La résistance paysanne, une énigme à la modernité

Par Jn Anil Louis-Juste [1]

Soumis à AlterPresse le 29 juillet 2004

Nous avons vécu plus d’un demi-siècle de développement communautaire en Haïti. Depuis l’inauguration du Projet pilote de l’UNESCO à Marbial (1948) jusqu’à l’exécution des Petits Projets de la Présidence à travers le pays (1994-2004), l’intervention en développement rural reste fondé sur le principe final de la reproduction élargie du capital. Tout opérateur veut « recapitaliser » l’exploitation paysanne qu’il considère être « décapitalisée » par suite de cyclone ou de sécheresse. La petite production marchande du paysan [2] est alors assimilée à une production capitaliste, c’est-à -dire que la recherche du profit resterait le mobile de l’activité paysanne, et que l’accumulation du capital est sa raison d’être. Alors, pourquoi le Développement Communautaire, fondé sur l’économie politique bourgeoise, n’a pas réalisé la modernisation tant souhaitée ?

On se complaît à poursuivre l’objectif de modernisation du monde rural haïtien comme engagement humanitaire contre la pauvreté des campagnes paysannes. A chaque moment critique de la vie nationale résonne le discours de la modernité sur le monde traditionnel haïtien. Le Cadre de Coopération Intérimaire (CCI) est la dernière version en date, de ce tapage publicitaire qui diffuse : « La faible technologie et le bas niveau de capitalisation des producteurs font qu’on a largement dépassé la capacité de la terre à soutenir les nécessités des familles ». Selon ce même cadre, 82% des ruraux sont pauvres, (Â…) 70% sont en état d’insécurité alimentaire [3]. Nous pouvons nous demander : comment une famille rurale pauvre peut ne pas être dans l’insécurité alimentaire ? Si 12 % des ruraux pauvres jouissent de la sécurité alimentaire, il faut penser que la production agricole, l’importation alimentaire ou l’aide alimentaire leur a permis de combler le déficit. Dans tous les cas, le travail du paysan ou la solidarité familiale est la source du revenu qui a permis d’avoir accès à l’aliment, puisque finalement même l’aide alimentaire est monétarisée. Autant dire que cet argent peut être dépensé pour l’éducation et non pour l’alimentation. L’insécurité alimentaire peut être aussi vécue comme le sacrifice consenti pour pousser aussi loin possible, un enfant au développement physico-mental.

A quelques semaines de cette campagne communautaire, nous avons capté une communication communautaire [4] sur les événements de mai 2004 : l’Action contre la Faim recommande entre autres, la « recapitalisation des ménages [5] », la FAO et le MARNDR parlent de l’objectif de « permettre aux agriculteurs de reconstituer leurs capacités de génération de revenus dans une perspective de longue durée [6] ». Près de 15 opérateurs de développement se sont déjà installés en vue d’apporter à la population sinistrée, leur aide d’urgence ou de réhabilitation. Toutes ces interventions visent la « recapitalisation » des exploitations paysannes touchées lors de la catastrophe, comme si l’exploitation historiquement irrationnelle du Morne des Commisaires ne participait pas du mode de gestion dominante de l’espace haïtien, qui a servi seulement les intérêts de l’oligarchie du pays [7]. De toute façon, la situation forestière du pays, résultant des politiques agraires de concession, de don, et de la détermination absolue du marché dans la rémunération du travail paysan, avait déjà annoncé l’avènement de tristes événements !

Le paysan haïtien dans la science sociale haïtienne

Le paysan intériorise des valeurs de développement, mais sa logique de reproduction sociale lutte toujours contre le principe terminal de la reproduction élargie du capital. Ni la sociologie rurale ni l’économie agraire ne sont armées en Haïti, pour percer le mystère de cette contradiction. Un exemple permet d’illustrer cette faiblesse théorique : dans des rapports d’expertise pluridisciplinaire, il est toujours recommandé d’intervenir en vue de freiner la « décapitalisation » des exploitations paysannes ; quand des études portent sur les marchés ruraux, forte est la tendance de mettre l’emphase sur leur typologie au lieu de chercher à découvrir leur place dans l’appauvrissement du monde paysan [8].

La sociologie rurale haïtienne distingue un grand paysan d’un petit paysan, le paysan moyen du travailleur journalier. Mais, cette typologie est basée sur la disponibilité de terre suffisante ou insuffisante, et ignore l’activité économique et son mouvement comme éléments structurants. Le grandon n’est pas un paysan, même s’il habite à la campagne ; il travaille indirectement la terre, par l’achat saisonnier de force de travail, l’organisation de rente en travail ou l’organisation de coumbite où il distribue seulement de l’alimentation et de la boisson aux travailleurs invités. Il n’est pas non plus un capitaliste, bien qu’il peut pratiquer de la vente en gros, de produits alimentaires et manufacturés dans sa bourgade ou sa section communale, et sert d’intermédiaire entre le paysan et la bourgeoisie du bord de mer, dans la collecte de denrées et la distribution de produits d’origine industrielle. La campagne haïtienne ne connaît pas encore, de nos jours, l’agriculture capitaliste, mais le marché fixe le revenu du paysan par la désignation des prix à partir du taux de profit commercial des importateurs, du taux de profit des distributeurs de produits pétroliers, du taux de profits de différents intermédiaires, etc. La rente foncière (en nature, argent ou travail) avait déjà hypothéqué ce revenu depuis le procès de production agricole.

En fait, l’économie politique haïtienne en agriculture, ne fait que transposer de manière mécanique, la théorie de rémunération des facteurs sur l’organisation de la vie et du travail paysan. Or, depuis Alexandre Tchayanov [9], on sait que « (Â…) contrairement au capitaliste qui n’engage pas de nouveaux fonds sans compter au moins sur un taux proportionnel de profit, à la différence du salarié qui demandera pour chaque heure supplémentaire de travail autant, sinon plus, que pour ses heures normales, le « personnel » d’une exploitation familiale paysanne fournit, pour augmenter son revenu global, un surcroît de travail payé à un prix plus bas et faisant baisser la moyenne de sa « paie » collective (p. 35). L’auto-exploitation est dans l’ordre du métabolisme de la reproduction sociale complexe du paysan, c’est-à -dire que la finalité de conduire les membres de la famille vers un autre niveau de bien-être en les faisant bénéficier d’une solide éducation scolaire, porte le paysan et sa famille à intensifier leur travail, bien que le prix de leurs produits ne va pas améliorer la rémunération, d’autres classes sociales ayant contrôlé le marché au détriment du bien-être paysan. Tchayanov a compris l’auto-exploitation paysanne de la manière suivante : « L’exploitation paysanne, (Â…), si elle est insuffisamment pourvue en terres, sera contrainte à cette intensification supplémentaire pour couvrir les besoins de la famille : elle augmente son revenu annuel global au prix d’une diminution du revenu par unité de travail » (p. 32).

L’ « économie partiellement marchande » du paysan semble être le secret de la résistance paysanne : malgré un exode rural régulier, la population paysanne domine encore la démographie haïtienne. Selon les dernières estimations de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique, les paysans sont au nombre de 4 millions, soit près de 50% de la population d’Haïti. Pourtant, le « revenu indivisible » qui est selon Tchayanov, « la rémunération du travail de la famille paysanne », est très faible chez nous. Selon l’économiste Yves Barthélemy [10], il est de 3750 gourdes/an, tandis que la baisse des droits de douane a permis à l’Etat de transférer mensuellement, au moins 13000 gourdes à chaque commerçant du Bord de Mer. La néo-libéralisation de l’économie haïtienne a aggravé la distribution de richesse dans le pays.

Le plus grand défaut de la science sociale haïtienne est de négliger le mouvement concret de la réalité du pays, constitué des dynamiques culturelle, politique et économique que chaque groupe social expérimente à des moments précis de l’histoire. Nous avons plutôt tendance à lire notre réalité à partir de concepts forgés dans d’autres formations sociales. Historiquement, le paysan haïtien est le plus authentique descendant des soldats-cultivateurs de la Révolution de 1793 ; il est le dépositaire de la culture de liberté représentée par la pleine jouissance des fruits de son travail [11]. Sous le règne de Toussaint Louverture, il voulait acquérir le moyen de sa politique de liberté, mais le Tout-puissant chef avait interdit la vente de terre dont la superficie était inférieure à 50 carreaux. D’autres règlements de culture allaient suivre cette mesure et être plus tard codifiées sous le nom de Code Rural. Et les gouvernements nationaux post-1804 ont conforté cette politique injuste avec les politiques agraires de don domanial à de grands commis de l’Etat, de concession domaniale et d’extraversion de l’économie nationale.

Cette détermination historique a conditionné en quelque sorte, le profil du « ménage agricole-type établi sur 2 parcelles de 0,77 carreau chacune » [12]. Les grands fonctionnaires et militaires des régimes politiques ayant accaparé les terres irriguées et les terres à café, des paysans étaient obligés de pratiquer de la culture de vivres sur des terres plutôt destinées à la sylviculture ou à l’élevage [13]. Ces terres ont été transmises de génération en génération, jusqu’à l’émiettement.

La majorité des études opérées sur la paysannerie haïtienne, sont précises sur l’accès à la terre, etc. Par exemple, l’ECVH a dénombré 75 % de ménages ruraux qui ont accès à la terre, mais la précision reste seulement à ce niveau. Quand il s’agit d’indiquer le statut foncier de ces exploitants agricoles, elle se contente de relater que « la plupart en sont propriétaires » (p. 37). Par ailleurs, on cherchera en vain des informations relatives aux fonds agraires détenus par les grands propriétaires terriens. Pourtant, nous savons que le Mouvement de Revendication des Paysans sans Terre de Verrettes a occupé 450 carreaux de terre appartenant à un bourgeois de Port-au-Prince ; de son côté, le Mouvement des Petits Paysans Tèt Kole en a fait autant dans le Nord Ouest, en y occupant plus de 800 Carreaux de terre. Si l’ECVH a déclaré que « le métayage et le fermage sont limités et concentrés dans une zone géographique » (p. 40), il ne peut pas convaincre des observateurs avertis, étant donné qu’il n’a pas fourni d’information sur l’utilisation des grandes propriétés. Or, l’expérience a démontré que, d’une part, les paysans occupants déclarent toujours être propriétaires des terres occupées pour raison de sécurité foncière, et de l’autre, les grands propriétaires absentéistes délèguent à un gérant le droit de collecter les rentes foncières en nature ou en espèce. Aussi plusieurs milliers de carreaux de terre cultivée, le sont sous ces conditions. Autant dire qu’il ne faut pas confondre la grande propriété avec la grande exploitation : une grande propriété foncière peut toujours porter des centaines de petites exploitations en fermage ou en « deux-moitiés », le métayage [14] n’existant pas en Haïti.

Les sciences sociales haïtiennes sont encore prisonnières de la dépendance culturelle fondée sur l’échange théorique inégal : l’occident dominant a proclamé la toute-puissance du fait social conçu comme une chose naturelle. Par ainsi, il devient normal que l’Europe ait envahi l’Amérique latine pour en extraire les matériaux dont elle avait besoin pour la modernisation de ses sociétés. De même, la « civilisation de barbares » exige que les Etats-Unis, l’Europe et le Japon vendent leurs technologies et leurs capitaux sous le label de la coopération internationale pour le développement. En échange, ils achètent des « barbares » des produits exotiques et exploitent la force de travail à bon marché comme facteur d’avantage comparatif. La manière de penser de nos intellectuels ne dépasse pas l’horizon du capital envisagé comme quantité ou comme produit.

Le paysan haïtien a construit sa personnalité dans l’adversité du capital. Transplanté de force à Saint Domingue, l’Africain a vite fait l’expérience de la forme commerciale du capital : il a été d’abord vendu comme une marchandise avant d’être inséré dans les plantations comme producteur. L’existence économique de l’esclave s’observe donc préalablement dans la sphère de la circulation. Le rapport de production esclavagiste ne doit pas masquer le caractère capitaliste de la traite négrière. Autant dire que l’entreprise coloniale est une œuvre foncièrement capitaliste.

C’est dans ce contexte historique que l’esclave cultivateur a pris conscience de la contradiction de la propriété privée en tant qu’institution d’exploitation et de libération. Devenu cultivateur collectif de places à vivres au sein même du système esclavagiste, il a connu des instants de liberté en coopérant de manière solidaire dans le travail de ces lopins de terre et en vendant lui-même au marché, les produits qu’il y a récoltés. On comprend alors que, libéré du joug colonial, il ne pouvait ne pas aspirer à être propriétaire de sa terre. L’accès à la terre ayant été refusé aus soldats cultivateurs, leurs descendants prirent souvent les mornes pour fuir la nouvelle organisation du travail post-colonialiste dans les plaines. Là , se constituèrent des lacous qui jouissaient d’une certaine autonomie. Mais, le marché les a poursuivis jusqu’à leur éclatement. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux travaillent de petites parcelles, et quelques-uns bénéficient de l’aide sociale au développement.

Le paysan haïtien travaille directement la terre pour l’éducation de sa famille. Toute l’économie agraire scientifique doit considérer cette finalité de reproduction sociale, si elle veut comprendre le fonctionnement du ménage agricole. L’épargne pour l’éducation est préférée à l’épargne destinée à l’acquisition de biens de production [15]. Si aujourd’hui a considérablement baissé le taux d’analphabètes jeunes en Haïti, le résultat n’est pas l’expression d’une autre politique publique en matière d’éducation ; il s’agit plutôt du produit d’un long processus de reproduction sociale complexe : La famille haïtienne dépense aujourd’hui, 61% des frais occasionnés par l’éducation [16], alors que l’Etat contrôlait entre 1960 et 1985, plus de 80% des établissements scolaires.

On ne peut pas comprendre aussi la résistance du paysan à la domination du capital, si l’on ne saisit pas le principe terminal de son système : le paysan perd au marché pour n’avoir pas pu imposer son prix, mais il tente toujours d’améliorer son revenu par l’auto-exploitation de la force de travail familial et l’extorsion sur les réserves forestières, en espérant qu’un jour, l’éducation scolaire d’un de ses enfants servira comme institution familiale de sécurité sociale. Toujours est-il que la valeur de solidarité reste la norme rationnelle qui nourrit ce projet.

Dans les cas de reproduction sociale simple, l’auto-consommation est priorisée sur l’hétéro-consommation. Ce n’est pas que le ménage se soucie peu de l’éducation de l’un des siens ; le problème est dans l’indisponibilité de ressources à combiner pour avoir un revenu « suffisant » en vue d’épargner pour l’éducation. Ces paysans parcellaires sont obligées de conserver les habitudes alimentaires et les principes culinaires des générations antérieures, quand ils ne sont pas bénéficiaires de l’aide alimentaire. Si l’individu est journalier agricole, il peut être obligé de changer de pratiques alimentaires, étant donné que les produits alimentaires importés ou de don coûtent moins cher au marché.

La question de la sécurité alimentaire n’est pas dans ces conditions, un simple problème d’adéquation entre la production agricole, l’importation alimentaire et l’aide alimentaire. La problématique est beaucoup plus complexe du fait que la reproduction sociale complexe dépasse le point de vue étroit de la reproduction biologique de la force de travail. Non seulement la dépense pour l’éducation est socialement plus significative, mais aussi, l’augmentation des dépenses alimentaires est souvent liée au fait que le paysan est obligé d’envoyer ses enfants en ville, par suite du manque d’école dans les campagnes. Ce déplacement forcé occasionne des débours supplémentaires en alimentation, des enfants ayant alors vécu chaque année, près de 10 mois hors du ménage agricole. Le déficit alimentaire peut être observé là même où la production agricole serait suffisante, pusiqu’une bonne partie doit être vendue au marché et une autre, envoyée en ville pour soutenir financièrement et en alimentation, l’apprentissage scolaire des enfants.

L’activité économique du paysan est donc une petite production marchande dont la logique reste la reproduction sociale complexe de la famille. Elle s’accommode tant de l’auto-exploitation de la famille et du prélèvement sur le stock forestier, que de l’hégémonie du capital.

La reproduction sociale complexe dans la paysannerie haïtienne

La science sociale haïtienne a tendance à voir dans le paysan haïtien, un petit capitaliste agraire : le ménage agricole est assimilé à une petite entreprise capitaliste. Nos sociologues et nos économistes semblent identifier le capital au marché. L’achat et vente de produits est pris pour l’essence du capital. Tous ceux qui participent à ce mécanisme, sont alors traités de capitalistes [17]. La circulation est érigée en sphère déterminante et séparée de la sphère de production. Le Capital de Karl Marx n’a pas malheureusement servi à l’instruction de gens éduqués !

Comme relation sociale, le capital tend toujours vers sa reproduction élargie ; il prend une forme dominante selon les dynamiques historiques : il a été au départ de type commercial pour devenir industriel. Aujourd’hui, le monde est sous la domination de la finance représentée par les banques et les bourses : le capital financier subordonne tous les autres modes d’organisation de la vie et du travail. Le capital subjugue les rapports de production non-capitaliste en les contrôlant dans son métabolisme social. La petite production paysanne est orientée vers le marché, parce que le ménage agricole a besoin du numéraire comme moyen d’échange pour opérer ses dépenses, mais cet argent n’est pas transformé en capital dans le ménage paysan. De toutes ses dépenses, le poste éducation détient la plus grande importance, quand le ménage ne se reproduit pas tout simplement. Les dernières évaluations opérées sur le budget des ménages ont attesté ce fait : même l’élévation des dépenses d’alimentation est liée à la scolarisation (46-60%, selon l’ECVH) [18]
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La reproduction sociale complexe comme finalité terminale du système paysan haïtien, participe d’une construction historique : victime de l’injustice sociale érigée en système, le paysan parie toujours que sa progéniture se libère de la discrimination sociale. Analphabète, il comprend sa situation comme étant le résultat de sa discrimination culturelle et jure de scolariser ses enfants autant qu’il peut. L’école a toujours été célébrée dans la paysannerie comme la clef qui ouvre la porte du développement et du succès. Dès lors, toutes les stratégies de lutte du paysan sont orientées vers cette reproduction : les moyens de production sont combinés à la terre pour la reproduction sociale, que ce soit dans les « deux-moitiés » le fermage ou le faire-valoir direct. On peut ainsi comprendre pourquoi par exemple, dans les inondations de mai 2004, les pertes d’outils [19] s’élèvent à environ 6 par exploitant. C’est que le ménage agricole dispose sûrement de la force de travail familial qu’il peut utiliser dans sa reproduction sociale ; il ne dispose ni terre suffisante, ni d’argent épargné pour pouvoir compter sur une exploitation d’autres travailleurs, le marché lui ayant ôté cette possibilité à cause de la détérioration des termes de l’échange. Quand il achète un outil, il ne recapitalise pas son exploitation ; il la reproduit tout simplement pour se reproduire socialement de manière complexe.

La signification sociale de la présence au marché

Le paysan haïtien travaille beaucoup, il lui en revient peu. Les richesses qu’il a produites, ont été drainées vers les villes ou les pays étrangers. Ce système humain de drainage s’appelle le marché. Mais, parce qu’il achète et vend au marché, parce qu’il combine des moyens de production et d’échange, le paysan est représenté comme un capitaliste. On reste à la superficie de sa présence au marché, pour en déduire sa socialité capitalistique. On ignore que le ménage paysan n’entretient pas en son sein, de rapport d’exploitation en vue de la reproduction élargie d’un quelconque capital. C’est plutôt le développement physique et mental des membres de la famille qui l’intéresse. Souvent, on observe que l’outillage agricole paysan est dépassé et se limite au strict nécessaire ; on note avec raison que la quantité et la qualité des équipements ne peuvent pas aider à l’augmentation du revenu agricole, mais les observateurs ne comprennent pas que l’amélioration technique de la productivité du travail paysan n’a jamais été l’objectif final du paysan, d’autant plus que le ménage dispose de forces de travail qui peuvent s’appliquer au-delà d’une journée légale de travail. Dans le capitalisme, la division socio-technique du travail participe de l’exploitation de la force de travail dans le sens de la reproduction élargie du capital ; dans la petite production paysanne soumise aux lois de métabolisme social du capital [20], l’auto-exploitation familiale est un élément de la reproduction sociale complexe. C’est dans ce sens que l’on peut penser à la dette morale des professionnels originaires de la paysannerie. Ils ont été instruits aux frais de cette auto-exploitation.

La reproduction sociale complexe est la clef heuristique de la compréhension de la présence du paysan au marché. Etant donné la subordination de la production paysanne au capital par la médiation du marché, le paysan lutte pour qu’au moins un de ses enfants n’ait pas à affronter le capital dans les mêmes conditions défavorables. Tous les efforts supplémentaires consentis dans le procès de production et/ou dans des activités extra-agricoles rémunératrices, pour combler le déficit de revenu agricole, sont destinés à la réalisation de la reproduction sociale complexe de la famille. Si le paysan parcellaire oriente formellement la production agricole, dans la circulation des produits agricoles, il est effectivement soumis à la domination du capital. C’est le prix du marché qui fixe sa rémunération. Quand les produits récoltés sont des matières périssables, il devient encore plus vulnérable dans ses rapports d’échange. Dominé et exploité tant dans la production (quand il est un « deux-moitiés ») quand dans la circulation des marchandises, il met à rude épreuve, sa capacité à créer des stratégies nouvelles pour la reproduction sociale complexe de sa famille. Le paysan haïtien est un travailleur agricole qui noue des relations sociales non-capitalistes et des rapports d’échange capitaliste. Il n’est ni un serf, ni un ouvrier agricole, encore moins un capitaliste, pusique l’argent retiré de la circulation ne se transforme pas en capital dans le ménage agricole. Nous dirions plutôt qu’il est un socaliste individualiste, c’est-à -dire que la finalité de ses actions reste et demeure le bien-être de sa famille. Il veut l’amélioration du niveau de vie de sa famille tout en restant un produit de la propriété privée. Et il s’y développe pour assurer seulement la reproduction sociale de la famille. Même quand il est organisé en groupement, la collectivité n’a pas une profonde signification pour sa vie propre. Vivant dans l’histoire et hors de l’histoire, le paysan utilise la stratégie de l’organisation pour lutter contre la structure agraire injuste (association de travail solidaire ou coopérative d’épargne) ou pour négocier avec la nouvelle forme de domination du capital dans les campagnes : le groupement paysan est une réponse intelligente à la puissante force du développement qui s’abat sur son traditionalisme. Or, le développementisme offre l’avantage de diminuer le coût de reproduction sociale complexe par l’établissement de services sociaux tels que adduction d’eau potable, scolarisation communautaire, soin de santé, distribution d’aide alimentaire, etc. Mais, il contrôle le cœur et l’esprit du paysan : la subjectivité de ce dernier ne dépasse pas l’horizon moderne du capital-développement. L’extension agricole qui propage la valeur de supériorité abstraite de la technologie (c’est-à -dire ne tenant pas compte de l’injustice agraire et de l’inégalité d’échange) est une forme de publicité savamment orchestrée dans la conservation moderne de l’inégalité sociale dans la paysannerie haïtienne.

Jn Anil Louis-Juste

28 juillet 2004.