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Haïti : Nancy Roc ou le refus de zombification d’une femme de belle culture

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 20 février 2014

Comme une sorte de réquisitoire sur le retard pris dans la reconstruction quatre ans après le séisme et sur les responsables à incriminer pour ce temps perdu, le documentaire “Haïti : 4 ans après le séisme : grands défis et petites victoires” réalisé par Nancy Roc est un morceau de rigueur et de courage. En parlant à des victimes vivant encore sous les tentes (plus de 140 000), à des cadres et intellectuels insistant pour que l’éthique de la reconstruction se fonde sur la raison, Nancy Roc appelle à plus de transparence dans la gestion des fonds pour éviter de compromettre la légitimité même d’interventions publiques encore marginales par rapport aux besoins. Avec équilibre, elle exprime ses désaccords, ses réserves et met en cause des options comme ce village du nom de Canaan (l’antipode de la Terre promise) où, selon la BBC, 300 000 personnes [1] vivent sans eau, ni électricité. Ce Canaan où les jeunes filles pré-pubères sont abusées dans des séances zokiki comme le décrit Kettly Mars [2] dans son dernier roman Aux frontières de la soif. Le redécoupage anarchique du territoire continue.

Après quatre années, la stérilité des gouvernants affiche un enfermement mortifère sur soi-même. En effet, comme l’écrivent les experts Javier Herrera, François Roubaud et Claire Zanuso dans le journal Les Échos du 12 février 2014 :
« Neuf ménages sur dix ayant séjourné dans un camp n’ont toujours pas trouvé un logement adéquat. Seulement 2 % des ménages dont le logement a été fortement endommagé ont reçu une aide au déblaiement et 7 % une aide à la reconstruction. L’aide institutionnelle a largement ignoré la population en dehors de l’agglomération de Port-au-Prince, alors qu’un peu plus de six ménages sinistrés sur dix se trouvaient hors de la capitale. Plus encore, près de la moitié des personnes sinistrées ont trouvé refuge auprès d’autres ménages (parents, amis, voisins) pour la plupart hors de la capitale, signe de la vitalité de la solidarité malgré les fortes disparités sociales [3]. »

Ce n’est pas seulement la corruption qui souille les tentatives de renouveau. C’est la manière même de faire et de comptabiliser qui est contestée par Michèle Pierre-Louis au détour d’une de ces phrases assassines dont elle a le secret. Il s’agit de mettre en avant d’autres valeurs en combattant l’extraversion. Une obsession qui non seulement fait garder les valeurs esclavagistes du maître et de l’esclave, mais aussi prône un dialogue avec la tyrannie. Après les mises en cause du fonctionnement et de la gestion de la chose publique effectuées par des membres de l’intelligentsia, dont Franketienne et son épouse Marie-André, les ingénieurs Clément Bélizaire, Samuel Pierre, le sismologue Claude Prepetit, le cinéaste et écrivain Raoul Peck, Nancy Roc appelle au nettoyage de la maison. Son documentaire invite à une certaine cohésion dans les approches de la reconstruction. Une certaine conformité avec les temps modernes.

Une pression aveugle faite à distance

Quand la main droite ne sait pas ce que fait la main gauche, on est en pleine cacophonie. On ne peut trouver d’autres mots pour caractériser des interventions comme celle réalisée au coût de cinq (5) millions US$ dans le quartier de Jalousie à Pétion-Ville, juste au-dessus d’une faille sismique qui risque d’engloutir 200 000 personnes selon le sismologue Claude Prepetit. On en revient au manque de crédibilité et d’efficacité de l’équipe gouvernementale qui refuse d’assumer la responsabilité de ses actes et qui, par surcroit, se veut toujours juge et partie. En effet, la clé de voute du mal haïtien est bien là. C’est ce qui explique pourquoi quatre ans après « le résultat est plutôt très maigre » pour répéter Raoul Peck. Mais le fléau qui ternit notre flamme de peuple et mine son idéal est bien l’absence d’un leadership national et populaire selon le mot de Franketienne.

Cette prise de parole décisive va droit au cœur du problème fondamental de l’occupation d’Haïti par des forces étrangères. Une pression aveugle faite à distance, que l’auteur de Pèlen Tèt nomme la gestion par « remote control ». Quelle meilleure argumentation pour enlever aux universaux le statut d’absolus en éliminant ce dispositif de télécommande qui annihile notre classe politique ! Par-delà les exhortations à la mobilisation sociale dont parle Clément Bélizaire en constatant que « la population est perdue », actions indispensables pour faire reculer les injustices, ce sont les appels à la raison qui ont primé dans ce documentaire. Appels pour ne pas chercher la lumière dans les ténèbres. L’émancipation ne passe pas seulement par le suffrage universel, mais aussi et surtout par le triomphe de la raison. C’est ce message que Nancy Roc, en tant que femme de belle culture, a tenu à partager avec nous. Son témoignage n’est pas un appel à des changements fondamentaux, mais la posture qu’elle adopte est loin de tout archaïsme. C’est un refus de la zombification qui bloque tout chez l’Haïtien jusqu’au moindre engagement pour la dignité.

Pour visionner ce documentaire, visitez la page d’accueil du site www.nancyroc.com


[1Laura Trevelyan, « Fear that slum will replace earthquake camps in Haiti », BBC, 20 June 2013

[2Kettly Mars, Aux frontières de la soif, Mercure de France, Paris, 2012.

[3Javier Herrera, François Roubaud et Claire Zanuso, « Haïti : quel bilan quatre ans après le séisme ? », Les Échos, Paris, 12 février 2014. Ce texte a été aussi publié dans Le Nouvelliste du 13 février 2014.