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Haiti/Republique Dominicaine

Lettre ouverte à Leonel Fernandez, Président de la Republique Dominicaine

Par Jean-Claude Bajeux [1]

Soumis à AlterPresse le 12 novembre 2004

Monsieur le Président,

Votre élection, remarquablement organisée et proclamée dès 8.00 p.m., le soir même du jour du scrutin, a été accueillie avec satisfaction par l’ensemble de l’opinion haïtienne. Elle a réjoui tous ceux qui, par leurs séjours et peut-être par leurs activités dans votre pays durant des années, ont su apprécier l’amitié et la solidarité de la population dominicaine. .Elle souligne en particulier le travail fait par les groupes et partis issus de l’infatigable activité pédagogique du Professeur Juan Bosch. Elle est, en effet, l’aboutissement de l’engagement de tous ceux qui ont marqué le présent et le futur démocratique de la République dominicaine du sceau de leur dévouement, de leur intelligence et de leurs sacrifices allant même jusqu’au don de leur vie.

Pour ma part, malgré les liens étroits, les activités solidaires, les profondes amitiés dont j’ai moi-même bénéficié, au cours de cette longue militance commencée en mars 1964 à Santo Domingo, et parsemée d’évènements tragiques, j’ai toujours essayé, à mon retour dans ma patrie, en février 1986, de garder une certaine discrétion vis-à -vis des aléas de la politique de votre pays en ce qui concerne ses relations avec le mien.

Il nous était, en effet, extrêmement douloureux, alors que nous ne cessons d’apprécier la qualité des informations et les moyens techniques dont disposent vos services d’information, privés et publics, de constater comment les réalités de la vie politique haïtienne étaient et sont perçues, rendues et utilisées.

La mobilisation de la solidarité internationale envers Haïti, entreprise aujourd’hui, après deux cents ans de mise en isolation, qui est coordonnée par nos amis du Brésil, représente, pour tous les pays qui y participent, et pour le nôtre, une occasion historique d’innover et de réussir ensemble, enfin, à mettre Haïti sur le chemin de la Démocratie et du progrès, réparant ainsi l’absence d’Haiti au Congrès de Panama.

Il est donc étonnant, s’il faut se fier aux nouvelles d’agences qui ont circulé pendant et après la récente réunion des chefs d’Etat du « Groupe de Rio », de découvrir l’orientation que semble prendre l’action commune de ces pays. S’il faut en croire les agences de nouvelles, vous auriez vous-même relayé cette orientation, en voulant inclure l’ex-Président Aristide dans des
négociations, afin de convaincre Lavalas de réintégrer le processus électoral. Or, tout porte à penser que ce serait peine perdue, car une telle idée, que par principe personne ne récuse, ne peut être pour le moment qu’un vœu pieux contredisant la réalité que nous autres, Haïtiens, nous avons vécue et continuons à vivre depuis plus de dix ans.

Elle contredit la bataille de tous les citoyens pour la justice et la vérité, bataille contre une dérive qui nous fait voir, sous nos yeux, se reproduire, une nouvelle fois, le schème de la tyrannie, la concentration de tout pouvoir entre les mains d’un seul et la délinquance installée au cœur de la gouvernance, bref la réapparition du cauchemar macoutique impliquant un adieu collectif au rêve d’un pays démocratique, assurant les services qu’on attend d’un Etat moderne.

Cette vision externe de la conjoncture refuse d’admettre et de comprendre qu’une mobilisation citoyenne de tous les secteurs du pays a eu lieu en vue de défendre les droits de tous contre une nouvelle tentative pour imposer un pouvoir personnel absolu. Pourtant cette mobilisation a été dûment reconnue et analysée dans ses différentes phases. C’était l’_expression d’un refus des actes criminels se répétant au sein même des institutions étatiques. Car c’est là le caractère sui generis du gouvernement Lavalas : l’apparition de gangs armés au sein des administrations et leur infiltration au cœur de la police et du système de justice tandis que les entreprises de l’Etat étaient dilapidées et le budget de la République mis au service d’une délinquance officialisée.

L’une des difficultés les plus grandes pour comprendre ce processus est de savoir ce que recouvre le mot « Lavalas », étant donné qu’au fil des années, la composition de ce groupe n’a cessé de changer. Mais aussi, ce qui est surprenant, c’est le laxisme extraordinaire et l’aveuglement de certaines instances internationales et de certains groupes internationaux dans l’interprétation des faits. Tout se passe comme si l’on utilisait une grille d’interprétation préétablie, pour ne pas dire une condescendance complice, face à la dérive d’un régime qui depuis dix ans s’est transformé en un antre de corruption, de crimes et de mensonges.

Demander aux partis politiques d’accepter une telle situation, les élections de 1995, 1997, 2000 faussées et travesties, les assassinats de journalistes connus ou de simples passants qu’on a peine à identifier, l’attaque contre les maisons et les locaux des partis politiques le 17 décembre 2001, se plaindre de l’« obstination » de mes compatriotes à dire non à de telles pratiques, c’était demander aux victimes, ou aux futurs victimes, de se prêter volontairement aux affres et aux délices de la servitude volontaire. La condescendance et la complicité dont je parle ne sont pas étrangères, de fait, à un racisme à rebours, où il est entendu que le peuple haïtien devrait se contenter de cette réalité là . Il devrait, semble-t-il, se courber sous le joug de chefs sachant, sans scrupules inutiles, assassiner et voler, assurant ainsi la stabilité des choses, alors que dans les quartiers démunis, les chefs de gangs faisaient la pluie et le beau temps, menaçant le vie de quiconque s’opposerait à eux prenant en otages la population et même la cité tout entière.

Tels sont les enjeux de la bataille qui s’est déroulée depuis dix ans et qui continue la lutte entêtée du petit peuple haïtien, depuis deux cents ans, accroché à son utopie de vivre dans l’égalité, pour bâtir un projet de société ne tolérant ni impunité, ni complicité, ni corruption.

Tel est le sens des marches et manifestations où se sont retrouvés, venant de partout, de tous les secteurs de la société civile, femmes et hommes, jeunes et vieux. C’est dans la rue que les citoyens se retrouvaient coude à coude. C’est sur le béton et la poussière que se scellait un dialogue, parfois au prix du sang, en vue de sauvegarder le futur.

Et voilà pourquoi, tout ce qui touche à l’ex-président Aristide est devenu pour la nation un motif de tristesse et de révolte et évoque des pratiques inacceptables, la répression, le silence, le mensonge, le crime, l’impunité, l’enrichissement à toute vitesse aux frais de l’Etat, aux frais d’un peuple de pauvres.

Bien sûr, les opérations diplomatiques ont toujours besoin d’un langage approprié dont le sens ne se révèle qu’à la fin. Mais quand il s’agit de restaurer l’ordre de la loi dans un Etat où il a été systématiquement et de façon perverse, détruit, on ne peut recourir à des protagonistes qui ont fait la preuve de leurs appétits et de leur capacité de corruption et de nuisance. Pour faire l’avenir, et refonder la nation, c’est à des acteurs du futur qu’il nous faut nous adresser et non pas aux sempiternels délinquants et leurs complices intéressés. Dans cette occurrence, c’est à la justice d’intervenir alors que la nation demande des comptes.

J’espère, monsieur le Président et cher Leonel, que cette lettre ne vous paraîtra ni présomptueuse ni intempestive. Car elle vient de bien loin, de 40 ans d’espoir et de luttes, côte à côte avec des militants et amis dont vous êtes.

Soyez assuré, cher Président et ami, des vœux que nous formons tous ici pour le succès de votre seconde magistrature et pour la prospérité du peuple frère dominicain.

Jean-Claude Bajeux

10 novembre 2004


[1Directeur Exécutif du Centre œcuménique des Droits Humains (CEDH), Fondé à Santo Domingo en 1976. Créateur à Santo Domingo en 1964
de la Fondation « Amistad entre los pueblos ». Ex-ministre de la Culture (nov. 1994-fév 1996)