Haïti-Société : Comment faire face à la réalité complexe dans les quartiers populaires ? (Interview)

Propos recueillis par Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 07 juillet 2015 [AlterPresse] --- Le professeur à la Faculté des Sciences Humaines (Fasch) de l’Université d’Etat d’Haïti (Ueh), Hancy Pierre [1] a répondu aux questions d’AlterPresse sur la réalité complexe dans les quartiers populaires, plus de cinq ans après le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

AlterPresse (Apr) – Quel diagnostic dressez-vous de la situation des quartiers populaires dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, plus de cinq ans après le tremblement de terre ?

Hancy Pierre (HP)- Après le séisme, la réalité des quartiers populaires devient complexe. Il y a plus de pressions sur les quartiers populaires.

Contrairement à ce que pensaient certains, selon qui Port-au-Prince serait devenue une zone très dangereuse, où les gens allaient avoir peur d’y migrer, après le tremblement de terre, les gens continuent de venir en masse à Port-au-Prince, surtout à cause des aides qui y sont concentrées.

Les services et les antennes politiques sont aussi concentrés à Port-au-Prince.

Les problèmes structurels, liés à la migration, n’ont pas changé.

Les quartiers populaires, affectés dans le séisme, sont devenus plus dépourvus. Les autres quartiers, qui n’étaient pas touchés par le phénomène, grâce à leurs constructions légères, font surgir une sorte d’attraction relative.

Les bidonvilles constituent les points d’entrée des migrants qui, au fur et à mesure, se réfugient vers des quartiers intermédiaires, suivant une promotion sociale horizontale.

Il existe aussi un ensemble d’interventions de relocalisation et d’amélioration, effectuées dans les quartiers populaires par des institutions multiples.

Mais, ce sont des actions profitables aux propriétaires qui n’ont souvent pas de statuts. Ces propriétés appartiennent, le plus souvent, à la mairie, à l’’Etat.

L’on assiste à un déplacement des locataires vers des lieux en périphérie de la ville, comme Canaan, Jérusalem, Onaville (au nord) et Gressier (au sud).

L’accès à un lopin de terre leur confère un mythe de bien-être. Ils se sentent attachés à la terre.

Des poches populaires sont même observées dans des zones résidentielles.

L’avenue Charles Summer est une zone résidentielle, où les services sont dégradés à cause de plusieurs installations de bureaux publics, d’une affluence de gens et des problèmes de circulation sur les trottoirs.

Pétionville (municipalité à l’est de la capitale) n’y est pas épargnée.

Des points de station de motocyclettes et l’installation d’étals de marchandises de vendeuses et vendeurs nuisent à l’aspect paisible de certains quartiers.

La dégradation de l’environnement et de l’accès à des services, comme la circulation des piétons, constitue le dénominateur commun de la plupart des quartiers populaires.

Au fur et à mesure, des gens fuient, pour se réfugier le plus loin possible, comme à Kenscoff (à l’est).

Apr – Comment faire pour sortir de cette complexité informelle ?

HP- Il y a des expériences accomplies dans d’autres pays, comme le Brésil et Guatemala, pour rationaliser des espaces publics collectifs.

Le problème d’occupation de terrains, appartenant à l’Etat ou à une municipalité, par un individu qui n’est pas le propriétaire, ne se pose pas seulement en Haïti. Cela se pose aussi dans d’autres pays.

En Haïti, quand les gens occupent un espace, ils l’occupent au maximum.

Il n’y a pas de routes pour le passage, ni d’espaces de loisirs. Les gens font des spéculations. Ils louent et sous-louent des maisons.

Dans d’autres pays, en concertation avec les mairies, un dialogue s’établit avec la population pour mieux rationaliser l’exploitation du terrain.

Pour ce faire, la mairie construit des propriétés collectives.

Cité de l’Éternel en est un exemple. Elle a une expérience d’organisation communautaire extraordinaire. Des expériences sont en train d’être faites dans des projets liés à la co-propriété, nous regardons ce que cela va donner.

L’expérience de co-propriété, dont bénéficient des quartiers de Port-au-Prince, va les rendre plus propices pour devenir des espaces publics.

Il y a toute une renégociation, qui est en train d’être faite, pour que l’Etat et la mairie puissent permettre aux gens de jouir de titres collectifs pour une meilleure sécurité foncière.

Apr- À part les problèmes de propriétés qui existent dans les quartiers populaires, il y a aussi les violences. Quelle est l’origine de ces violences récurrentes ?

HP- Dans la construction historique, l’on crée un imaginaire, qui présente les quartiers populaires comme des lieux de violences dans tous les pays, parce que ces quartiers sont créés sous la base d’une ségrégation urbaine.

Cette démarche vise à fermer des groupes de la société dans des lieux reculés, afin d’empêcher leur intégration.

Les gens dans les quartiers populaires ont leur propre mode de vie.

Il y a des frustrations qui surgissent en raison de cette « ghettoïsation » (effectuée), qui existe au Brésil, en République Dominicaine, en Haïti et même aux Etats-Unis d’Amérique.

Construits à l’extrémité, en marge de la ville, des quartiers populaires en Haïti, tels Cité Soleil, La Saline, sont historiquement choisis comme des lieux d’instrumentalisation pour cautionner et alimenter la violence.

Ces lieux sont utilisés pour recruter des gens désespérés comme clientèle politique, comme lumpen pour aller commettre des actes politiques.

Les gangs sont généralement des groupes fabriqués, utilisés par la police et des politiciens. Ils assurent paradoxalement la sécurité pour la police, parce que cette force ne couvre pas tout le territoire.

Apr- Qu’est-ce qui peut être fait pour réguler la violence dans les quartiers populaires ?

HP- Les actions doivent être diversifiées. Les violences n’existent pas seulement dans les quartiers, mais aussi à l’école.

Il faut une meilleure politique de protection de la jeunesse. Les violences commencent le plus souvent dans la catégorie des jeunes.

Il faut mettre la jeunesse dans une ambiance d’éducation citoyenne et familiale. On doit pouvoir canaliser les jeunes vers des activités de créativité, de développement de talents, de sports et de civisme pour garantir leur autonomie. [emb kft rc apr 07/07/2015 14:50]