Haïti-3 ans : Martelly et le syndrome du membre fantôme

P-au-P, 14 mai 2014 [AlterPresse] --- Il arrive, parfois, pour des personnes amputées d’avoir l’illusion de ressentir encore la présence du membre qu’elles ont perdu.

Chez le président Michel Martelly, il se produirait peut-être, depuis le 14 mai 2011, un phénomène quasi-semblable, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Chanteur et leader d’un groupe de compas direct « Sweet Micky » durant plus de 20 ans, le 56e président haïtien n’a pas cessé de se produire sur scène, en dépit de ses fonctions politiques.

Il a, en outre, multiplié les déplacements à l’étranger, au détriment des finances publiques. Telle une diva au carnet de concerts chargéMartelly a fait le show, en trois ans, sur quatre continents.

Le roi est le bouffon du roi

L’une des choses, que l’on peut retenir des trois ans du mandat de Martelly c’est le fait qu’il n’ait jamais rangé ni micro ni Keyboard, saisissant la moindre occasion, même gênante, pour chanter.

Déjà le 14 mai 2011, au terme de son discours d’investiture, il s’écrie : « Ayiti yo pa vle wè a, se li yo pral wè ! ».

Puis, il remet ça.

Le 28 décembre 2012, il rejoint sur scène Julio Iglesias, à l’amphithéâtre Altos de Chavon, en République Dominicaine, lors d’une soirée caritative au profit de sa Fondation Rose et Blanc.

Le 11 mai 2012, il chante à l’Office national d’assurance vieillesse (Ona) en jouant du Keyboard.

En août 2012, il est sur scène avec le groupe compas Tabou Combo, au grand dépit d’une partie de l’assistance, parvenue à saisir le côté gênant de la situation.

Le 31 janvier 2012, au palais national, il attrape l’acteur international Sean Penn et, le bras pendu au cou de l’acteur américain, qui, visiblement, hésitait, entre desemparement et dérision, lui chante « Sa k pa konn Yoyo ». Albert Chancy, musicien et directeur de média, l’accompagne au piano.

En janvier 2013, il chante sur scène avec son fils Sandro Martelly, et régale l’assistance de blagues impliquant des cafards.

Le 12 septembre 2013, à un festival à Jérémie (Grande Anse, une partie du Sud-Ouest), il est sur scène aux côtés de « Mass compas », le groupe groupe compas du député Gracia Delva, qui est, avec son collègue M’Zou Naya Jean Baptiste Belange, deux autres chanteurs que compte la chambre basse.

Le 14 mai 2013, lors du gigantesque spectacle de musique au Champ-de-Mars (principale place publique à Port-au-Prince), pour marquer sa seconde année au pouvoir, Martelly danse... Il aura fallu l’intervention du premier ministre Laurent Lamothe et de l’un de ses conseillers, Gergory Mayard Paul, pour l’empêcher de « tomber la chemise ».

Mais, alors que l’on commençait à s’habituer à ces sorties inhabituelles pour un président, Michel Martelly parvient à surprendre encore.

En avril 2014, il participe sur un « single » de son fils Sandro Martelly, « Pale Yo ».

« Il y en a qui ont souhaité qu’on tombe et d’autres qu’on échoue. On les prévient », chante-t-il.

« La première fois, vous avez vu que je ne plaisantais pas. La seconde année arrive et l’expérience se renforce. La présidence était toute tracée, il n’y a rien à faire ».

Un train de vie de diva

Martelly réussit, aussi, à faire deux carnavals par an, incluant un carnaval des fleurs, pour lequel la création artistique n’est jamais au rendez-vous, mais la foule si.

L’argument avancé est celui d’attirer les touristes.

Le carnaval, qui a lieu depuis la période coloniale en Haïti, serait la nouvelle manne pour l’économie.

En additionnant le budget officiel des deux carnavals des fleurs 2012 et 2013 (30 millions et 97 millions de gourdes / US $ 1.00 = 46.00 gourdes ; 1 euro = 65.00 gourdes aujourd’hui), les trois carnavals des Cayes, du Cap-Haitien et des Gonaïves (deux fois 50 millions de gourdes et 5 millions de dollars américains), cela fait plus de 400 millions de gourdes.

Entre deux carnavals, Martelly trouve encore l’énergie de voyager et de se faire voir sur la scène internationale.

Pour cela, tous les prétextes semblent bons : se faire soigner l’épaule, chercher « des opportunités pour Haïti », participer à des sommets et même aller en croisière et jouer au casino aux Bahamas.

On le voit le 8 février 2014 au bureau ovale en compagnie du président Barack Obama.

Il est au Soccer City de Soweto, à quelques mètres de ce même Obama, en train de se faire un selfie, lors des funérailles de Nelson Mandela (décembre 2013) en Afrique du Sud.

A Paris, en février 2014, il a le temps de s’exprimer devant l’Elysée (palais national en France), en compagnie du président François Hollande, avant de faire un saut au Vatican, où il papote, en italien, avec le pape François.

Il se rend à plusieurs reprises à Cuba et au Venezuela.

On le voit dans des matches de la sélection haïtienne de football aux Etats-Unis d’Amérique et, en novembre 2012, au stade Santiago Bernabeu à Madrid, lors d’une rencontre de la Liga (ligue de football) espagnole.

Ces fréquents voyages exaspèrent l’opposition, qui revient avec la même question lancinante : quelles retombées pour Haïti ?

Un journaliste pose cette question à Martelly, à son retour de Madrid.

Il répond : « Certains se demandaient avec quoi j’allais revenir. Je reviens avec des baskets neufs ». « [Cristiano] Ronaldo m’a demandé de saluer le peuple haïtien », ajoute-t-il.

Le 24 avril 2014, la titulaire sans décharge du ministère de l’économie et des finances (Mef), Marie Carmelle Jean-Marie, annonce l’adoption de mesures administratives pour contrôler, notamment, les dépenses de voyages et de per diem au sein du gouvernement.

Cette décision, si elle est vraiment appliquée, est prise seulement à deux ans du terme du mandat de Michel Martelly et dans un contexte particulièrement critique.

Alors l’actuelle administration politique, ayant chanté tout l’été, a-t-elle compris qu’il était temps pour elle de danser ? [kft rc apr 14/05/2014 09:55]