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Haïti-Drogue : La course de lenteur dans l’affaire Evinx Daniel (1 de 2)


mercredi 21 janvier 2015

[Photo : manifestation à Port Salut (Sud), extraite de “Evinx Daniel « est là », affirme sa femme, Le Nouvelliste, 20 mars 2014”]

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 18 janvier 2015

Les négociations, entreprises, ces derniers temps, pour sauver in extremis le gouvernement Martelly, ont relégué aux oubliettes l’affaire Evinx Daniel — ami personnel du président Joseph Michel Martelly — porté disparu depuis le 5 janvier 2014.

En même temps, nous entrons dans l’année du centenaire du débarquement des Marines, ce qu’on ne saurait pas, non plus, occulter.

C’est un fait indéniable que les manifestations actuelles de la multitude constituent un élément non négligeable dans la redéfinition du devenir d’Haïti, de nouveau sous occupation étrangère.

Mais, la disparition d’Evinx Daniel doit servir de mise en garde à tous ceux et celles qui croient pouvoir arriver à une forme de stabilité dans le désordre, instauré par la bande à Martelly.

La paralysie du dossier Evinx Daniel justifie toutes les inquiétudes, surtout à un moment où les élections constituent le point de passage obligé vers une nouvelle gouvernance. Cela dit, l’absence de justice, qui se donne à voir dans le cas Evinx Daniel, est la manifestation évidente d’une stratégie délibérée d’obstruction de la vérité, de la part des détenteurs, passés ou actuels, du pouvoir.

En effet, le gouvernement de René Préval n’est plus. Mais celui de Martelly lui survit. Avec cette négation de toutes les valeurs, qui prévaut dans les violations de la loi, en commençant par la loi-mère, la Constitution. Avec tous les vestiges du duvaliérisme, qui ont convaincu les détenteurs du pouvoir qu’ils sont au-dessus des lois. Et, en prime, ce coriace morceau, constitué par les « élections à saveur de cocaïne » [1]. Un morceau que le peuple haïtien avale tout rond.

À l’intention de ceux et de celles qui l’auraient oublié, refaisons l’historique de l’affaire Evinx Daniel.

Le lot de péripéties d’Evinx Daniel commence le 10 septembre 2013.

Lors d’une fouille à plein régime au Dan’s Creek Hôtel, propriété d’Evinx Daniel, M. Émile Joseph, juge de paix suppléant de Port-Salut, découvre « vingt-trois (23) paquets de substance assimilable à de la Marijuana [2] ». Deux jours plus tard, Evinx Daniel est arrêté pour trafic de drogues par le commissaire du gouvernement Jean-Marie Salomon [3].

Homme d’affaires connu du département du Sud, Evinx Daniel a la réputation sulfureuse d’être un trafiquant de drogue. De sa cellule de prison, Evinx Daniel, qui garde l’utilisation de son téléphone cellulaire, donne des entrevues à la radio et contacte ses amis. Il explique que les mauvaises langues veulent simplement ajouter cette affaire de drogue au registre de ses misères.

Evinx Daniel « se présente comme étant une victime du système, puisqu’il avait récupéré, sur mer, une cargaison flottante de drogue dans le seul but de protéger les jeunes contre le trafic de drogues. Le même jour de l’arrestation de Evinx DANIEL, soit le 12 septembre 2013, le dossier est transféré au Cabinet du Juge d’Instruction Joseph Josias JEAN PIERRE [4] », rapporte le Réseau national de défense des droits humains (Rnddh).

Cette explication, donnée par Evinx Daniel, contraste avec la perception de la population des Cayes à son sujet. Sa participation au secteur privé ne l’empêche pas d’être vu comme un satellite au centre de l’économie de la criminalité.

Cela fait penser au discours de l’ambassadeur américain Brian Dean Curran, le 9 juillet 2003, devant la Chambre de commerce haïtiano-américaine (Hamcham), dans lequel il disait au secteur privé haïtien « Vous faites des affaires avec les trafiquants. Vous acceptez leur argent dans vos banques. Vous les élisez même dans vos chambres de commerce  » [5].

Au fait, la démarche, consistant à faire de l’argent une valeur intrinsèque, est à la source du mal qui encourage le développement de réseaux de relations interlopes, malgré les dangers inhérents aux activités mafieuses.

Le comportement, consistant à rechercher l’argent facile dans le trafic de drogue, est en rapport étroit avec la promotion de la facilité et de la débauche au cours des trente dernières années.

On se souvient, à ce sujet, de l’arrestation de Frantz Bennett, beau-frère du président Jean-Claude Duvalier, à Puerto Rico en 1982.

La dégradation des valeurs a fait de l’argent la seule valeur qui compte. L’acquisition de l’argent-roi, par tous les moyens, relève d’une conception morbide, que notre société a développée vis-à-vis de la richesse au cours des quelques 40 dernières années.

Le délabrement économique et l’absence de revenus ont ouvert la porte au crime organisé et à l’industrie des enlèvements (kidnapping), comme le cas du Gang Galil dirigé par Clifford Brandt Junior achève de nous rappeler.

En l’espace de moins deux ans, le Gang Galil a été responsable de 17 cas de kidnapping et a collecté des rançons d’une valeur supérieure à un million huit cent quatre vingt neuf mille cinq cents (1,889,500.00) dollars américains [6].

Une pilule un peu dure à avaler

De sa cellule de prison, Evinx Daniel a frappé à la bonne porte car, le lendemain 13 septembre 2013, il est libéré, suite à l’intervention catégorique de M. Jean Renel Sanon, Ministre de la justice et de la sécurité publique (Mjsp).

L’affaire ne fait que commencer, car, le 20 septembre 2013, soit une semaine après l’élargissement d’Evinx Daniel, le Commissaire du gouvernement, Jean-Marie Salomon, est révoqué de son poste aux Cayes et remplacé par Joseph Joubert Amazan. Malheureux hasard ? Non, la capitale méridionale des Cayes suinte la tension entre les partisans du Parquet et ceux de la police.

Selon l’ex-sénateur Gabriel Fortuné, « À n’importe quel moment, il peut y avoir une situation difficile aux Cayes  » [7].

Le gouvernement réagit vite pour assurer que la porte d’entrée de la cocaïne, en provenance de la Colombie et du Venezuela, est sécurisée. Le Palais national joue son rôle d’interface, à travers le président de la république qui étale sa complicité pour assurer que la cocaïne est acheminée à Port-de-Paix, en transit vers les Etats-Unis d’Amérique.

Au fait, dans cette affaire de drogue récupérée en haute mer, Gabriel Fortuné, en se basant sur les déclarations du porte-parole de la police, a fait des révélations qui auraient dû provoquer l’hostilité de Washington à Martelly, si la lutte contre la corruption était sérieuse.

À moins que des ficelles soient tirées en coulisse, pour liquider les bandits légaux, le mauvais exemple des Tèt Kale de Martelly devrait être une pilule un peu dure à avaler par les autorités américaines.

Dans la course à la collusion entre l’État et les narcos, Haïti semble vouloir dépasser le Mexique, où le gouvernement a pris carrément position pour le cartel de Sinaloa dirigé par Joaquín Loera Guzmán, alias El Chapo, contre les autres cartels concurrents [8].

En effet, dans le cas d’Evinx Daniel, le porte-parole de la police a déclaré qu’il ne s’agissait pas uniquement de marijuana et que la Brigade de lutte contre le trafic de stupéfiants (Blts) a récupéré 55.7 kilos de cocaïne à cette occasion.

Alors, sur un ton cassant, inflexible, loin de tout doute, l’ex-sénateur Gabriel Fortuné a déclaré à la radio : « Evinx Daniel est le représentant du président Michel Martelly dans la réception et la distribution de la drogue dans le Sud » . [9].

Les déclarations de Gabriel Fortuné sont des plus crédibles et prennent un relief particulier, quand il ajoute que des véhicules à vitre teintée, en provenance du Palais national, viennent récupérer la drogue aux Cayes chez Evinx Daniel.

Conclusion logique : les narcos font la pluie et le beau temps dans une situation qui ne cesse pas de s’aggraver. Leur parcours est sans faute, du fait même qu’ils ont pu hisser, au sommet de l’État, leur complice. On est bien loin de l’époque, où Michel Martelly confessait publiquement qu’il était un grand consommateur de cocaïne, mais pas un vendeur.

Ce qui surprend les agents américains de l’agence antidrogue américaine (Dea) dans cette affaire, c’est le peu de surprise qu’elle a provoqué, aussi bien en Haïti qu’à Washington.

Selon certains, l’absence quasi totale de réprobation en Haïti serait due à la zombification du peuple haïtien, qui est prêt à accepter n’importe quoi.

Comment ? Il est clair que le président Martelly est coupable, ne serait-ce que par pure coïncidence ou innocence, de se retrouver, en haute mer, dans le yacht de Evinx Daniel qui récupérait de la cocaïne.

Dans son édition du 25 septembre au 2 octobre 2013, Haïti-Observateur a rapporté les faits [10], avec forces détails. D’autres personnes, qui ne sont pas du tout acharnées contre Martelly, ont témoigné en ce sens.

Fait encore plus grave, le président Martelly, malgré l’hypothèse défavorable d’un acte criminel pesant sur son ami, a couvert ce dernier de sa protection, en allant dormir chez lui et en donnant la plus grande publicité à cette visite.

À l’occasion de la dérive du président Martelly dans l’affaire Evinx Daniel, le comportement de Washington inquiète et suscite beaucoup d’interrogations.

Le président Martelly devait-il absolument aller se détendre, en haute mer, sur le yacht de Evinx Daniel, à un moment où ce dernier réceptionnait un largage de cocaïne. Mystérieux ?

Malgré la succession de faits troublants, la Dea feint de réfléchir à la complexité de la présence du président Martelly dans cette affaire. Elle agit comme si elle en connaît la teneur de toute éternité. Comme si Martelly travaille pour une autre agence qui aurait la priorité. Ce qui, par esprit de continuité, commande de le laisser partir à la sauvette.

Dans cet entendement, le fléchissement de la Dea s’explique, car Martelly serait un « asset », une ressource, pour remonter la filière des cartels vénézuéliens et colombiens dans les Caraïbes et connaître tous les prête-noms utilisés par les bandits. Le coup d’État de la cocaïne, en Bolivie de 1980, se reproduit dans l’Haïti de 2010.

Ceci explique cela et permet de mieux comprendre les déclarations des autorités américaines devant les outrages de Martelly à la conscience universelle.

Leur consensus, pour soutenir Martelly dans toutes ses dérives, n’est donc pas de la lâcheté de leur part, mais plutôt le résultat d’un calcul cynique d’une puissance qui défend les intérêts de sa sécurité nationale.

N’a-t-elle pas déjà bavé avec le président Leslie Manigat défendant le parrain Jean-Claude Paul ? N’a-t-elle pas encaissé, à la même époque, le mauvais coup de la corruption du Service d’intelligence nationale (Sin) par les cartels colombiens de Medellin et de Cali ?

Cette institution haïtienne, financée par des millions de dollars de la CIA et dirigée par le colonel Léonce Qualo, a été détournée de sa mission par les narcos colombiens qui ont payé plus cher que l’administration américaine. Ainsi, le Sin a-t-il été emporté dans une spirale d’opérations qui l’a dépassé.

(à suivre)

* Économiste, écrivain

[1Leslie Péan, « Des élections à saveur de cocaïne » (texte en trois parties), AlterPresse, 27, 29, 31 janvier 2014.

[2Réseau national de défense des droits humains (Rnddh), Bilan des réalisations de l’Appareil judiciaire au cours de l’année judiciaire 2012 – 2013, Port-au-Prince, 4 octobre 2013, p. 7.

[3« Haïti-Justice : Le chef de l’Etat s’érige en protecteur des narcotrafiquants, selon le Rnddh », AlterPresse, 20 septembre 2013.

[4Ibid, p. 7-8.

[5« L’Ambassadeur US dit leurs quatre vérités aux Haïtiens », Haïti en Marche, Port-au-Prince 12 juillet 2003.

[6Rnddh, Affaire Woodly Ethéard : Le Rnddh dénonce les rapports de proximité du pouvoir avec les réseaux maffieux », 18 Mars 2014.

[7Écouter l’intervention de Gabriel Fortuné à l’émission Ranmase de Radio Caraïbe du samedi 14 Septembre 2013. Lire aussi « Affaire Daniel Evinx : Personne n’est au courant de rien », Le Nouvelliste, 20 septembre 2013. Lire aussi « Haïti dirigé par des narcotrafiquants, selon Gabriel Fortuné », Radio Kiskeya, 21 septembre 2013.

[8Anabel Hernández, Los señores del narco, Mexico, Grijalbo Mondadori, 2010.

[10« Le scandale de la drogue de Daniel Evinx – Michel Martelly comme partie prenante », Haïti-Observateur, 25 septembre-2 octobre 2013.