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Globalisation : De la technologie à l’idéologie

Par Gary Olius [1]

Soumis à AlterPresse le 8 septembre 2004

L’unipolarité du monde actuel tend à tout biaiser pour nous enfermer dans un microcosme qui n’est ni réel ni virtuel. C’est, peut-être, une nouvelle stratégie de domination qui consiste à confondre les esprits, fausser les repères et mettre la raison en mauvaise posture. Le but poursuivi étant de neutraliser les insoumis et mater les récalcitrants. La logique du « DIVISER pour régner » a montré ses limites et il semble qu’il y a un besoin urgent de la renforcer par la stratégie du « CONFONDRE pour pouvoir ». Comme si ce qu’on ne pouvait pas réaliser en utilisant seulement de la confusion, le cocktail déstabilisant « division-confusion » permettra de le faire.

Le bon sens est massivement bombardé par des discours dominants et cette dure épreuve le convie à s’aligner religieusement et à se dépouiller de son aptitude à poser les pourquoi. L’idéologie de la globalisation tombe comme un tapis de bombes sur les esprits critiques et toute une armée de béni-oui-oui est mobilisée pour contraindre tout le monde à l’accepter comme un processus historique irréversible. Toute remise en question de son fondement et de sa logique est assimilée à un acte d’imbécillité. C’est une forme de matraquage qui tend à réduire les sceptiques au silence et qui vise à laisser le champ libre aux globalo-activistes pour imposer leur évangile. Ainsi, le droit à la critique est piégéÂ…

Ce texte est pour attirer l’attention de tous ceux que la question intéresse sur une confusion volontairement entretenue par les intellectuels pro-globalisation (d’Haïti et d’ailleurs). Ils cherchent à livrer, dans le même paquet, la globalisation technologique par essence et l’idéologie de la globalisation en les présentant comme une seule chose, indissociable et indivisible. Alors que, ce distinguo est essentiel pour déterminer ce qui est acceptable dans la globalisation et ce qui ne l’est. A nos yeux, la globalisation constitue un vrai minerai, il faut savoir la dépouiller de sa gangue pour en tirer profit et son usage à l’état brut est catégoriquement déconseillé.

La « globalisation technologique » n’est pas la mondialisation, malgré les apparences. La première s’inscrit dans un processus de développement global des capacités humaines, tandis que la seconde est de nature purement idéologique. La mondialisation est, en ce sens, idéologie de la globalisation. La différence entre les deux concepts s’inscrit aussi dans le temps. Dans son livre « Histoire de la globalisation », l’argentin Aldo Ferrer fait remonter la globalisation à l’époque des conquêtes de Christophe Colomb, soit à plus de cinq siècles. De ce point de vue, l’aspect technologique (ordinateur, Internet, e.commerce etc.) y est totalement absent. Il fait allusion à une autre forme de globalisation. Bref, une globalisation à caractère impérialiste, manifestement différente de la globalisation technologique par essence. On peut scruter l’histoire de la domination à l’échelle mondiale pour se rendre compte de l’ancienneté considérable de l’idéologie de la globalisation (mondialisation). Le récit de la Tour de Babel est typique à cet égard. Il traduit la volonté du monarque de Babylone, Nimrod, d’ériger (en 2247 avant notre ère) une construction suffisamment haute devant lui permettre de voir ce qui se passe jusqu’aux coins les plus reculés de la terre. Cela traduit incontestablement une volonté de puissance. Mais, il y a aussi une démarche mondialisante, si l’on se rappelle que Babylone allait atteindre plus tard le rang de puissance mondiale. La conclusion de ce récit est que Dieu a fait échec au projet de Nimrod en CONFONDANT les langues de ses travailleurs. On dirait que ce Dieu est altermondialisteÂ…

De 2247 avant notre ère à nos jours, l’idéologie de la globalisation a beaucoup évolué, la version, qui est prêchée à hue et à dia par les globalo-activistes actuels, contient les éléments suivants : L’élimination des barrières douanières, la privatisation, le néo-libéralisme, le pouvoir des marchés etc. Il n’y pas de honte à être contre cette forme de globalisation quand on connaît déjà ses effets dévastateurs sur les petites économies, tout comme un pays ne devrait pas éprouver de complexe en cherchant à tirer parti de la globalisation à caractère technologique.

Le libre-échangisme est-il indissociable de la globalisation ?

L’élimination des barrières douanières n’est pas une conséquence inévitable de la globalisation, au sens où nous l’entendons, mais elle est le fruit des excès des puissances dominantes qui croient que, parce que le monde est unipolaire, tout leur est permis. Les Etats-Unis, par exemple, utilisent la globalisation comme cheval de bataille pour conquérir de nouveaux marchés et enrayer l’énorme déficit de leur balance commerciale ; tandis qu’ils continuent à pratiquer une concurrence déloyale avec les pays du Sud en maintenant des taxes très élevées sur l’importation de certains produits comme l’acier et en subventionnant leurs produits agricoles pour pouvoir les vendre à l’extérieur à des prix compétitifs. En tant que tel, la globalisation est utilisée comme une justification a posteriori d’un rapport de forces existant entre les pays et les régions du monde. La lutte acharnée qui prévaut aujourd’hui au sein de l’OMC, en est un probant témoignage.

Par ailleurs, le commerce international a une très longue histoire et ne saurait être considéré comme indissociable de la globalisation. Le libre-échangisme qui le caractérise actuellement est à inscrire dans les annales des affrontements qui ont toujours opposé les pays riches aux pays appauvris. Tandis que la globalisation, dans sa version positive, fait partie des derniers développements du monde de la communication et de la technologie. Les tenants du capitalisme l’ont exploité malhonnêtement pour faire triompher leurs idéaux. Etre contre cette forme de domination commerciale n’implique pas ipso facto s’opposer la globalisation.

La privatisation est-elle indissociable de la Globalisation ?

La privatisation ne peut pas être considérée comme un avatar de la globalisation car elle émane d’un courant idéologique qui met tout en œuvre pour permettre aux entreprises trans-nationales de faire croître leurs capitaux et absorber les marges de profit disponibles dans certains pays où le capitalisme est relativement peu développé. Dans cette quête immodérée de rentabilité, les missionnaires capitalistes se sont évertués à convertir en nécessité la privatisation des entreprises publiques.

Tout un dispositif est mis en place pour justifier cette logique. Des études ont été commanditées dans des pays d’Amérique latine, d’Afrique et des Caraïbes, et étrangement elles ont toutes abouti à la même conclusion : L’Etat est mauvais gestionnaire. Mais le prétexte le plus chéri des défenseurs de la privatisation demeure le problème de la compétitivité des entreprises publiques. Ils feignent d’oublier que pour être compétitive une entreprise doit investir dans les nouvelles technologies, ce que des Etats surendettés et qui déboursent annuellement des sommes faramineuses pour le paiement des services de la dette, ne peuvent pas faire. La globalisation technologique appelle à la nécessité de moderniser les entreprises publiques, c’est un fait. Toutefois, cette modernisation n’implique pas nécessairement privatisation.

La toute-puissance des marchés est-elle une prescription de la Globalisation ?

N’en déplaise aux néo-libéraux, il n’existe aucune démonstration théorique ni de preuve expérimentale confirmant l’hypothèse que le libre jeu des marchés peut à lui-seul résoudre les problèmes qui affligent les économies des pays pauvres. Le marché n’est en fait qu’un instrument permettant de déterminer, entre autres, la quantité et la qualité des biens, il n’a pas la capacité d’affecter des ressources et ne peut non plus déterminer ce qu’il faut produire, quand et comment il faut effectuer cette production. Le sens de l’autonomie qu’on veut lui attribuer est encore à chercherÂ…

Le libre-jeu du marché, comme le préconisent les néo-libéraux, ne découle pas de la globalisation. Il est le résultat d’une stratégie d’affaiblissement de l’Etat. Qualifié d’inefficient, ce dernier n’est ni apte à réguler les transactions ni à intervenir dans les échanges. On lui attribue, le pouvoir d’intervention ex-post et doit se contenter de payer les pots cassés et de réparer les dégâts causés par les capitalistes internationaux dans l’assouvissement de leur soif de rentabilité. On lui enlève le droit de PREVENIR, il doit se contenter du devoir de REPARER ou de GUERIR.

Du reste, la bataille pour la libéralisation des marchés est antérieure à la globalisation. C’est un fait incontestable. Mais force nous est de reconnaître que le développement de la technologie a favorisé le fonctionnement des marchés financiers et consolidé leur interdépendance. Par exemple, aucun pays ne peut maintenir un taux d’intérêt au-dessous du taux en vigueur sur les marchés internationaux sans en payer les tristes conséquences. Avec le support de la technologie, les transactions financières journalières atteignent 1.5 billions de dollars. Mais le flux de capitaux spéculatifs représente plus de 90% de ce montant-là . Peut-on, à bon droit, affirmer que la globalisation est partie prenante de la toute-puissance des marchés uniquement parce qu’elle a été exploitée pour renforcer la logique de brigandage qui y règne ?

La confusion entre l’idéologie de la globalisation et la globalisation proprement dite est le résultat de l’implémentation d’un projet d’inculcation massive et permanente auquel participe une armée de prosélytes et des média oeuvrant aux gages des grands capitalistes nord-américains et européens. Et, une des conséquences les plus graves de cette confusion est que l’idéologie de la globalisation engendrera tôt ou tard une idéologie de la compétence, laquelle finira par émietter le tissu social des pays périphériques comme Haïti et renforcer la position dominante des élites. Les gens compétents seront ceux qui détiendront un certain pouvoir économique et politique en échange de leur zèle dans la prédication de l’évangile de la globalisation. Dans cette « globalodicée », justificative des privilèges, pauvreté deviendra synonyme d’inintelligence. Et, au nom de cette méritocratie pervertie, on continuera à marginaliser et à exclure les insubordonnés sous prétexte d’incompétence. On aura, en fin de compte, une super-élite triomphante qui revendiquera son droit au pouvoir et à l’autorité sur la base de son « niveau d’éducation ». Alors qu’en réalité les différences intellectuelles les plus significatives sont souvent le fait d’inégalités d’accès aux espaces de production des savoirs.

Gary Olius

golius@excite.com


[1Economiste