Les dessous de l’opération « bandit légal » en Haïti (2 de 2)

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 25 janvier 2015

Tout comme les narcos colombiens ont pu retourner les agents du Service d’intelligence nationale (Sin), créés par la CIA, les narcos ont pu également corrompre nombre de membres d’organisations populaires et de dirigeants du mouvement Lavalas.

Plusieurs officiels lavalassiens ont été impliqués dans le trafic de la drogue et ont été arrêtés, extradés puis emprisonnés aux États-Unis d’Amérique. Parmi ces officiels, il y a des sénateurs, députés et des haut-gradés de la police.

Les plus importants sont Rudy Therassan, haut gradé de la police ; Jean Nesly Lucien, directeur général de la police haïtienne, Oriel Jean, chef de la sécurité présidentielle ; Evens Brillant, responsable du Bureau de lutte contre le trafic des stupéfiants (Blts) ; Jean-Marie Fourel Célestin, président du Sénat haïtien ; Romaine Lestin, commandant en charge de l’aéroport à Port-au-Prince ; Jean Anthony Nazaire, responsable du parc automobile du Palais National, etc.

D’un populisme de gauche à un populisme de droite

C’est à partir de l’échec du populisme de gauche, orchestré par l’alliance des narcos et des rebelles entraînés par la CIA, que les espaces vont être dégagés pour permettre l’expression d’un populisme de droite avec Michel Martelly.

Ce dernier a fait carrière au cours du coup d’État des années 1991-1994.

Selon le journaliste Jeb Sprague, « Il (Martelly) était un copain du redoutable lieutenant-colonel Michel François qui, comme chef de la police, a été la principale personne à la tête des bourreaux du coup d’État. [….] Martelly affirme qu’il a eu son surnom de « Sweet Micky » (c’est aussi le nom de son groupe), lors d’une performance dans une boîte de nuit en 1988, mais c’est un sobriquet également partagé par le colonel Michel François. Le cinéaste et écrivain américain Kevin Pena se rappelle un concert, à l’hôtel El Rancho, à Pétionville, en juillet 1993, où le colonel " Michel François … qui était aussi appelé Sweet Micky après le coup d’État de 1991, parce que les gens prétendaient qu’il avait un large sourire sur son visage quand il tuait les partisans de Lavalas …. saisit la main de Martelly en annonçant à la foule " Voilà le vrai Sweet Micky " ». Et Pina d’ajouter « C’est la première fois que j’ai entendu Martelly appelé comme tel » [1].

Pendant longtemps, les militaires haïtiens ont été des « assets », c’est-à-dire des ressources et des atouts pour la CIA, qui met tout en branle pour les protéger contre les accusations de narcos, proférées contre eux par les agents du service fédéral américain chargé de la lutte contre le trafic des stupéfiants (DEA).

Depuis l’élimination de l’armée en 1995, la protection des cargaisons de drogue dans les entrepôts haïtiens a changé de main. Les « chimères » ont marchandé, à prix fort, cette protection avec les armes fournies, d’ailleurs, par les cartels.

En cherchant les moyens pour exorciser le mal, les Américains vont jouer la carte Martelly. Certains disent que c’est la politique consistant à embrasser son ennemi pour mieux l’étouffer. Ils se disent qu’il vaut mieux essayer avec quelqu’un du milieu pour diagnostiquer, disséquer et analyser le nouveau défi posé par Haïti.

Mais, le remède se révèle pire que le mal en légitimant la délinquance au sommet de l’État.

Il est normal de se demander quelles sont les traditions qui perdurent derrière l’expérimentation Martelly par le gouvernement américain.

Analysant ce phénomène, le criminologue Daurius Figueira écrit : « On peut aussi observer l’utilisation de Haïti comme d’un laboratoire, afin de tester différentes stratégies de domination impérialiste et l’intervention dans le processus politique de la première République noire de l’hémisphère nord. Ces tests exercent une forte pression sur l’ordre social haïtien, aujourd’hui encore, et l’expérimentation n’est pas terminée. Les expériences américaines, les plus oppressives en Haïti, résident dans le soutien sans failles à l’oligarchie kleptomane, l’élite politique et ses serviteurs fidèles  » [2].

Quand le major américain Butler traitait les Haïtiens de « ravets »

Ce système d’expérimentation absurde s’auto-entretient depuis l’occupation américaine de 1915-1934.

Les Américains d’aujourd’hui se trompent lourdement en acceptant les analyses artificielles de leurs compatriotes d’hier.

Au cours de l’occupation américaine, en 1916, le major Smedley Butler avait comparé les Haïtiens à des « ravets ». En effet, s’adressant au colonel Lejeune, le major Butler écrivait : « Je vous écris simplement Colonel, pour que vous puissiez avoir quelqu’un pour prendre ma place ici à la Gendarmerie. Je suggérerais quelqu’un à qui les habitudes des "ravets" ne soient pas aussi répugnantes qu’à moi-même » [3].

C’est bien malheureux que cette expression soit reprise par un ministre du gouvernement Martelly pour qualifier l’opposition. Cette façon de voir a des effets nocifs et même mortels sur l’être humain.

Malgré le coup d’État de 2004, le mouvement populaire a continué sa route comme avant. Illimité, exaspérant, indépassable, extraordinaire, désespérant, magnifique, ce mouvement des masses est en pleine possession de ses moyens lors des élections de 2006. Ses faiblesses comprises.

On se rappelle l’impossibilité du Conseil électoral provisoire (Cep) d’alors de proclamer le résultat des élections, sept jours après le scrutin. Il a fallu cinq jours de protestation du mouvement populaire, dans les rues, pour porter le Cep à déclarer « Préval président » avec 51.5% des voix.

La pugnacité a accouché de la victoire au forceps. Mais les revendications populaires ne sont pas prises au sérieux. Une politique néolibérale tous azimuts est appliquée et le changement tant recherché reste en suspension …

L’expérimentation Martelly en 2011 est la réponse populiste de droite à cette ébullition, qui veut trouver des réponses immédiates au sort de la majorité de la population.

Cette expérimentation pose problème, car elle n’est pas novatrice et ne repense pas le modèle de développement dans ses fondements.

Au mieux, Martelly est une mule recrutée pour un travail, dont il ignore les vrais tenants et aboutissants. Comme ce fut le cas avec l’affaire des sœurs Lévesque [4], utilisées comme des mules au Québec pour transporter des stupéfiants à leur insu en 1986.

L’expérimentation Martelly est l’application grotesque d’une approche homéopathique, qui vient renforcer, non seulement l’arbitraire dans les relations des dirigeants vis-à-vis de l’argent public, mais aussi et surtout l’arbitraire dans les relations des dirigeants haïtiens avec les milieux des stupéfiants.

À ce sujet, les avocats haïtiens Newton Louis St-Juste et André Michel ont adressé une correspondance au Sénat haïtien, en septembre 2013, demandant d’ouvrir une enquête sur les rapports mafieux entre le président Michel Martelly et le président Desi Bouterse du Surinam.

La démarche d’expérimentation a ouvert une brèche, dans laquelle tous les partenaires s’engouffrent pour faciliter leurs trafics illégaux.

Pa kite palto sèvi drapo

Les autorités américaines auraient obtenu de meilleurs résultats si elles s’étaient contentées de jouer carrément à pile ou face.

Après l’échec enregistré avec les militaires, il n’était pas indispensable de recruter un cocaïnomane pour savoir si le gouvernement haïtien allait réagir, de façon différente ou similaire, face aux cartels colombiens.

Quelles que soient les avancées enregistrées dans un premier temps, ce ne serait que du spectacle.

L’expérimentation n’aurait aucune fiabilité pour le long terme. En plus d’être un réel danger pour Haïti, elle constitue un gaspillage des ressources financières qui y sont consacrées. Elle constitue un mauvais exemple pour la jeunesse, en laissant croire qu’on peut diriger un pays sans le préalable de l’école et de la connaissance du pays profond.

En ce sens, l’expérimentation avec Martelly est non seulement inutile, mais même néfaste.

Comme le colonel Himler Rébu vient de le montrer, dans sa lettre ouverte à la journaliste Liliane Pierre-Paul, le gouvernement Martelly est la caverne d’Ali Baba.

On peut lui reprocher sa participation à ce gouvernement de « bandits légaux » en premier lieu, c’est vrai. Mais on doit le saluer pour avoir violé le principe, qui veut que quand on dîne à l’Olympe, on n’a pas le droit d’étaler, sur la place publique, les mets qui sont proposés.

Il est temps de s’élever en combattant l’approche archaïque du modèle mental, qui met toujours l’accent sur le côté subjectif des choses, en refusant de mettre en avant le côté objectif.

Même s’il s’agit pour lui de satisfaire son égo, le colonel Rébu a foulé aux pieds, avec raison, le sacré « droit de réserve », que les bandits martèlent dans les têtes creuses pour éviter, de l’intérieur, toute dénonciation de la corruption.

Le mal Martelly ne peut produire aucun bien. La mobilisation dans les rues doit continuer, même s’il reste un jour avant le départ de Martelly.

Pa kite palto sèvi drapo.

* Économiste, écrivain