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Haiti-Culture : Les rues de Petit-Goâve théâtralisées

Par Carl-Henry Pierre*

Soumis à AlterPresse le 19 aout 2016

Il faut, des fois, que les rues d’une ville comme Petit-Goâve soient des théâtres où des artistes expriment leurs rêves et prouvent leur talent. C’est ce que les comédiens du Mouvement théâtral de la région goâvienne (Mothergo+) et ceux des Jeunes amis de l’art (JADART) ont prouvé en réalisant un théâtre de rue, lors de la fête patronale de la ville, le 15 août 2016. Une activité déroulée malgré les bruits des klaxons, les musiques des voitures de publicité, les passants à la voix rauque, les grands éclats de ceux-là qui ont participé au match traditionnel opposant l’équipe du Collège Notre-Dame à celle du Collège méthodiste.

Le théâtre de rue a débuté devant le calvaire de Petit-Goâve situé au carrefour de la rue Bijou et la rue Saint-Paul. Vêtus de noir et de blanc, les acteurs s’agenouillaient comme s’ils interpelaient des esprits libérateurs. Ils restaient silencieux. C’était un acte d’une grande bizarrerie aux yeux des passants qui se voyaient obligés de rebrousser chemin ou de s’arrêter net en vue d’interpréter ce geste symbolique prenant des proportions extraordinaires, charriant des charges émotionnelles. Les passants se questionnaient déjà sur la nature du spectacle avant que Yourire Fleursaint ne s’approchât avec ses lampes « tèt-gridap » attachées à un long bois, alors que la lumière du jour se faisait encore sentir.

Face à cet acte, on n’aura pas tort de dire que les acteurs cherchaient quelqu’un ou quelque chose à l’instar d’un Diogène de Sinope parcourant la ville avec sa lanterne. Les voici formant une ronde et chantant à vive voix que la ville de Petit-Goâve pataugeait dans un chaos sans nom. Ils disaient également qu’elle demeurerait dans cet état monotone aussi longtemps qu’il n’y aura pas une génération capable de poser les problèmes et y trouver une solution. « Vil la K-O », chantaient -ils, sans aucune modération. Les chants vodouesques épousaient leurs lèvres béantes.

Les acteurs n’étaient pas légion. Il s’agissait de Marie Maxeline Saintil, Shakespeare Caleb Délassaint (Allah), Abraham Ostin, Fritzson Pierre (Fofo), Yourire Fleursaint, Jhon Dod-Wenson Dessan (Ti wewe), et Sadrac Chardy Jean. Ce dernier à la fois acteur et metteur en scène dirige la troupe Mothergo+ depuis une décennie. Les acteurs ont sillonné la ville en proférant une parole libératrice. L’académicien Dany Laferrière a grandi dans cette ville qui n’a pas cessé d’attirer l’attention de ses lecteurs. Ils sont passés également au marché dimanche, non loin de l’arbre sous lequel Jean-Jaques Dessalines a rencontré le colonel Lamarre pour lui dire : « après ce que je viens de faire dans le Sud, si les hommes ne se soulèvent pas contre moi, c’est qu’ils ne sont pas des hommes ».

Les textes de nos auteurs James Noël, René Depestre et Evelyne Trouillot étaient au rendez-vous.

Les bruits, les rumeurs, les incendies ont été mis à nu lors de ce spectacle de théâtre de rue. La mort, thème récurrent des gens de chez nous, a gagné la bouche de Fofo qui déclare : « nou fèt. Nou mouri. Nou mouri. Nou ale ». Ce théâtre de rue était émouvant, car il permettait à certains habitants de comprendre les graves problèmes de la ville pour qu’ils puissent aider à y trouver une solution.

*Petit-goavien