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Pénaliser les femmes ou dépénaliser l’avortement en Haïti ?

Enquête

« J’ai avorté à trois reprises. La première fois j’avais 15 ans. J’étais encore à l’école. Garder l’enfant aurait été une honte pour ma famille. J’ai caché ma grossesse à mes parents et j’ai avorté. Les deux autres fois, j’avais déjà des enfants... Je préfère avorter plutôt que de compromettre l’avenir de mes enfants », raconte une femme de 24 ans, mère de deux enfants, à Ayiti Kale Je (AKJ).

« Je suis tombée enceinte à 19 ans parce que mon copain n’a pas su utiliser le condom correctement. Je ne pouvais pas infliger un tel châtiment à mes parents. J’étais encore à l’école, je ne pouvais pas prendre les responsabilités d’un enfant, alors j’ai avorté avec le consentement de mes parents », explique une femme de 21 ans.

P-au-P., 13 déc. 2013 [Ayiti Kale Je / AlterPresse] ---
Malgré son caractère illégal, la pratique de l’avortement est monnaie courante dans la société haïtienne.

Des femmes haïtiennes se font avorter clandestinement. Les plus exposées sont celles des couches défavorisées qui, contrairement aux femmes des couches aisées, n’ont pas la possibilité de se faire avorter dans des cliniques à Port-au-Prince, dans des centres spécialisés en Floride ou ailleurs.

Les femmes pauvres ont recours à des produits abortifs, des pharmaciens, des « médecins-feuilles », ou des médecins ayant des diplômes reconnus, qui opèrent sans aucune supervision sanitaire étatique.

Depuis mai 2013, le sujet de l’avortement a occupé l’actualité, mais le débat s’est surtout concentré sur la maternité et le devoir des femmes.

AKJ a conduit une enquête sur la réalité de l’avortement en Haïti, avec l’espoir qu’à l’avenir, le débat pourra se fonder sur des faits plutôt que sur la morale et les mythes.

Olga Benoit de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (Solidarité des Femmes Haïtiennes / Sofa), reconnait que la pratique de l’avortement est une réalité dans la société, malgré son interdiction par la loi.

« Il y a une très grande différence entre ce que la loi prescrit et la réalité des populations », soutient-elle.

« Depuis 1987, la Sofa a constaté que de très jeunes filles, de jeunes femmes et des adolescentes étaient exposées à des risques énormes pour leur vie et pour leur santé, du fait qu’elles avaient recours à des charlatans pour pratiquer un avortement », explique Benoit.

« Au fil des années, des médecins n’ont pas cessé de se plaindre de ces cas qui viennent dans des hôpitaux dans une situation critiques suite à un avortement », ajoute-t-elle.

En Haïti, il est difficile de préciser le nombre de femmes décédées suite à un avortement.

Lors d’un récent atelier, la ministre de la santé publique et de la population (Mspp), Dr. Florence Duperval Guillaume, avance que « sur chaque 100,000 naissances vivantes on enregistre 630 morts », ce qui est dû à diverses complications.

Le Ministère de la santé estime que 20 à 30% des cas de mortalité maternelle sont dus à des avortements bâclés.

Au niveau mondial, on décompte près de 40 millions de cas d’avortement par année, avec plus de 4 millions dans les Amériques. La moitié des avortements au niveau mondial est effectuée dans des conditions malsaines.

Chaque année, au moins 70,000 femmes meurent et plus de 8 millions connaissent des problèmes médicaux à cause de ces mauvaises conditions.

D’après le rapport Abortion Worldwide : A Decade of Uneven Progress (L’avortement dans le monde : une décennie de progrès inégaux), 98% des avortements dans les pays pauvres se font dans des conditions dangereuses.

Les femmes vulnérables dans les pays pauvres sont en proie à de très hauts risques si l’avortement demeure illégal.

Au Guatemala, Mexique, Pakistan et en Ouganda, par exemple, entre 45 à 75% des femmes vivant en dessous du seuil de la pauvreté ont des complications suites à des avortements clandestins.

Selon les résultats de l’étude EMMUS-V HAITI 2012, un rapport commandité par le Mspp, sur 352 femmes qui ont avorté depuis 2007 « quarante pour cent (40%) … ont déclaré avoir eu des complications ».

Pour l’obstétricienne et gynécologue Nicole Magloire, secrétaire exécutive de la Concertation nationale contre la violence faite aux femmes, il existe des médecins haïtiens capables de faire des avortements chirurgicaux sans risques, mais « puisque c’est puni par la loi, les médecins habiles capables de le faire dans des conditions sanitaires sécuritaires opèrent clandestinement, et à un coût très élevé, donc ce n’est pas un service accessible. »

Une pratique non-régularisée

Assise dans une pharmacie assez garnie de médicaments, de produits cosmétiques et d’articles pour nourrisson à la rue Monseigneur Guilloux (au centre de la capitale), une pharmacienne dans la cinquantaine décline, dans un langage familier, des méthodes d’avortement appliquées sur le terrain.

« Si la femme n’a pas encore atteint trois mois, elle peut prendre deux comprimés de Cytotec par voie orale et un autre par voie vaginale avec de la bière » dit-elle. « Si elle a déjà trois mois elle doit faire un curetage qui lui coûtera 3 500 gourdes (US$ 81.40) dans notre laboratoire. »

« Cytotec » est le nom commercial du misoprostol, un médicament anti–ulcéreux fréquemment détourné à des fins d’avortement médicamenteux en Haïti.

Une telle fréquence d’utilisation du Cytotec, dans l’interruption volontaire de grossesse, s’explique par son efficacité, mais aussi par son faible coût, par son accessibilité dans les pharmacies et sa facilité d’usage sans assistance médicale.

Le curetage est nécessaire dans le stade avancé de la grossesse, trois mois ou plus, et se fait à l’aide d’un appareil mécanique d’aspiration.

A la rue Joseph Janvier (Port-au-Prince), AKJ a visité une pharmacie atypique. Aucune enseigne n’est affichée, à part la peinture habituelle (vert et blanc). Pour tout décor, il n’y a que des vêtements usagés accrochés à des murs.

Dans cette pharmacie, une jeune fille, assise dans un couloir, reçoit des demandes. Elle est là également pour indiquer la liste des médicaments offerts, puisque ces derniers ne sont pas visibles. Entre autres services, elle vend l’avortement par injection.

« Si le Cytotec ne marche pas, on peut faire une injection à la personne, qui lui coûtera 1,000.00 gourdes (US$ 23.25). Ce n’est pas risqué. On est ouvert du lundi au vendredi », dit-elle.

La fille vend le « Pitocin » ou oxytocin, un médicament à base d’hormone naturelle qui provoque la contraction de l’utérus. Certaines femmes l’utilisent pour se faire avorter.

« Je reçois des femmes qui disent avoir avorté par injection du Pitocin. Le Pitocin se procure facilement dans les pharmacies », confie une infirmière.

Une méthode encore moins chère est celle administrée par des « médecins feuilles » ou matrones (personnes pratiquant la médecine naturelle), qui composent des doses à base de plantes, de comprimés et d’alcool. C’est une méthode médicamenteuse traditionnelle locale qui entraîne des risques importants.

« Je leur compose une dose préparée avec des feuilles, telles que : racines de verveine, de campêche, et d’acajou, mélangés avec une plante communément appelée ‘cresson dent noir’, des comprimés de chloroquine et de Saridon (paracétamol, propyphénazone et caffeine), de 6 à 12 comprimés antibiotiques et de vin ou clairin (eau de vie haïtienne). Si la dose ne réussit pas, alors on administre un purgatif à la femme… Dans certains cas, il faut attendre environ 22 jours pour obtenir le résultat escompté », révèle une femme qui pratique la médecine traditionnelle depuis 50 ans.

Pénaliser les femmes ou dépénaliser l’avortement ?

Dans la société haïtienne, le sexe est un sujet tabou. Mais l’avortement l’est encore davantage.

D’ailleurs, la loi haïtienne le condamne sous toutes les formes. L’article 262 du Code Pénal punit, au même titre que la femme qui se fait avorter, les personnes qui l’ont aidée ou assistée.

Le débat sur la possibilité d’une légalisation de l’avortement est très controversé.

Les discours, depuis le coup d’envoi officiel des discussions autour de cette problématique, lancé par le Mspp en mai 2013, sont une preuve. Mais une telle controverse demeure inévitable et nécessaire, compte tenu de la gravité du problème, d’après la ministre de la santé.

« Dans le monde entier, l’avortement reste et demeure un sujet de grandes controverses », avance la première responsable du Mspp dans un article du Nouvelliste.

« La législation haïtienne prévoit jusqu’à la condamnation à perpétuité contre ceux qui sont impliqués dans l’avortement. Par conséquent, beaucoup de femmes, mortes suite à une telle pratique, sont enregistrées sous d’autres rubriques. »

Plusieurs acteurs religieux s’opposent à tout projet de loi visant à légaliser l’avortement en Haïti.

Sofa pense que la dépénalisation de l’avortement est urgente.

« Tant que l’État maintient que c’est un crime, c’est qu’il ne va rien faire pour s’assurer que les femmes qui sont dans une situation où elles doivent avoir recours à l’avortement le fassent dans des conditions où leur vie ne soit pas en danger. Actuellement, n’importe quelle personne peut sévir contre elles », s’inquiète Benoit.

« Certaines femmes se font charcuter par des médecins, elles n’ont aucun recours ».

Une femme, âgée de 43 ans, avec deux enfants à sa charge, savait qu’il était risqué de se faire avorter.

Mais, malgré tout, elle l’a fait : « Mon mari était brutal, je savais que, tôt ou tard, on allait se séparer. Alors, j’ai avorté pour qu’il ne me quitte pas avec un enfant de plus. J’en avais déjà deux ». [akj apr 13/12/2013 04:00]

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Ayiti Kale Je a décidé de cacher les Identités des femmes et des divers fournisseurs de l’avortement interrogés pour cette histoire, en raison des pénalités sévères que la loi haïtienne pourrait leur imposer.

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Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est un partenariat établi entre AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS -http://www.saks-haiti.org/), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des Sciences Humaines/Université d’État d’Haïti.