Août 2004 : entre alternance et persistance

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 12 aout 2004

Cinq mois après la montée au pouvoir du gouvernement de transition Alexandre /Latortue,
ce dernier est secoué par une vague de grèves et une crise au sein du CEP qui n’annoncent rien de constructif pour l’avenir. De plus, au sein même de la nouvelle administration, notamment dans l’entourage du Premier ministre, se précisent des manœuvres et tentatives de corruption et une politique d’hésitation qui inquiète les observateurs autant que la partie saine du secteur privé haïtien. Après le regain d’espoir engendré par les résultats de la Conférence Internationale des Bailleurs de Fonds qui s’est tenue à Washington du 19 au 21 juillet dernier, le marasme économique et la suspicion sont désormais de rigueur. Dans une interview accordée à la Radio Cooperativa du Chili en date du 6 août et rapportée par l’agence EFE, Juan Gabriel Valdez, Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, a affirmé qu’Haïti « faisait face à un réel danger d’extinction ». Selon M. Valdez, qui sera le numéro un de la MINUSTAH et doit arriver dans le pays le 16 août prochain, ce danger proviendrait des énormes difficultés dues à l’échec de l’Etat et d’une situation où la société est menacée d’extinction. Et de fait, tout fin observateur politique peut constater que même si Haïti a connu une alternance politique, le pouvoir du dictateur Jean Bertrand Aristide s’est disséminé entre de nombreux sous dictateurs anonymes et irresponsables dont la tyrannie et la corruption persistent, devenant insupportables et constituant une menace réelle tant pour le gouvernement que pour l’avenir du pays tout entier. Face à ce sombre tableau qui se profile à l’horizon, le gouvernement arrêtera-t-il de pratiquer une politique hésitant entre la chèvre et le chou ? Dans le cas contraire, quelles seront les conséquences qui en découleront pour la société haïtienne ? Ce sont les questions que nous analyserons ce soir dans notre grand dossier intitulé : Août 2004 : entre alternance et persistance.

La politique de la chèvre et du chou

La récente grève des douaniers au port et à l’aéroport de la capitale, a duré près de deux semaines, causant un déficit de 500 millions de gourdes à l’économie haïtienne (soit de près de US$14 millions uniquement pour le mois de juillet 2004). Malgré une menace de révocation générale des employés de la part du Ministre de l’Economie, M. Henri Bazin, le gouvernement a dû négocier. Une commission de crise, nommée par le Premier ministre Latortue, renforcée par une délégation de grévistes a finalement trouvé une entente le jeudi 5 août. Ces derniers exigeaient le limogeage du directeur général des douanes, Jean Edouard Valès. Le gouvernement leur a concédé la désignation du directeur adjoint de l’institution douanière. Ils ont repris le travail dès le lendemain. Au fil du conflit, même si on a compris que le directeur général de la douane bénéficie de l’appui du grand patronat et de celui, jusqu’ici, inconditionnel du Ministre des Finances, d’autres informations sûres font état de l’intervention personnelle de certains membres proches de la primature dans cette grève qualifiée de "sauvage et illégale" par certains membres du secteur privé sain de ce pays. Ceci constituerait, selon eux, un grave précédent qui impliquerait directement la primature alors que cette grève relevait du Ministère des Finances. Par ailleurs, on ne doit pas sous-estimer la partie corrompue et malsaine du secteur privé et politique dans cette crise douanière : le premier se rebiffe déjà contre la lutte anti-contrebande lancée par le gouvernement dernièrement ; le second aurait des intérêts cachés à défendre dans l’argent de la contrebande dont il bénéficierait notamment dans le cadre des prochaines élections. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement a composé et, en s’abstenant de trancher, vient de se voir menacer d’une nouvelle grève des douaniers. Ceux-ci, en effet, réclament toujours de "nommer" un directeur adjoint de leur choixÂ…un choix qui, selon une source digne de foi, se pencherait vers une personnalité connue pour avoir entretenu la corruption et le statu quo au sein du système douanier dans les années précédentes. De plus, plusieurs compagnies maritimes se sont endettées auprès des douanes et de la DGI. Selon nos informations, elles négocient ces dettes avec les différentes instances gouvernementales alors que, certains propriétaires desdites compagnies, auraient du être mis aux arrêts et le paiement de leurs dettes conditionné à leur libération. En pratiquant la politique de la chèvre et du chou, le gouvernement prouve sa faiblesse et renchérit l’audace des corrupteurs et des corrompus. Si l’équipe de transition ne fait pas preuve très vite d’autorité et de détermination face à la corruption en posant des actions concrètes, elle se retrouvera davantage entre l’enclume et le marteau : d’un côté, les corrupteurs et corrompus lui lieront les mains ; d’un autre, la communauté internationale ne débloquera pas le 1,5 milliard de dollars américains promis à Washington. Or le marasme économique ambiant provient aussi des méfaits de la contrebande qui a entraîné la faillite de plusieurs entreprises, dont certaines très importantes, du secteur sain de notre pays. L’hésitation gouvernementale aura donc des résultats directs non seulement sur l’ensemble d’Haïti mais surtout sur son économie.

La grève annoncée par les policiers porte sans doute les mêmes stigmates que celle évoquée précédemment mais, à ceux-ci, viennent s’ajouter une possible manipulation politique comme l’a évoqué le Directeur Général de la Police Nationale, M. Léon Charles, le 9 août sur Vision 2000. Ce dernier, qui venait d’être confirmé dans ses fonctions par un arrêté présidentiel daté du 4 août 2004, a précisé que la grève est interdite au sein de la police. Il a minimisé l’appel à la grève des policiers et indiqué qu’un dialogue serait encouragé dans les différents commissariats sur les revendications des policiers. Celles-ci concernent principalement l’augmentation des salaires au sein de la PNH. Auparavant, le porte-parole de la Police, l’inspecteur Bruce Myrthil, avait reconnu qu’il y avait eu promesse d’augmentation de salaire de 100% par la direction générale mais que le Ministère de l’Economie et des Finances affirmait désormais que l’Etat n’avait pas les moyens d’honorer un tel engagement. Un haut responsable gouvernemental a confié à Radio Métropole que le pouvoir avait effectivement promis d’augmenter de près de 100 % le salaire des policiers mais que ce projet avait été bloqué au niveau de la Direction du budget. Cet officiel a également souligné que les responsables de ladite Direction affirmaient ne pas disposer de moyens financiers pour répondre aux revendications des policiers. Le 10 août, malgré les mises en garde du Directeur Général de la police, les policiers ont confirmé qu’ils observeraient un arrêt de travail de 12h le 16 août prochain. Cette décision pourrait avoir pour but final la chute du Directeur Léon Charles auquel les policiers reprochent de ne pas avoir pris les mesures adéquates pour fondamentalement changer les structures de la PNH. D’autre part, ils ont réitéré leurs exigences concernant l’augmentation de salaire en prônant que normalement, ils pourraient exiger une augmentation de 500%. Ce chiffre, qui pourrait choquer le public, ne vient pas de nulle part : selon une source du Conseil des Sages, la Force Multinationale Intérimaire aurait avoué aux policiers que, normalement, leurs salaires devraient être multiplié par cinq. Les problèmes humains et matériels sont donc réels au sein de l’institution policière. Dans des temps caractérisés par l’insécurité encore criante, notamment au Cap Haïtien, les retombées de cette grève pourraient s’avérer être catastrophiques pour les citoyens Haïtiens. En effet, si le dictateur est parti, toute sa machine répressive, humaine et financière, est encore bien fonctionnelle autant sur le terrain que dans les institutions publiques du pays. La PNH, connue pour sa politisation et sa corruption ces neuf dernières années, est sans doute encline à des manipulations politiques de toutes sortes, notamment du secteur lavalassien qui lui a permis de s’enrichir rapidement et en toute impunité. D’autre part, cette Police qui aujourd’hui a été quelque peu épurée, fait non seulement face à de bas salaires et un manque d’effectif en ressources humaines et matérielles, mais elle est devenue aussi une cible privilégiée des gangs dans la capitale et des militaires en province. Ainsi, l’esprit de la corruption doit encore la ronger et la peur doit l’encourager à revendiquer plutôt qu’à servir et protéger. Dans ce sens, l’inertie observée depuis un certain temps au sein du Ministère de la Justice, comme l’a dénoncé la NCHR cette semaine, ne peut en aucun cas la rassurer : là encore, l’absence d’arrestations des anciens barons et baronnes du Parti Lavalas, leurs acolytes d’hier et d’aujourd’hui et la corruption encore très palpable au sein du système judiciaire, ne peuvent que catalyser la peur ou les penchants de corruption parmi les forces de police. Encore une fois, l’hésitation gouvernementale et l’absence d’engagement réel pour changer réellement les structures de la PNH ne feront qu’accentuer ces symptômes et entraver la campagne de désarmement annoncée pour le 15 septembre 2004 ainsi que le prochain processus électoral. D’un autre côté, on observe depuis le début du mois d’août, une recrudescence en kidnappings, dans la capitale et dans les provinces, dont certains effectués par des policiers en uniforme. L’épuration de la police doit donc se poursuivre à la base même de la PNH. D’autre part, il faudra encourager le corps sain de la PNH dans les efforts déployés et démontrés ces derniers mois contre la criminalité et être à l’écoute de ses revendications légitimes qui, si elles sont satisfaites au prix même de sacrifices, ne pourront que lui être bénéficiaires en l’éloignant des manipulations politiques, tentatives de corruption et en l’encourageant à protéger et servir les citoyens. Si cette grève se concrétise, le pire peut arriver à ces derniers qui seront, dès lors, livrés à la barbarie criminelle des gangs et des partisans de l’ancien régime. La crédibilité accordée jusqu’ici au gouvernement de transition pourrait s’évanouir et la violence, toujours latente en Haïti, ne manquera pas de ressurgir en mettant sérieusement en danger les fragiles acquis démocratiques de l’après 29 février 2004.

La persistance des anciens réflexes au détriment de la Nation

Comme si ce vent malsain qui se répand parmi les institutions publiques ne suffisait pas, voilà que le CEP (Conseil Electoral Provisoire) étale au grand jour l’animosité qui divise ses membres. Cette crise interne sans précédent depuis 1986, a plongé la classe politique dans une inquiétude proche de la panique. A ce propos, l’éditorial de Claude Moïse du journal Le Matin, daté du 5 août dernier est sans recours : « Ce n’est pas assez de dire que le CEP traverse une période de grande turbulence (Â…) On ne devrait pas hésiter à parler de catastrophe, d’échec lamentable », écrit le Rédacteur en chef du journal. « Le fait même que cet organisme, constitué dans les circonstances politiques que l’on sait, se révèle incapable de maîtriser des problèmes de gestion apparemment simples, préfigure son incompétence à résoudre des problèmes électoraux autrement plus ardus. Ne mâchons pas nos mots, ce CEP se discrédite et le discrédit rejaillit sur ceux qui ont contribué à sa formation », poursuit-il. « Le comble est d’entendre dire par un des intervenants à la radio que la présidente Roselor Julien a écrit à l’un des conseillers qu’elle est l’envoyée de Dieu, que sa présence au sein du CEP ressort d’une mission divine » [1], s’indigne-t-il, en soulignant que le discrédit du CEP rejaillit aussi sur ceux qui ont contribué à sa formation. En attendant, la crise au sein du CEP a trouvé ses racines parmi des conflits personnels de certains membres contre l’actuelle présidente de l’institution électorale. Les antagonismes se sont ensuite aiguisés pour devenir un conflit catholico protestant entre Mme Julien et le Pasteur Paurice Jean Baptiste. Une animosité certaine émane entre les différents membres qui non seulement ont projeté l’image de gosses récalcitrants mais, surtout, se sont discrédités aux yeux du grand public. Pour Claude Moïse, si « cette situation jette la classe politique dans une grande inquiétude, proche de la panique,(Â…) encore faut-il que cette panique soit salutaire, qu’elle provoque un sursaut de modestie et de rigueur chez les multitudes de groupements, fronts, grands fronts et autres regroupements qui avancent en ordre dispersé vers le pouvoir à prendre. Qu’ils comprennent une fois pour toutes qu’il n’y a de salut et d’avenir pour quiconque en dehors de la démarche d’élaboration d’un pacte politique qui garantisse les règles du jeu, établisse les modalités de fonctionnement strict et des procédures d’arbitrage, le CEP devant être compris dans cette opération. En attendant un pacte social ou un contrat, comme on veut, qui laisse pressentir de façon convaincante, c’est-à -dire concrète et documentée, un virage vers une nation de citoyens ». Le Comité de suivi qui a été mis sur pied pour résoudre cette crise, malgré sa bonne volonté, ne rassure pas l’opinion publique et de nombreuses questions restent posées : peut-on faire confiance à ce Comité ? Le ’’replâtrage’’ du CEP va-t-il durer ? Quelles sont les raisons profondes derrière autant de scandale public ? Lorsque l’on sait que 100 millions de dollars américains sont en jeu pour le prochain processus électoral, comment faire confiance au CEP aujourd’hui ?

Ces différentes crises (douanes, Police, CEP) démontrent aussi une dure réalité persistante parmi les Haïtiens : si ces derniers arrivent parfois à se rassembler contre un pouvoir ou contre quelqu’un, ils n’ont toujours pas acquis assez de maturité et de sens des intérêts supérieurs de la nation en démontrant qu’ils peuvent se mettre ensemble dans le combat pour quelque chose, aujourd’hui en l’occurrence, pour la reconstruction du pays.. Aujourd’hui, il est clair que les acquis de 1986 se sont affaiblis et qu’il sera encore plus difficile aujourd’hui de s’atteler à réussir la transition à court terme et la reconstruction du pays à long terme. Ces crises qui ébranlent les différentes institutions précitées de la République, démontrent une fois de plus, la précarité du disfonctionnement institutionnel de l’Etat. Or, comme disait Saint Just, « les institutions sont la garantie du gouvernement d’un peuple libre contre la corruption des mœurs, et la garantie du peuple et du citoyen contre la corruption du gouvernement » [2]. Ainsi, à ce tournant décisif, si le gouvernement ne s’engage pas fermement tant dans la lutte contre la corruption active et à œuvrer à la consolidation de nos institutions publiques, il sera victime de ses hésitations et, par là même, mettra en péril la transition et l’avènement d’un nouveau gouvernement élu appliquant, enfin, les lois d’un Etat de droit. Comme l’a si bien écrit l’historienne Suzy Castor récemment, « la crise politique, se prolongeant sur un fond économique et social explosif, est porteuse de dangereuses convulsions. (Â…) Dans une telle conjoncture, le dénouement de la crise est ouvert à toutes les possibilités : de la plus néfaste à la plus porteuse d’espoirs » En fin de semaine, on constatait que l’agitation sociale s’amplifiait en s’étendant aux étudiants de l’Université Lumière contre le Ministre de la Santé. A ce tournant décisif, si des exemples ne sont pas tracés immédiatement, cette crise sera néfaste et ne pourra que nous ancrer davantage dans nos pratiques persistantes de division et de corruption qui nous ont caractérisé pendant tout le règne de « l’Haïti barbare », comme dirait Madame Castor. « La puissance de choc des frustrations, du désenchantement ou du décalage excessif entre ce que nous pensons et ce que nous vivons, devra se transformer en un ferment créateur (Â…) Sortir de l’impasse est l’affaire de tous les citoyens. Personne ne le fera à notre place. Chacun doit travailler explicitement pour en finir avec ces maux qui nous rongent, ressusciter l’espoir cassé et accélérer le processus de l’avènement d’une démocratie réelle », conclut-elle [3].

Nancy Roc, le 12 août 2004