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Reportage-photo : Gonaives / Les eaux de la mort

Témoignage de Nancy Roc

Recueilli par Gotson Pierre

P-au-P., 22 sept. 04 [AlterPresse] --- La mort s’est invitée aux Gonaives ou les corps sans vie continuent de s’amonceler. Un bilan communiqué dans la soirée du 22 septembre par la Mission des Nations-Unies fait état de 1013 morts, 1200 disparus, 918 blessés et 250.000 sinistrés.

L’ampleur des dégats, telle que la montrent les photos qu’AlterPresse a déjà publiées, dépasse les quelques chiffres actualisés au jour le jour.

En plus des photos, qu’elle a gracieusement mis à la disposition d’AlterPresse, la journaliste Nancy Roc fait part de ses commentaires lors d’une interview par messagerie instantanée avec Gotson Pierre.

Gotson Pierre - L’information qu’on reçoit par des contacts ou informateurs, c’est une chose, voir la réalité, c’est une autreÂ…

Nancy Roc - J’exerce mon métier depuis 19 ans et je ne conçois pas ne pas être sur le terrain pour voir de mes yeux une telle catastrophe. Témoigner est pour moi essentiel dans mon métier.

La Savane Desolee inondee

Cadavre d’un cheval en putrefaction

Par ailleurs, j’ai toujours milité pour l’environnement malgré l’indifférence totale des dirigeants et des citoyens ces 18 dernières années et je suis au regret de constater que nos cris d’alarme non entendus se sont transformés en véritable catastrophe nationale humanitaire.

Cadavres d’animaux sur l’Avenue des Dattes

Une voiture embourbée

G P. - On parle de chaos total aux Gonaives. Avez-vous eu cette impression ?

N. R. - C’est pire que le chaos, c’est l’apocalypse. Il faut vivre une telle tragédie pour saisir l’ampleur du désastre humain et écologique auquel nous faisons face.

Restaurant "Chez Frantz" inondé

Cadavres humains à l’Hopital de La Providence

Même la langue de Voltaire est insuffisante pour exprimer ce que j’ai vu : une ville complètement dévastée, une population hagarde, des cadavres parsemés dégageant des odeurs pestilentielles, 4000 maisons sinistrées, toute une population en détresse totale et zombifiée.

Cadavre à la morgue non fonctionnelle de l’Hopital de la Providence

La population masquee pour faire face aux odeurs pestilencielles

Jean Jacques Cousteau parlait des eaux du chagrin en Haïti en 1985. A force d’avoir ignoré ses prédictions, elles se sont transformées en eaux de la mort !

G. P. - Pourquoi employez-vous le terme « zombifié » a propos de la population de Gonaives ?

N. R. - Parce que les gens, malgré leur courage, errent comme des zombis depuis 4 jours ne sachant où aller dormir car tout est inondé.

Une population en desarroi

J’ai croisé plusieurs personnes ( des hommes surtout) complètement recouverts de boue , leur donnant un aspect fantomatique. C’est dans ce sens que j’utilise le terme ’’zombifié’’...et puis, si j’ai croisé des regards furieux ( et justifiés !), j’en ai croisé davantage complètement hagards et reflétant un désarroi incommensurable. C’est dans ce sens que j’ai évoqué ce terme.

G. P. - Dans quelle atmosphère l’assistance humanitaire est elle administrée ?

N. R. - Elle arrive vraiment au compte goutte, c’est ce qui est très inquiétant vu l’urgence de la situation. L’eau potable manque gravement et les Médecins du Monde que j’ai rencontrés craignaient déjà d’autres décès à cause de la menace de déshydratation.

Les blessés transportés par les soldats de la MINUSTAH

Premiers soins aux blessés

Quand j’étais sur place, l’aide commençait à peine à arriver donc je n’ai pas pu assister à sa distribution.

De plus, la ville est difficilement accessible et cela ralenti dramatiquement la distribution de l’aide. C’est une situation terrible et même les responsables de la coordination des Nations Unies se disaient dépassés.

G. P. - Il y a-t-il quand même un symbole d’espoir dans toute la détresse de la population des Gonaives ?

N. R. - Un symbole d’espoir ?...En 2004, ce qui vient d’arriver aux Gonaïves est le symbole de notre échec à tous ; l’échec des dirigeants qui se sont succédés, l’échec politique, social, économique ; l’échec d’un peuple et de toute une Nation 200 ans après son Indépendance.

Sans commentaires

Nous sommes notre pire ennemi et il faut urgemment arrêter nos luttes intestines pour s’attacher à l’essentiel : construire enfin notre pays menacé de disparition à cause de notre irresponsabilité et de notre inconscience assassines !

[gp apr 22/09/2004 21:50]