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Reportage - photo : Gonaïves, assistance humanitaire sous tension

Par Christian Leduc

P-au-P., 27 oct. 04 [AlterPresse] --- La boue est entassée grossièrement sur le bord des rues pendant que des motocyclistes évitent de déraper sur un pavé encore vaseux. Les activités reprennent tant bien que mal aux Gonaïves depuis les inondations causées par l’ouragan Jeanne le 18 septembre dernier, mais l’insécurité continue de gêner l’administration de l’assistance humanitaire.

« Six des onze organisations humanitaires présentes ont été attaquées depuis les dernières semaines », me raconte George Parreras, ingénieur d’Oxfam spécialisé dans l’acheminement d’eau potable, en nous dirigeant vers l’un des trois puits qu’il remet en état de fonctionnement avec des ingénieurs de la Croix-Rouge. « Nous prenons actuellement un très long détour, mais je veux éviter le centre de la ville. La zone est très tendue », explique-t-il tout en s’excusant des soubresauts de la camionnette, en proie à une route de terre cahoteuse et chaotique.

« Nous ne savons pas si ces attaques sont organisées ou non », continue l’ingénieur colombien faisant référence aux partisans de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide à qui sont attribuées les montées de violence qui ont fait une soixantaine de victimes à Port-Au-Prince depuis le 30 septembre dernier. « En arrivant ici, j’étais inquiet pour ma santé. Mais, maintenant, je ne me préoccupe plus du tout des piqûres de moustique », lance-t-il à la blague, avec tout de même un léger soupçon de crainte dans la voix.

Une fois sur les lieux, George Parreras s’affaire à rendre compatible la pompe d’Oxfam qu’il apporte à l’équipement des ingénieurs de la Croix-Rouge, déjà sur place. « C’est difficile parce que nous travaillons avec plusieurs organisations en même temps et les pièces ne sont pas toujours standardisées », me souligne Christophe Grange de la Croix-Rouge française en cherchant, lui aussi, une solution au problème technique.

Plusieurs enfants haïtiens regardent les opérations, bouteilles vides à la main, espérant obtenir un peu d’eau potable. « Pouvez-vous ouvrir le puit pour moi », me demande en Créole une jeune fille assise sur un sceau. Je tente de lui expliquer que je ne peux pas.

Une fois installée, la pompe devrait permettre de puiser soixante mètres cubiques d’eau à l’heure. L’eau sera ensuite traitée, puis acheminée par camion à la population des Gonaïves. Vingt points de distribution ont été aménagés dans la ville.

Dans les locaux d’Oxfam, installés d’urgence dans un hôtel, Tanya Axisa, coordinatrice des opérations, confie que la situation s’améliore tant bien que mal, malgré la quantité de problèmes qu’il reste à solutionner. « Nous avons planifié de rester six mois pour la crise, mais ça sera probablement davantage », estime-t-elle.

Axisa ajoute que les problèmes sanitaires sont terriblement importants. « Avant les inondations, 80% de la population avaient un accès à des latrines, mais la plupart sont désormais inutilisables », indique-t-elle.

Des Québécois à la rescousse

La Croix-Rouge a installé d’urgence un hôpital mobile ERU (Emergency Response Unit) pour remplacer le principal centre hospitalier des Gonaïves, inutilisable depuis les inondations. Une équipe comprenant onze Québécois, des Cubains, des Norvégiens et des Haïtiens assurent l’administration des soins aux malades.

Les unités mobiles ERU de la Croix-Rouge sont des installations techniquement autosuffisantes qui peuvent être rapidement installées un peu partout sur la planète. En 48 heures, un avion cargo de modèle Antonov a transporté l’hôpital mobile d’Oslo en Norvège, en passant par l’Islande et le Canada jusqu’à Port-Au-Prince où un bateau l’a finalement acheminée à la ville sinistrée des Gonaïves.

« L’ERU est arrivé un samedi et était fonctionnelle le jeudi suivant », explique le docteur Alfred Homsy, médecin anesthésiste. L’hôpital permet d’accomplir différents types de soins allant de l’accouchement jusqu’à des chirurgies plus complexes comme des amputations.

« J’ai calculé que sur 240 patients reçus en une journée, 45% des cas étaient encore directement reliés aux inondations du mois dernier », indique le docteur Louis-Charles Levros, un médecin d’origine haïtienne installé au Québec depuis de nombreuses années. « Par exemple, j’ai eu aujourd’hui dix cas de lacération de la plante des pieds. Ce n’est pas normal ça ! Les gens marchent pieds nus dans la boue et se coupent sur des débris », explique le Dr. Levros.

Autour de l’hôpital, on peut apercevoir des Haïtiens installés sur le toit de leurs maisons, encore envahies par la boue.

Plusieurs autres maladies causées par la malnutrition touchent aussi la population des Gonaïves. « Nous avons eu un patient qui avait un taux d’hémoglobines d’environ 1,5. On ne pouvait plus rien faire », souligne Patrick Vallières, technicien en radiologie. « Une personne en santé a normalement un taux de 14 et, à partir de 10 ou 11, on s’inquiète sérieusement », ajoute Karine Dumont, technicienne en laboratoire. [cl gp apr 27/10/04 12:00]