haïtien, ou déporter les migrants vers leur pays d’origine ?

L’Organisation des États Américains (Oea) se prononcera-t-elle enfin sur cette crise migratoire continentale ? [wel gp apr 16/01/2017 12:55]

[1Comunicado de prensa No. 04. 12 de enero del 2017. Migración Colombia. CERCA DE 34 MIL MIGRANTES IRREGULARES FUERON DETECTADOS POR MIGRACIÓN COLOMBIA EN 2016. http://migracioncolombia.gov.co/index.php/es/prensa/comunicados/comunicados-2017/enero-2017/3837-cerca-de-34-mil-migrantes-irregulares-fueron-detectados-por-migracion-colombia-en-2016

[2Esclarecimento sobre concessão de vistos humanitários aos haitianos (Ministerio da Justiça e Cidadania, Brasília, 19/9/16). Lien actif : https://www.justica.gov.br/noticias/nota-a-imprensa-29

[3Instituto Pensar, CODHES, Pastoral Social-Cáritas Colombiana (2016). Informe sobre la crisis humanitaria en la frontera colombo-panameña. Bogotá, Colombia. Lien actif : http://www.codhes.org/images/Informe_caracterizaci%C3%B3n_crisis_humanitaria_en_frontera_Colombia_Panam%C3%A1_CER_5_Julio_2016.pdf

[4“Migración ilegal se disparó en Colombia en el 2016 : 34,000 personas” (El Tiempo, Bogotá, 13 de enero de 2017) Lien actif : http://www.eltiempo.com/politica/justicia/migracion-ilegal-en-colombia/16791458

[5“Llamado de atención a Migración Colombia por trato a migrantes” (El Tiempo, Bogotá, 16 de noviembre 2017). Lien actif : http://www.eltiempo.com/politica/justicia/trato-de-migrantes-cubanos-por-parte-de-migracion-colombia/16752070

[6“Over 12,000 Haitians in Mexican city hope to enter US” (TRT World, January 7, 2017). Lien actif : http://www.trtworld.com/americas/over-12000-haitians-in-mexican-city-hope-to-enter-us-269885

[7“U.S. picking up pace of deportations to Haiti”, by Jacqueline Charles (Miami Herald, November 23, 2016). Lien actif : http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/haiti/article116755773.html

[8“U.S. picking up pace of deportations to Haiti”, by Jacqueline Charles (Miami Herald, November 23, 2016). Lien actif : http://www.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/haiti/article116755773.html