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Coumbitisme : " Savoir se serrer les coudes et avancer dans le même sens "


mardi 23 novembre 2004

En réponse au texte "Coumbitisme : Quand la différence empoisonne la communication, elle devient tout simplement anti-coumbitique" [1] de Anil Louis-Juste [2]

Par Marc Antoine Archer [3]

Soumis à AlterPresse le 22 novembre 2004

« Même dans les états les plus avancés, il y a des manques et des imperfections » disait l’un des grands économistes du siècle dernier. Cela me porte à ne pas vouloir accepter ou à ne pas pouvoir digérer les discours exploiteurs de crédulité publique, de sentiments collectifs, ces discours prêcheurs d’idéologies, en quête de prosélytes. Ce genre de comportement, somme toute démagogue, utilisé par certains pour éviter de participer aux changements qui s’opèrent dans la société dans laquelle ils vivent, est malheureusement fréquent chez beaucoup d’Haïtiens. Je crois retrouver ces caractéristiques dans l’attitude de notre cher professeur Louis-Juste et, cela me pousse à persister dans cette polémique malgré moi.

Cher professeur, quand vous dites que mon article, en dépit de sa longueur, ne renseigne pas davantage sur le coumbitisme qui a été à l’origine de la discussion et que vous maintenez « que cette philosophie fondée sur la solidarité, la quête de la liberté et de l’égalité, était devenue une force morale pour lutter contre l’esclavagisme dont se servait le capitalisme émergeant » vous semblez ignorer que j’en avais parlé dans mon premier article. Quand vous ajoutez que « le coumbitisme est anti-capitaliste », c’est certain. Je n’ai rien à vous démontrer. Je l’assume. Je prétends réhabiliter un trait culturel, un instrument idéologique et de solidarité individuelle et collective, fondé sur la gratuité, et en faire un élément collectif de lutte, dans le contexte haïtien et dans la conjoncture actuelle. Faites une relecture de mon article. Non seulement je propose le coumbitisme en tant qu’instrument mais encore je l’utilise dans des actions concrètes. Qu’un usage abusif ait été fait de la coumbite, je l’admets, mais telle n’a pas été la discussion à l’origine. Dans le premier article-réponse qui a amorcé cette polémique, je disais que : Cela me fend le cœur, de voir qu’un concept, aussi lié à notre histoire que le Coumbitisme, soit aussi mal compris, aussi peu valorisé, si peu utilisé. Je disais et je le reprends, que Coumbite est non seulement gratuité mais aussi, « Esprit de travail en équipe » et aussi « Fraternité », « Solidarité Individuelle et Collective », « Partage » , « Echange ».Coumbitisme, disais-je, c’est savoir se serrer les coudes et avancer dans le même sens sans laisser traîner derrière soi à ceux qui n’ont pas les moyens d’accéder à un « Aller-mieux ».

Malheureusement, le professeur Louis-Juste, à l’image du pays, tente de creuser encore plus profondément le fossé d’incompréhension entre nos couches sociales « Je ne sais pas si la famille Archer descend des généraux qui s’approprient les moyens de production post-indépendance, mais, moi, je suis l’héritier du soldat-cultivateur. C’est en ce sens que l’antagonisme dont j’ai parlé dans l’article précédent est historique et se développe encore de nos jours ».

Vous devriez être fier, en tant que fils du soldat-cultivateur, de pouvoir arriver à ce stade, professeur d’Université, dans un pays rongé par la misère, en proie à une crise multidimensionnelle, incapable de créer une société stable plus de 200 ans après l’un des plus grands exploits collectifs de l’histoire . Ne croyez-vous donc pas que faire en sorte que tous les héritiers des soldats-cultivateurs aient accès à la plénitude dans l’exercice de leurs droits et devoirs d’hommes libres peut et doit mériter un changement d’attitude individuelle et collective ? Quant à moi, je vous assure cher professeur, je me sentirais aussi orgueilleux d’être descendant de généraux qu’héritier du soldat-cultivateur ou arrière petit-fils du bossale, ou de tout autre catégorie existant sur l’île d’Ayiti à la veille de l’Indépendance ou durant l’époque post-indépendance. Le sort en aurait décidé ainsi. Mais, cher monsieur je n’existe que par mes propres actes et de ceux-là je me sens fier, indépendamment de mon origine. Je n’ai pas de compte à rendre à cause d’un passé dans lequel je n’ai eu aucune participation. Je ne peux agir que sur mon présent pour préparer mon futur, notre futur.

Je n’ai jamais dit que la société haïtienne ne soit pas injuste. Justement, le combat à mener est celui de la transformation de cette société, archaïque avec des teintes de modernité, cruelle, cynique, mesquine, individualiste, hypocrite, en une société dont le fonctionnement serait basé sur la Justice, sur l’égalité des chances, et ayant pour objectif la satisfaction des besoins de base pour toute la population. Sans cela, nous aurons toujours à nous accuser mutuellement, en fonction de nos intérêts de l’heure, de nos nuances épidermiques, de nos capacités économiques, ou de tout autre critère différentiateur.

Dire donc que « Dans le cas de notre pays, la spéculation, l’exploitation, la domination et la discrimination empêchent aux segments majoritaires de la population d’expliciter toutes leurs capacités. Et justement, une classe de femmes et d’hommes utilise toutes les ressources du pays à la reproduction de ses capitaux et au détriment du bien-être des masses populaires. » est une vérité que personne ne peut discuter. Ces tares sociales sont justement celles qui nous esclavagent et nous placent à la merci de démagogues. Aussi devrait-on s’atteler à la tâche de construire, enfin dans ce pays, un ETAT, capable de mettre un terme à cet état de choses, d’orienter nos choix de peuple et de transformer cet assemblage de GROUPUSCULES d’individualités en un pays structuré.
Concernant maintenant les appréciations environnementales du professeur Louis-Juste, il faudrait lui demander de les réévaluer.

En premier lieu, l’éco-socialisme n’est qu’une synthèse entre l’écologie et le marxisme et autres tendances de gauche principalement. S’y sont greffées d’autres préoccupations sociales telles le féminisme. C’est donc une forme d’écologie politique dans laquelle semble s’intégrer actuellement toute une série de propositions qui assument le fait qu’il ne peut exister de divergences entre la façon de vivre et la façon de penser. En ce sens, le professeur Louis-Juste devrait se sentir beaucoup plus proche des éco-socialistes et se mettre en tête que, en principe, grande partie des comportements généralement considérés normaux, sont foncièrement nocifs pour l’environnement :

- Utilisation de papier

- Utilisation de l’ordinateur

- Utilisation de l’automobile

- Abus dans l’usage de combustibles fossiles (consommation non responsable)

- Usage abusif d’eau, etc.

Doit-on cesser de faire usage du papier, de l’eau, de l’automobile ou doit-on agir conséquemment ?
L’éco-socialisme, ne prétend ni n’a jamais prétendu offrir une alternative aux pays du Tiers-Monde. Il s’agit de réalités sociales différentes. Les visages de l’éco-socialisme sont multiples.

M. Louis-Juste parle de la culture « Ginen » comme protectrice de l’environnement. Pourrait-il me dire où se trouvent nos mapous, nos palmistes. Toute la symbolique de notre culture, où est-elle passée ? J’ai eu la chance, M. Louis-Juste, de lier connaissance avec pas mal d’individus appartenant à une grande diversité de cultures, agissant en tant que Communautés Minoritaires, en Europe, aux Etats-Unis : Des Gitans espagnols, des Africains de toute latitude, des Argentins(Indiens), des Brésiliens de l’Amazonie, des Guatémaltèques (Indigènes), des Caraïbéens (petites et grandes îles, du vent ou sous le vent),etc. Chacun d’eux avait des modalités de relations à leur environnement complètement différentiées les uns des autres. Cependant ils avaient tous leur philosophie, qui n’avait rien à voir au fond avec l’approche pigoutienne ni avec les théories de Coase sur le coût social. Je vous assure que cela m’a permis, à moi aussi, d’apprendre à mieux comprendre l’environnement, mon environnement.

Je vais vous recommander un petit texte, attribué à un chef indien, Seattle, lequel, en 1854, fit parvenir un texte au Congrès américain « Â… Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Â…La terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même. »

Concernant l’internalisation des coûts, elle n’a de sens que dans une optique de dissuasion et, dans le cas où les agressions ont lieu, mettre en place les structures réhabilitantes. Prenez le cas des carrières de sable d’Haïti et concrètement de Laboule. Sauriez-vous dire le coût social que son exploitation suppose pour le pays ? L’état haïtien a-t-il pu durant toutes ces années d’exploitation tirer un quelconque profit permettant de réhabiliter maintenant cette monstruosité paysagiste, cette déchirure, cette plaie environnementale ? L’Etat haïtien, ne devrait-il pas être en mesure d’élaborer une politique de réinsertion, de création d’emplois pour toute cette force active qui va se retrouver délaissée, précarisée ?

Toute forme de démagogie mise à part, la fiscalité environnementale basée sur l’internalisation des coûts, est l’une des meilleures possibilités dont nous disposons actuellement car quiconque pense qu’une société, qu’une communauté, puisse vivre sans tirer de l’environnement ce dont il a besoin, vit en marge de la réalité.

Cher ami, parler de fiscalité environnementale, ce n’est pas simplement parler du principe pollueur-payeur, il s’agit, d’implémenter trois types d’intervention :

1- Imposition de type pigoutien permettant de diminuer les faits générateurs d’impacts

2- L’imposition sur l’utilisation de biens et services directement polluants ou l’exonération sur des
biens et services « propres » afin d’en faciliter l’usage. Par exemple, la taxation sur les combustibles fossiles, sur les batteries alcalines, et autres types de produits nocifs. La détaxation sur des produits tels que l’essence sans plomb par exemple ou bien des facilités accordées à des entreprises évoluant dans le domaine des technologies propres, etc.

3- L’imposition de « mutualisme » dont l’objectif principal est le recouvrement de fonds dont l’usage postérieur sera justement la mise en place de structures de préservation de l’environnement.

Outre ces mesures, il est clair que la prise de conscience de la finitude des biens environnementaux, de leur degré de dégradation, créent, chez le producteur, chez l’utilisateur de ces biens, des modes de fonctionnement moins nocifs.

« Comment « internaliser » la perte de fertilité des sols de la Plantation Dauphin, la malnutrition des enfants du Nord Ouest et de La Gonâve, la paupérisation des habitants de nos bidonvilles ? » disait M. Louis-Juste. Cher ami,

- La perte de fertilité est combattue par la regénération de sols, la décontamination.

- La malnutrition par l’augmentation des soins de base et la possibilité d’offrir à tout père de famille, assumant sa condition de père et de responsable, un emploi digne.

- La paupérisation de nos bidonvilles par :
- la création de structures de participation
- la mise à la disposition de ces communautés, de moyens de production
- La mise en place de politiques cohérentes de développement
En avons-nous les moyens ? Si vous n’avez pas les moyens de votre politique, disait-on, faites la politique de vos moyens. Mais, faites-en.

Pour terminer, cher ami, puisque vous insistez sur le discours de Dessalines, j’ose vous dire que j’aurais préféré, qu’à part notre grand Dessalines, vous fassiez allusion à nos autres Grands Hommes constructeurs d’Etat. Essayez de réfléchir là -dessus. Nous avons trop de problèmes, nous sommes actuellement l’un des pays les plus pauvres au monde, nous occupons la première place sur la liste des pays corrompus, nous avons le nombre de bluffeurs par mètre carré, le plus élevé. Comment ne pas essayer d’enrayer cette situation par la création d’une nouvelle mentalité dans laquelle tout un chacun puisse se repérer, ce « Bouyon-mimi » d’après vous. Ne croyez vous pas que le malheur d’Haïti est en train de faire le bonheur de certains, que la dégradation de l’environnement est utilisée par certains comme source de forts revenus sur la base de consultations payées au taux fort ? N’est-ce pas malhonnête de notre part faire croire que nous ne sortirons jamais du trou si nous n’arrivons pas à nous défaire d’une partie de nous-mêmes, d’une partie de cette société qui ne fait que parasiter une autre ?

Cher ami, la responsabilité de faire d’Haïti un pays moderne, nous retombe sur la tête, à tous, descendants des Généraux, héritiers du soldat-cultivateur, de l’esclave bossale, ou de tout autre Haïtien à origine différente. Le futur ne nous pardonnera pas.

[2Professeur à l’Université d’Etat d’Haiti

[3Physicien Industriel - Eco-concepteur, Ex Professeur à l’Université Autonome de Barcelone