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Haiti - Jeanne : Que sommes nous devenus ?

Par Lourdes Lafleur

Soumis à AlterPresse le 24 septembre 2004

De loin, je regarde de loin, sur l’écran de mon téléviseur les ravages causés par l’ouragan Jeanne aux Gonaïves. Haiti, mon île est en train de crever sous les yeux impuissants de ses enfants, de ceux-là même qui ont contribué à sa descente en enfers. Les Haitiens sont devenus les parias de l’Amérique, un peuple de gueux, de mendiants affamés qui ont perdu le sens de leur dignité, de cette fierté qui jadis a fait couler beaucoup d’encre. J’ai vu des femmes désespérées, des enfants nus pataugeant dans une boue nauséabonde, j’ai vu un homme sinistré aux Gonaïves invectiver le Président des Etats-Unis pour qu’il lui envoie de l’aide. Le Président des Etats-Unis d’Amérique serait-il également le nôtre ? J’ai vu des cadavres d’Haitiens jetés dans des fosses communes comme des détritus.

Voilà donc ce que nous sommes devenus, des détritus, des juifs errants, qui fuient le cauchemar, le désespoir qui règne en maître sur ce petit bout d’île. Où sont donc nos dirigeants ? Où sont nos intellectuels ? Où sont nos hommes politiques ? Ne sommes nous pas devenus des assistés chroniques, un peuple qui n’attire que la pitié des autres peuples.

A qui la faute ? Des siècles d’exclusion, de luttes fratricides et apatrides nous ont menés jusque là . Serions-nous finalement au fond de cet abîme que nous n’avions cessé de creuser depuis 2 siècles. Devrai-je avoir honte d’être née Haitienne ? Devrai-je continuellement baisser la tête et me sentir coupable chaque fois que je rencontrerai un américain, un chilien, un argentin, un chinois, un canadien, un brésilien en terre étrangère qui me dira : « Comme cela va mal chez vous, mais mon pays est en train de vous aider à vous en sortir, j’espère que cela ira mieux ». Je remercie toutes ces nations compatissantes qui sont en train « d’aider » mon pays, mais mon Dieu, pourquoi est-ce que je ressens ce sentiment de gêne et de honte ?

Cette boue qui règne en maître dans les rues des Gonaïves et dans laquelle nous pataugeons tous, nous en sommes les premiers responsables. A quand la prochaine pluie qui détruira Port-au-Prince et qui fera peut-être 30,000 morts si nous ne cessons d’exploiter anarchiquement les carrières de sable de Laboule ? A quand la disparition de la ville des Cayes, de celle du Cap Haitien, de Jérémie et j’en passe ? Quand cesserons nous de quémander de l’aide internationale ? Quand deviendrons-nous une nation véritable qui pourra prendre en main sa destinée ?

Je ne veux plus voir ces images cauchemardesques qui hantent mes jours et nuits, ces images d’enfants affamés qui pleurent devant des soldats de l’ONU pour une bouchée de pain et de l’eau potable, de ces chiens hirsutes en train de dévorer les corps des noyés en putréfaction. L’odeur de mort qui règne aux Gonaïves, je la respire, je la sens, elle a transpercé l’écran de mon téléviseur, elle est dans mon salon, dans ma chambre, sur mes vêtements, elle me suit dans les rues immaculées de MontréalÂ… Haiti et sa puanteur me suivent partout.

Lourdes Lafleur

Montréal

24 septembre 2004