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Décapitation : La barbarie comme arme politique

P-au-P., 12 oct. 04 [AlterPresse] --- Une vague de violence submerge depuis le 30 septembre plusieurs quartiers de Port-au-Prince, avec divers corps décapités.

Cette saison de deuil a déjà entrainé officiellement une trentaine de morts et de nombreux blessés par balles dont des policiers et soldats de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti (MINUSTAH). D’autres sources font état d’un bilan de plus d’une cinquantaine de morts et autant de blessés par balles.

L’élément nouveau de cette conjoncture est l’acharnement des brigands, agissant en tant que partisans de l’ancien président Jean Bertrand Aristide, à décapiter leurs victimes. Plusieurs policiers et un individu présenté comme un ancien militaire ont subi ce terrible sort.

Ce mouvement, dont le nom de code serait « opération Bagdad », se déroule à un moment où la violence se déchaîne dans la capitale irakienne et les occidentaux capturés par la guérilla sont menacés d’avoir la tête tranchée.

La pratique macabre de décapitation attire l’attention de plusieurs observateurs haïtiens, dont certains font appel à des éléments historiques pour chercher les racines de ces actions cataloguées finalement d’opérations de terreur.

Dans une entrevue accordée à AlterPresse, l’anthropologue Anselme Rémy, ancien Président du Conseil Electoral Provisoire (CEP), a souligné les aspects politique et magico-religieux de la pratique de décapitation.

Politiquement, Rémy s’est référé au mot d’ordre de « couper les têtes et incendier les maisons » lancé par le général en chef de l’armée indigène, Jean Jacques Dessalines, à la veille de l’indépendance d’Haïti en 1804. « La machette a été l’arme omni présente de l’esclave », a justifié Rémy, précisant que l’ordre de Dessalines était « purement politique ».

Cependant, dans la pratique du vodou (religion nationale), « décapiter l’adversaire est signe de domination de l’ennemi », a poursuivi l’anthropologue. Rémy a rappelé le cas du leader politique Clément Jumelle, dont le cadavre a été confisqué par le dictateur haitien François Duvalier en 1958. Le cadavre a été décapité, sur ordre de Duvalier, a-t-il précisé.

Durant les évènements politiques qui ont marqué la chute de la dictature de Jean Claude Duvalier en 1986 et pendant les années qui ont suivi (dominées par des régimes militaires), des corps mutilés ont quelques fois été retrouvés dans plusieurs régions du pays.

Cependant, « cela n’a jamais été une pratique aussi systématique qu’aujourd’hui », a souligné à AlterPresse Renan Hédouville, Coordonnateur du Comité des Avocats pour le Respect des Libertés (CARLI). A la base de ces actions il y a, selon Hédouville, l’option faite par des secteurs politiques de « résoudre les problèmes politiques par la violence ».

Sur un plan plus général, Hédouville a souligné que la faiblesse de l’appareil judiciaire empêche « la résolution pacifique des conflits ».

Hedouville a qualifié les décapitations enregistrées ces derniers jours de « spectacle horrible pour la société haïtienne, spécialement les enfants, les femmes enceintes, les vieillards et les malades ».

Le Coordonnateur du CARLI ne doute pas que le but des opérations « couper tête » aujourd’hui soit de « créer une psychose de peur au sein de la population ». Ce que partage Anselme Rémy qui a parlé de « tentative de semer la terreur ».

C’est une « situation alarmante », s’est inquiété Hédouville. Il a exprimé de grandes préoccupations pour l’avenir, « dans la mesure où ces images (macabres) peuvent etre reproduites par les jeunes ». [gp apr 12/10/2004 12:20]