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Haïti-Drogue : La course de lenteur dans l’affaire Evinx Daniel (2 de 2)


jeudi 22 janvier 2015

[Photo : manifestation à Port Salut (Sud), extraite de “Evinx Daniel « est là », affirme sa femme, Le Nouvelliste, 20 mars 2014”]

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 18 janvier 2015

La victoire des cartels colombiens, dans le dossier de la drogue en Haïti, à partir des années 1980, n’excuse pas le choix, par les Américains en 2011, d’un délinquant autoproclamé, pour diriger le pays.

Ainsi porté sur les fonts baptismaux, Michel Martelly n’a pas hésité à se proclamer bandit légal, assuré que ses arrières sont protégés (li gen bwa dèyè bannan li). Ce qui le conduit tout droit à ses provocations gratuites et à la démagogie.

Quelle que soit l’hypothèse retenue, un tel calcul de Washington ne risque-t-il pas de diminuer l’enthousiasme des petits agents de la Dea, luttant, au péril de leurs vies, pour diminuer, sinon arrêter le trafic des stupéfiants aux Etats-Unis d’Amérique ?

Heureusement qu’en Haïti, les manifestations de masse refusent d’accepter la machine à broyer de Martelly et de ses acolytes. Les cris des progressistes disent non au grotesque de la soulouquerie rose.

La clameur populaire se fait entendre au monde entier. Il importe de se battre, sans réserve et avec ténacité, contre les trafiquants de drogue, qu’ils aient ou non des liens privilégiés avec Washington.

Le Réseau national de défense de droits humains (Rnddh) a noté l’aisance déconcertante, avec laquelle la justice haïtienne a libéré Evinx Daniel, en moins de 48 heures.

D’après cet organisme, les douze étapes franchies avec célérité sont : « 1) l’arrestation d’un présumé narcotrafiquant ; 2) l’enregistrement du dossier au greffe du Parquet près le tribunal de première instance des Cayes ; 3) la préparation du réquisitoire d’informer par ledit Parquet ; 4) le transfert du dossier au Décanat près le tribunal de première instance des Cayes ; 5) la désignation d’un Juge d’instruction ; 6) l’enregistrement du dossier par le greffier du Juge d’instruction dans le répertoire de ce dernier ; 7) l’ordre d’extraction du Juge d’instruction ; 8) l’interrogatoire de l’inculpé ; 9) la communication du dossier au Parquet aux fins de réquisitoire ; 10) l’ordonnance de main levée ; 11) l’exécution de l’ordonnance ; 12) la mise en liberté de l’inculpé » [1] . Un exploit à savourer qui contraste avec la course de lenteur pour faire la lumière sur la disparition d’Evinx Daniel depuis une année.

Le carburant de la machine infernale

Après sa libération, Evinx Daniel a eu droit à des félicitations de l’inspecteur de police Gary Desrosiers, qui a organisé une conférence de presse dans le but de le remercier de son soutien à la police, pour avoir récupéré de la drogue en mer.

Pour donner le change aux critiques qui disent que le pouvoir s’est engagé à la légère dans ce dossier, « le 17 septembre 2013, le Gouvernement MARTELLY / LAMOTHE annonce la création d’une commission indépendante devant enquêter sur la libération de Evinx DANIEL. Cette commission est composée de trois (3) institutions savoir, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (Cspj), l’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) et la Police nationale d’Haïti (Pnh)  [2] ».

Mais, ce n’est pas tout.

Le gouvernement en rajoute dans le triomphe, en surexposant Evinx Daniel. Le président Martelly lui vole la vedette en s’invitant chez lui le 26 septembre 2013.

Le cœur sur la main, le président Martelly goûte la douceur de vivre au Dan’s Creek Hôtel et y passe la nuit. Il ne rate pas une occasion pour séjourner chez son grand ami et s’aventurer, en haute mer, sur le yacht de ce dernier. Une de ses dernières visites remonte à la nuit du 3 au 4 août 2013.

Bien que n’étant pas inhabituelle, la visite du président Martelly chez Evinx Daniel et sa décision de passer la nuit au Dan’s Creek Hôtel suscitent des rumeurs qui se sont vite répandues. Les supputations vont bon train sur cet invité de marque, devenu, par la force des choses, invité de choix.

Les commentaires abondent sur l’absurdité d’un système politique, dirigé par des caïds de la pègre impliqués dans les trafics de cocaïne et autres drogues.

La toile de fond de la politique est désormais la pourriture. L’illusion est de penser pouvoir trouver une cohérence politique avec des dealers condamnés à la toxicomanie. Les criminels sont manipulateurs, au point de se servir de militants politiques chevronnés comme carburant pour leur machine infernale.

C’est monstrueux, mais cela passe, car la médiocrité régnante s’accommode des dérobades et du silence.

L’opposition accepte de ne pas exiger que le pouvoir rende des comptes après la disparition d’Evinx Daniel.

Ce dossier est pourtant lourd et empoisonne dangereusement l’atmosphère.

Selon Signal FM, « Le commissaire de police des Gonaïves, le commissaire du gouvernement de ce ressort, le ministre de la Justice, la communauté internationale savent où se trouvent Evinx Daniel. C’est ce qu’a déclaré Cathia Daniel, la femme de l’homme d’affaires, le 20 mars, lors d’une manifestation à Port-Salut, rapporte le Nouvelliste.

Mme. Daniel et les manifestants ne pleurent pas la mort du propriétaire de Dan’s Creek Hôtel. Mais, ils réclament sa libération. Leur demande s’adresse au président de la République, au Chef du gouvernement et au ministre de la Justice. Evinx Daniel est un proche du pouvoir. Il est membre du Parti haïtien TET KALE (Phtk). Or, Mme Daniel et des manifestants exigent des autorités de l’Etat la libération de l’homme d’affaires ».

La partie visible de l’iceberg

Un an plus tard, on ne saurait accepter de laisser faire ainsi.

La classe politique ne peut pas se permettre de faciliter ce genre de magouilles avec des individus. Il faut que le mobile et les circonstances de la disparition d’Evinx Daniel soient élucidés.

Présumé criminel, Evinx Daniel a des droits qui doivent être respectés. Il doit, au moins, bénéficier de la présomption d’innocence.

Les principaux protagonistes de cette affaire doivent être traduits devant la justice. Des citoyens ne peuvent pas disparaître, sans laisser de traces.

La population a déjà organisé des manifestations à Port-Salut, le 19 mars 2014, pour demander de retrouver Evinx Daniel.

Conformément au reportage du journal Le Nouvelliste, « le 5 janvier 2014, Evinx Daniel avait quitté chez lui. Selon les premiers éléments d’information, l’homme d’affaires avait abandonné son véhicule aux Gonaïves, pour se rendre à moto à Mare-Rouge, non loin de Port-de-Paix. Deux suspects avaient été interpellés. Le 18 janvier, le pickup Toyota Hilux verte, immatriculé JJ 02714, dans lequel se trouvait Evinx Daniel, a été retrouvé à Pont-Gaudin. À l’intérieur de ce véhicule, un juge de paix a retrouvé deux bonbonnes de gaz lacrymogène, une somme de 2 000 dollars américains, une police d’assurance au nom de Cathia Simon [3] » .

Les bribes d’information, qui circulent sur la disparition d’Evinx Daniel, suite à sa rencontre avec le parrain-président, ne sont que la partie visible de l’iceberg. Tout laisse croire que les neuf dixièmes demeurent immergés.
On comprend que les manifestants des Cayes arboraient des pancartes et chantaient des slogans : « Mateli, pèp Sid di w bay Daniel » [4] (Martelly, le peuple du Sud vous demande de leur rendre Daniel). Les ressorts d’un embrouillamini crapuleux annoncent une tempête dans les cercles mafieux de la présidence.

Il est inacceptable que, malgré les supplications de Cathia Daniel, l’épouse d’Evinx, l’enquête s’enlise dans la stratégie haïtienne de l’impunité, exprimée dans la formule « l’enquête se poursuit ».

L’énigme de la disparition d’Evinx Daniel doit être éclaircie. Le citoyens ne peuvent pas vivre dans la peur et encore moins dans la panique.

Selon le juge de paix Marc Arthur Bien-Aîmé des Gonaïves, Evinx Daniel est un dealer de drogue suspect, dont la voiture, immatriculée JJ 01740, a été conduite par les chauffeurs de taxis, Idelson et Joseph Dieulouis, à Mare-Rouge.

Les plus hautes autorités de l’État sont compromises.

Il est de l’intérêt du pays que toute la lumière soit faite dans cette affaire haute en couleurs. Haïti ne peut plus revenir au temps des tontons macoutes des Duvalier où les citoyens disparaissaient sans laisser de traces. La police criminelle doit dire où est passé Evinx Daniel.

Le cas doit être tiré au clair. Ici comme partout ailleurs, rien ne peut excuser une atteinte aux libertés fondamentales, en particulier au droit de chaque citoyen à la vie.

* Économiste, écrivain

[1Rnddh, Trafic illicite de drogues : Le Gouvernement Martelly / Lamothe met tout en œuvre pour protéger les narcotrafiquants proches du Pouvoir, Port-au-Prince, 19 septembre 2013, p. 4-5.

[2Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), Bilan des réalisations de l’Appareil , op. cit., p. 8.

[3Roberson Alphonse et Ernso Valentin, « Evinx Daniel "est là", affirme sa femme », Le Nouvelliste, 20 mars 2014.

[4Ibid.