Perspectives

Haïti–Martelly-3 ans : La réalité communicationnelle de l’équipe au pouvoir


mercredi 14 mai 2014

P-au-P, 14 mai 2014 [AlterPresse] --- Après le quinquennat quasiment silencieux du président René Garcia Préval (2006 – 2011), Haïti fait l’expérience, depuis le 14 mai 2011, d’une présidence et d’une équipe gouvernementale qui ne sont pas en reste de communication, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Alliant technologies de communication et d’information, et présence physique, sans négliger médias traditionnels, réseaux sociaux, programmes de propagande, symbole et couleur d’appartenance, trois ans durant, le pouvoir rose habitue les citoyennes et citoyens au battage communicationnel autour de ses idées, ses grandes, moyennes et petites réalisations.

En 3 ans, Martelly - qui a eu moins d’un million de votes au second tour des élections du 20 mars 2011 - a-t-il réussi, par le biais de sa communication, à avoir une plus large adhésion de la population à sa politique ?

Quels sont les dessous de cet exercice de maniement et de manipulation des moyens de communication ? S’agit-il d’un exercice d’ouverture et de co-construction à la citoyenneté, ou d’une simple propagande indigeste, dans laquelle le pouvoir, comme acteur-roi, se met en scène, comme dans un véritable show médiatique n’écartant pas la dose nécessaire à la consommation internationale ?

Faut-il voir, dans l’entreprise communicationnelle du pouvoir, durant ces trois ans de son exercice, par Martelly, comme une sorte d’illusion de transparence ?

Un partisan, ça porte un bracelet et une couleur

Du président de la république, lui-même, en passant par les ministres, secrétaires d’Etat, voire un ambassadeur de la république française, pour arriver au militant, ou juste un « brasseur politique », tout le monde Martelly arbore fièrement son bracelet de couleur rose.

Porter un bracelet traduit désormais son allégeance au pouvoir, comme l’uniforme bleu et le foulard rouge étaient les symboles de son appui à la dictature sanguinaire des Duvalier.

« Martelly Président, le pouvoir du peuple, victoire pour le peuple » sont quelques parmi les slogans imprimés sur les joujoux des martellistes.

Jusqu’aux dernières élections, les bracelets étaient, en général, portés par les jeunes, surtout attirés par le mouvement hip hop haïtien. Ils sont aussi un moyen de faire de la pub itinérante pour une entreprise, à la manière des autocollants.

A cela, il faut rajouter le rose, une couleur appropriée, à un point tel qu’un opposant refuse systématiquement de porter des vêtements de cette couleur.

Par exemple, un mur peint en rose traduit la présence de partisans du pouvoir dans la zone où il est situé.

Durant 3 ans, les citoyennes et citoyens se sont donc habitués à voir désormais Martelly à travers le rose et son slogan tèt kale (crâne rasé) qui a pondu un mouvement et un parti politique.

En tout cas, depuis les dernières grandes manifestations de l’opposition au dernier trimestre de 2013 – il y a eu une chasse aux bracelets roses par certains manifestants - on voit de moins en moins un bracelet s’exhiber.

Une propagande 2.0

Les deux réseaux sociaux, les plus utilisés par les internautes en Haïti, Facebook et Twitter, hébergent des comptes du président Martelly et du premier ministre Laurent Salvador Lamothe.

Presque chaque ministère détient un compte sur ces réseaux sociaux.

Comme aime dire la journaliste Lilianne Pierre-Paul, « avec une propagande 2.0, le gouvernement pense résoudre tous les problèmes, avec un tweet ou une publication facebook ».

Textes, supports audio-visuels montrant visites, inaugurations, sont régulièrement postés.

Tout met en vedette, les acteurs du pouvoir et les paroles de partisans ou de citoyens dans le dénuement, sur lequel jouent les réalisateurs de l’actuelle administration politique du pays.

Jamais gouvernement haïtien n’a fait autant d’utilisation d’internet avant.

La page facebook de Martelly est à 151,890 de “j’aime” et celle de Laurent Lamothe à 99,245.

Selon les dernières statistiques internationales, environ 10% de la population haïtienne a accès à Internet.

Sms et appels robots ne sont pas écartés.

Dans les médias traditionnels - télévision, radio – les communicants du pouvoir sont présents à travers les spots de promotion des différents programmes d’assistance sociale.

Sur les deux médias dits publics, Radio Nationale et Télévision Nationale, la parole opposante est brimée. Même l’opposition parlementaire n’a pas droit de diffusion.

Des émissions spéciales, des rubriques, telles jounen prezidan an, jounen gouvènman, en rotation sur plusieurs médias privés, vante une soi-disant vie en rose du peuple haïtien.

Gouvèlman lakay ou et les conseils de gouvernement télévisés : proximité et transparence ou illusion ?

Comme présenté par un membre du cabinet du premier ministre, en conférence de presse, Gouvèlman Lakay ou est un programme de communication.

Ce programme – retransmit en direct- se tient dans une commune choisie par le pouvoir. Des élus locaux, des parlementaires – s’ils sont dans le camp du pouvoir – des membres de la population sont invités à présenter les problèmes de la zone.

Et au pouvoir central présent de promettre les solutions. Une bien étrange idée de la décentralisation, où c’est le pouvoir central qui remplit le rôle des élus locaux, est à l’œuvre.

Et surtout pas de mots qui fâchent le pouvoir !

Pour la première fois, depuis l’avènement de la démocratie après la chute des Duvalier, le peuple haïtien voit les affaires de l’Etat se discuter à la télé.

Conseils de gouvernement et conseils des ministres sont diffusés en direct.

Les ministres font des exposés et, en club de copains et de copines, on vante les réalisations. On donne des directives pour le changement et le progrès du pays, martèlent les partisans du pouvoir.

Ainsi, les citoyennes et citoyens peuvent-ils se dire que ce gouvernement est transparent.

Cependant, le langage technique et spécialisé, utilisé par les hauts fonctionnaires, est-il accessible à la simple citoyenne et au simple citoyen ? Suffit-il de parler Créole pour qu’on comprenne ?

Trois ans durant, de communication dans des « cercles de fascination », suivant les propos d’un universitaire, ce pouvoir offre un matériau intéressant à soumettre à la recherche en communication politique. [efd kft gp apr 14/04/2014 10:10]