Haïti-RD : Ralentissement des rapatriements-expulsions sur plusieurs points frontaliers ?

Par Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 04 juillet 2015 [AlterPresse] --- Un timide ralentissement serait observé dans le processus de rapatriements-expulsions des immigrants haïtiens et des Dominicains d’origine haïtienne en République Dominicaine, apprend AlterPresse.

« Les rapatriements ont diminué. Des individus et camions transportant des meubles rentrent, en petit nombre, en divers points frontaliers au haut Plateau central », rapporte à AlterPresse, Arnold Pen Joseph, représentant du Réseau frontalier Jeannot Succès (Rfjs) à Thomassique (au nord-est de Hinche).

Un immigrant haïtien, ayant vécu pendant 25 ans sur le territoire dominicain, affirme avoir laissé la république voisine par peur d’être victime d’empoisonnement par des Dominicains, rapporte Joseph citant le rapatrié.

La semaine dernière, des rapatriés en provenance du territoire voisin auraient été dépouillés de leurs biens par des bandits à leur arrivée, condamne le Rfjs.

Dans une note du Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (Garr), datée du 30 juin 2015, le coordonnateur du comité de droits humains du Rfjs à Saltadère (haut Plateau central), Phanord Gaspard, dénonce le comportement des malfrats, qui s’amusent à confisquer les effets de ces ressortissantes et ressortissants haïtiens au moment de leur retour dans le pays.

Par peur de représailles, deux étudiants haïtiens, originaires de Lascahobas (bas Plateau central), ont dû, volontairement, retourner chez eux en abandonnant leurs études, selon les témoignages recueillis auprès de ces deux rapatriés par la coordination du Rfjs dans le bas Plateau central.

Le retour « volontaire » des rapatriés continue de la même manière, alors que 130 personnes sont déportées vers la frontière de Belladère du mercredi 17 au mardi 30 juin 2015, indique, cependant, la plateforme Garr à AlterPresse.

Par peur d’être victimes de violences, 1,400 personnes ont déjà regagné Cornillon/Grand Bois (Ouest), qui dispose d’environ 18 points frontaliers non officiels.

Plus de 6,000 personnes sont revenues par ces différents points, selon d’autres estimations.

Duperie des autorités dominicaines et apatridie

Depuis la fin du Plan national de régularisation des étrangers, le mercredi 17 juin 2015, les autorités dominicaines ont mis en place une campagne médiatique.

Le vendredi 26 juin 2015, le ministère de l’intérieur et de la police dominicaine a, paradoxalement, ouvert un bureau du plan de régularisation dans la province d’Independencia (Sud de la République Dominicaine).

Des fonctionnaires, qui ont été envoyés à ce bureau établi à Jimani (non loin de la frontière Malpaso / Malpasse), seraient incapables de fournir des renseignements appropriés sur la mission qui leur a été soudainement confiée.

Mais, les équipements nécessaires pour orienter, aider, conseiller des migrantes et migrants, ou recevoir leurs documents, ne sont pas réellement disponibles à ce bureau du Pnre à Jimani.

« C’est une manœuvre (…) pour semer la confusion et induire en erreur l’opinion publique nationale et internationale », dénonce le Rfjs à Jimani, dans une note en date du lundi 29 juin 2015.

Les autorités dominicaines auraient demandé aux employés de ce bureau « d’ouvrir les bureaux, de respecter les heures de travail, mais de ne s’adresser à aucune personne qui s’approche d’eux ».

Nommés en 2014 et intégrés depuis plusieurs mois, ces fonctionnaires dominicains n’ont pas travaillé un seul jour à ce bureau nouvellement établi à Jimani.

Aucune assistance n’a été donnée aux personnes qui se sont rendues à ce bureau pour faire un suivi de leurs dossiers, dénonce le Rfjs.

Des dizaines de milliers de Dominicaines et de Dominicains d’origine haïtienne demeurent dans une situation de vide juridique et dans l’incapacité de faire valoir leurs droits fondamentaux, indique Human Rights Watch (Hrw), dans un rapport publié le mercredi 1er juillet 2015.

Les recherches, pour collecter les données de ce rapport, ont été menées en République Dominicaine, entre février et mai 2015.

Plus de 100 victimes, dont des dirigeants communautaires, experts juridiques, responsables gouvernementaux et représentants d’organisations des droits humains locales, ont été interrogés dans le cadre de ce rapport de Human rights watch, intitulé : « Nous sommes Dominicains : privation arbitraire de la nationalité en République Dominicaine ».

Le dossier du rapatriement à l’international

Fin juin 2015, le Collectif du 4 décembre (en Haïti) a appelé le gouvernement haïtien à transférer le dossier des déportations au niveau international.

Le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (Oea), Luis Almagro, a annoncé l’envoi d’une mission en République Dominicaine sur le dossier des rapatriements, lors d’une rencontre spéciale du conseil permanent de l’Oea, le mardi 30 juin 2015.

Almagro invite la communauté des Caraïbes (Caricom) à se joindre à cette mission, dont l’objectif est d’établir un cadre opérationnel pour la participation de l’Oea dans la recherche d’une assistance, devant renforcer la coopération, traiter les questions migratoires et le suivi sur des solutions envisagées selon le droit international.

Entre-temps, des dizaines de milliers de Dominicains d’ascendance haïtienne risquent toujours d’être expulsées vers Haïti.

Face à cette éventualité, le premier ministre haïtien Evans Paul estime que « chaque pays a le droit de gérer son immigration. Mais, il doit faire montre de respect pour un client » qui contribue à son économie à hauteur de deux milliards de dollars américains chaque année. [emb kft rc apr 04/07/2015 0:00]