Haïti-Politique : Ce que le sigle PSP représente (6 de 9)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 7 octobre 2013

La rentrée tardive qui frappe le système scolaire haïtien pour une troisième année consécutive est une malédiction qui demande un exorcisme, une calamité qui exige une neuvaine. C’est ce que Leslie Péan nous propose avec la série de neuf articles dont la publication a commencé le 2 octobre.

6e jour de la neuvaine

Le président Estimé annonce l’échec de la mission le 25 mars 1947 et crée le Comité National de la Libération Financière d’Haïti composé de 14 personnalités qui commencent leurs activités le 27 avril 1947. L’objectif du Comité est de lancer un emprunt intérieur afin de sortir de cet étouffement que l’ambassadeur Joseph D. Charles nomme « une forme d’intervention humiliante et incompatible avec l’esprit de démocratie internationale qui inspire généralement les relations des peuples de ce continent [1]. » Notons que l’ambassadeur Charles avait soutenu lors des négociations à Washington que l’emprunt de 1922 ne reposait pas en fait sur des bases économiques et financières mais plutôt sur des bases politiques [2]. Malgré son insistance sur l’obligation morale des Américains d’aider Haïti, il ne fut pas écouté. Il ne restait donc au gouvernement haïtien d’autre voie que celle de ses propres forces. C’est ce que fit le gouvernement Estimé en lançant à grand renfort de publicité une campagne pour la libération financière suscitant un fort courant de patriotisme et de nationalisme.

En effet, sans le paiement de la dette, l’État était ligoté par les trois Américains au Département fiscal de la BNRH et Haïti n’avait aucune liberté pour mener sa propre politique fiscale. Situation d’autant plus avilissante qu’en 1947, Haïti avait déjà versé 38 millions de dollars sur l’emprunt de 22 millions de 1922 ! La première partie du plan du PSP exposée précédemment est acceptée. Le gouvernement lance alors un emprunt intérieur en bonne et due forme. L’initiative connaît un grand succès, car le gouvernement arrive à collecter 7.6 millions de dollars en moins de trois mois. Ainsi, le 1er octobre 1947, les 5 millions sont remboursés. Haïti redevient maître de ses finances et de ses destinées en nommant les membres du nouveau Conseil d’Administration de la BNRH composé de trois Haïtiens (Gaston Margron, Emmanuel Thézan et Christian Aimé) et deux étrangers (Arthur. M. Herres et Charles. Van Waterschoodt).

La lutte contre le marché noir

Dans son ouvrage Les Haïtiens – Politique de Classe et de Couleur, Lionel Paquin, beau-frère d’Oswald Brandt, écrit : « Brandt se lança avec vigueur également dans le marché noir et sa fortune augmentait d’heure en heure, de jour en jour. » [3] Ce texte n’a toutefois paru qu’en 1988, soit 40 ans plus tard. Par contre, il était plus difficile de le faire au moment où cela se passait dans les années 1940, c’est-à-dire quand la camarilla militaire au pouvoir pouvait aisément fomenter un complot contre vous avec la complicité du gouvernement et de la bourgeoisie. Or justement, c’est ce courage que le PSP a eu, en affirmant la vérité sans détournement et accommodement.

Cette prise de position était très importante et significative. Même si le PSP n’avait rien fait d’autre, cela aurait été déjà beaucoup. Cette contribution permet de sortir de la subjectivité esclavagiste, fondement des comportements bakoulou et tikouloute. Le journal La Nation sous la direction de Max D. Sam dénonce les pratiques du marché noir dès 1943 sous Lescot, ce qui lui vaudra son interdiction en juin 1944. D’ailleurs, c’est pour bien montrer la continuité du projet commencé en 1943 que le journal La Nation qui reparait en janvier 1946 comme quotidien du PSP, indique en couverture qu’il en est à sa deuxième année.

Les structures du marché noir héritées de la période de guerre sous le gouvernement de Lescot (1941-1946) se reproduisent, permettant ainsi à nombre de commerçants de réaliser des surprofits énormes sur le dos des consommateurs. Par exemple Le Moniteur mentionne le 25 novembre 1942 les noms de 32 commerçants sanctionnés pour avoir fait du marché noir et les amendes qu’ils ont reçues. Deux-tiers des contrevenants sont des Levantins ou Syro-Libanais. Par exemple, des amendes de 1000 gourdes ont été imposées à John G. Khouri et Jami Assali aux Cayes ; à Antoine Handal, Elias Hasboun, Salim Baboun, Roosevelt Khawly, Joseph Abraham à la capitale [4]. Parmi les Haïtiens, on retrouve Joseph F. Richard et Madame Léon Saint-Rémy aux Gonaïves ; L. A. Roumer à Jérémie ; Deslandes Emmanuel au Cap-Haitien. D’autres commerçants ont reçu des amendes moindres, 500, 300, 250 et 20 gourdes, pour des abus de moindre importance.

Le décollage d’une société vers le développement interdit de faire les choses à moitié. Le gouvernement d’Estimé n’épouse pas la culture de gestion qu’il faut pour avancer vraiment dans la voie du développement. Le PSP avait préconisé d’autres mesures qui n’ont pas été mises en pratique telles que :


a- Formation d’un cabinet de Concentration nationale ;

b- Maintien et approfondissement des libertés démocratiques ;

c- Constitution d’une caisse autonome d’amortissement alimentée par les voies et moyens déjà prévus et tous dons qui seront faits ;

d- Politique du Budget afin de supprimer toutes les dépenses inutiles et de soutenir activement les forces productives ;

e- Fixation et contrôle des prix des articles de grande consommation en vue de relever le pouvoir d’achat de la monnaie ;

f- Elaboration et mise à exécution d’un Plan étagé de développement des ressources du pays [5].

Le PSP et la politique économique

En dépit de la fraude électorale du 16 août 1946, le PSP ne boycotte pas le nouveau gouvernement. Avec la nomination de Georges Rigaud comme Secrétaire d’État de l’Agriculture et du Commerce, le président Estimé avait essayé un compromis tactique pour atténuer les tiraillements de la campagne électorale. Le PSP donne son soutien critique au pouvoir d’Estimé en laissant certains de ses cadres, dont Anthony Lespès, son secrétaire général, et Max Sam et Jules Blanchet, participer au gouvernement à titre d’assistants de Georges Rigaud. Le PSP lutte alors contre le monopole et pour la rationalisation de la politique commerciale et économique. La grande victoire du PSP alors est la mesure du gouvernement limitant les marges de profit des quinze gros exportateurs de café afin d’accroitre les revenus des paysans cultivateurs. À l’initiative du ministre Georges Rigaud, le gouvernement Estimé crée l’Institut du Café en octobre 1946.

Cette intervention de l’État dans le secteur du café, secteur alors le plus important de la vie économique du pays, met le doigt sur un aspect sensible de l’organisation économique d’Haïti. C’est le système de spéculation et des négociants consignataires instauré depuis Dessalines et consolidé par Pétion qu’elle remet en question. Les petits spéculateurs, qui paient 165 gourdes de taxes l’an et doivent construire des glacis pour sécher le café, s’estiment lésés par la nouvelle loi permettant aux propriétaires d’usines tels que Madsen, Brandt, Wiener et aux grands spéculateurs dominicains et syriens d’acheter le café en détail dans tout le pays. Leur rente est menacée au profit des paysans producteurs qui peuvent vendre directement aux exportateurs usiniers.

Entretemps, le ministre Rigaud envisage d’adopter la même mesure prise pour le café dans d’autres secteurs, dont le riz et la figue-banane. C’est en plein dans ce travail national que Daniel Fignolé, secrétaire d’État à l’Education, lance à la radio une offensive tous azimuts contre deux de ses collègues ministres, Maurice Latortue et Georges Rigaud. Fignolé n’hésite pas pour se lancer dans l’alchimie de la démesure. Il se retranche derrière la question de couleur pour détourner les regards de la population de la lutte contre le marché noir que le secrétaire d’État Georges Rigaud semble devoir gagner. D’où sa diatribe du lundi 21 octobre 1946 à la radio diffusion HH2S dans un pays à part où les histoires abracadabrantes de magouille amusent les esprits à chaque coin de rue.

La Nation fait la captation de l’indicible en ces termes :

« Le Ministre de l’Éducation Nationale, Chef du MOP, accuse le Ministre Rigaud de faire sa candidature à la Présidence avec le savon réquisitionné par son Département. Il l’accuse de conspirer contre le Gouvernement. Il accuse le Ministre Latortue de conserver les mulâtres Corvington, Villedrouin et Jeanton dans les services qui dépendent de lui et l’accuse de collusion avec eux. Il accuse les Sénateurs Déjoie et Hudicourt de conspiration contre le gouvernement de la République. Le ministre de l’Éducation nationale porte parole officiel du Gouvernement de la République fait de la question du préjugé de couleur le pivot de son programme ministériel ! [6] »

Il se produit en fait une crise ministérielle car le Ministre Latortue refuse « de s’asseoir à la même table que le Chef de bande dément du MOP [7]. » Quant à Fignolé, il refuse de présenter des excuses et continue d’attaquer ses collègues à la radio. Il demeure joyeux dans ses contradictions et y trouve même un certain enthousiasme.

Sa méthode s’explique sans doute. Selon Georges J. Petit, « Il table sur la couleur de sa peau, parce qu’il y a un mulâtre en cause, et qu’au pays de Dessalines et de Pétion, en l’an de grâce 1946, il est déclaré que le "mulâtre n’est pas haïtien", et qu’il ne saurait être question de "mettre un noir dans son tort " ! Ainsi Georges Rigaud a raison, mais Daniel Fignolé n’a pas tort !... Et comme dénouement de la crise, on n’a trouvé rien de mieux que de mettre les deux dans le même sac, si l’on doit admettre que les deux y sont réellement [8]. » En effet le président Estimé exige la démission de tous les ministres et présente un changement de cabinet le 24 octobre 1946. Curieusement, le remplaçant de Georges Rigaud n’est autre que Philippe Charlier, l’homme qui hier encore à la Chambre des Députés « proposait le coup d’État de prolongation [9] » du mandat d’Elie Lescot. Mais aussi un commerçant lié au marché noir et aux monopoles.

L’indépendance du PSP, dont le journal La Nation attaque en règle la nomination du frère d’un de ses dirigeants, est évidente. Une prouesse. Signalons également que Dorléans Juste Constant du PCH envoie, de l’Arcahaie, un télégramme de soutien à Georges Rigaud en date du 24 octobre 1946 avec pour libellé « Recevez sympathie de tous amis et admirateurs. Persévérez [10] . » Le même jour, à la radio HHBM, Max Sam, directeur général du PSP, délivre une cinglante réponse à Daniel Fignolé sans jamais citer le nom de ce dernier. Il explique la différence qui existe entre un parti des masses et un parti démagogique. Puis il passe la parole à Etienne Charlier qui lit en français le communiqué du PSP sur la conjoncture et s’adresse au peuple en créole.


Parti Socialiste Populaire [11]
Communiqué
Le PSP tient à préciser sa position en face de la situation présente :
1. Le PARTI a appuyé la politique du département du Commerce et de l’Agriculture, parce que son contenu progressiste répondait aux aspirations légitimes des masses (lutte contre le marché noir, loi sur les céréales, loi créant l’Office national du café, lutte contre l’excès de profit des monopolistes, contrôle de la banque nationale, réorganisation structurelle des Départements de l’Agriculture et du Commerce, libération et orientation nouvelle des cadres techniques vers des fin productives, exécution de projets pour le développement d’industries agricoles complémentaires, mise en train d’un programme agricole lié à l’action coopérative, etc.)
2. Le PARTI a pris position contre la politique du Département de l’Éducation Nationale parce qu’orientée selon les thèses du racisme larvaire qui ne peut conduire le pays qu’à l’anarchie intérieure et à l’isolement total sur le plan international.
3. Le Cabinet tel qu’il a été replâtré, accuse une orientation nettement marquée vers la droite, vers un conservatisme impuissant qui ne répond point aux impératifs du mouvement populaire de janvier et aux aspirations progressistes des masses.
4. Le PARTI SOCIALISTE POPULAIRE étant un PARTI RÉVOLUTIONNAIRE accueille le Nouveau Cabinet avec un préjugé nettement défavorable. Cependant, le PARTI appuiera toute politique concrètement démocratique, qui visera à l’émancipation économique et sociale des masses haïtiennes courbées sous le joug du capitalisme national et international.
Pour le Bureau politique
Anthony Lespès
Secrétaire Général

Les faux débats de l’heure ne doivent pas masquer la vraie question qui est économique et concerne les monopoles dont l’existence remonte au gouvernement de Lescot. C’est bien à partir de ces monopoles que d’immenses fortunes ont été accumulées à travers le marché noir du sucre, de l’huile, de la farine, des tissus et des produits de grande consommation. Les bénéficiaires ont été la grande bourgeoisie et une aile non négligeable des Levantins (Syriens et Arabes) qui tirent les ficelles et financent les candidats. Hier on les a vus sous Antoine Simon bloquant la prise du pouvoir par Anténor Firmin en 1908. Ils avaient alors pour noms « les Staude, les Hall, les Kohler, les Luders, les Stempel, les Velten, les Roberts, les Stecher, les Huneck, les Heydebrand, les Ahrendts, les Ollofson, les Pollman , les Langwcharts, les Altieri, les Gebara, … [12] ».

En 1946, on retrouve un nouveau groupe de commerçants étrangers soutenant les noiristes traditionnels comme Emile Saint-Lôt qui, selon Alphonse Henriquez, a été un des artisans de la Constitution de 1946. Avec sa volonté et sa capacité de donner à l’intelligence sa véritable vie, le Sénateur Henriquez lui écrit :

« La corruption est telle, chez vous, qu’après avoir gravi les marches du pouvoir en réclamant la tête du capital étranger contre lequel votre erratisme a bâti toute une Constitution pour berner le peuple, les piliers économiques de votre stupidité s’appellent, aujourd’hui comme par enchantement : Antoine Talamas, dix mille gourdes ; Constant Elie, dix mille gourdes ; Silvera Abitbol, cinq mille gourdes ; Silvera & Bigio, cinq mille gourdes ; John Milhin, cinq mille gourdes ; Moise Chalom, trois mille sept cent cinquante gourdes ; Dayan & Bibas, trois mille sept cent cinquante gourdes ; Issa Baboun et fils, trois mille sept cent cinquante gourdes ; …. D’autres noms suivent, qui constituent pour votre politique soi-disant extra-nationaliste et raciste, un paradoxe, une trahison, et une déchéance morale absolument verticale : Hage, Handal, Deeb, Khawly, Kawas, Hasboun, Mourra, Saba, Dacarett, Izmery, Mazourka, Boutros, Issa, Giha, Abraham, Saliba … [13] »

La conscience d’appartenir à une communauté d’êtres humains où tous les membres ont des droits intrinsèques et inaliénables va être noyée dans les manœuvres politiques qui auront lieu au Parlement pour rétablir la loi sur le monopole. Non seulement les valeurs d’équité sont combattues, mais des non-valeurs vont s’imposer sur toute la ligne. Analysons comment la fourberie se donne à voir dans le cadre de la Constitution votée le 22 novembre 1946. D’abord, l’article 60, relatif au monopole est voté à l’unanimité dans la Constitution de 1946. Selon cet article 60, « Aucun monopole ne peut être établi qu’en faveur de l’État ou des communes et dans les conditions déterminées par la loi. »

Avec la responsabilité que lui confère son rôle de député authentique du peuple, Castel Demesmin n’hésite pas pour demander un ajout à cet article qui se lit : « Cependant, l’État ou les Communes dans l’exercice de ce privilège peuvent se substituer des Sociétés ou des Compagnies [14]. » Avec cette sagesse noiriste, le tour est joué ! Cet ajout est voté avec une grande majorité, mais les sénateurs suivants votent contre : Max Hudicourt, Offrane Poux, Louis Déjoie, Rameau Loubeau, Lorrain Dehoux, Dr. Justin Latortue, Alphonse Henriquez, Bignon Pierre-Louis, Charles Fombrun, François Georges, et Louis Milford. Les députés Salnave C. Zamor, Horace Bellerive et Edgar Nérée Numa étaient absents.

Le monde qui émerge du discours du PSP contre le marché noir a une certaine sonorité dans les masses populaires. C’est en même temps ce discours que les partisans de la contrebande refusent d’entendre et contre lequel ils mobilisent de puissants moyens. En plus de passer une commande de 10.000 caisses de savon de l’Argentine le 7 septembre 1946 pour faire baisser les prix, le Secrétaire Georges Rigaud avait pris diverses mesures contre le marché noir au cours de ses deux mois au Ministère de l’Agriculture et du Commerce. Voici à ce sujet une liste des contrevenants, les accusations portées contre eux et les mesures prises par le gouvernement.


A-29 août 1946
1. Léon Bibas : Stockage de savon, 2 caisses saisies et vendues au profit de l’État.
2. Mme Jean Ménos : Marché noir d’huile de cuisine, suppression d’allocation
3. Gabriel Santa Maria : Marché noir de savon indigène, retrait de licence, maison fermée, vente au profit de l’État et restitution des valeurs volées au contribuable.
B-2 septembre 1946
4. Dor Jean-Baptiste : Marché noir de tôles plates, 500 gourdes d’amende
5. Simon Boulos : Marché noir de savon indigène, retrait de licence, n’a plus le droit de faire le commerce de détail, amende de 2,500 gourdes
6. John Assad : Marché noir de savon, fabrique fermée pour avoir vendu la caisse de 250 barres à 45 dollars au lieu du prix fixé à 30 dollars
7. Goldenberg : Marché noir de savon indigène, fabrique fermée pour avoir vendu la caisse de 250 barres à 45 dollars au lieu du prix fixé à 30 dollars
C-3 septembre 1946
8. Wady Accrouch : Marché noir de savon indigène, savon saisi au profit de l’État, retrait de la licence de commerce de détail, 5.000 gourdes d’amende
9. Gérard Martin : Contrebande d’huile de cuisine, marchandise saisie
D-10 septembre 1946
10. Leclerc Gousse : Stockage d’huile et de savon, marchandises saisies et vendues au profit de l’État, ne reçoit plus d’allocation

(à suivre)

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* Économiste, écrivain